Arcelor-Mittal cherche un repreneur pour sa petite mais profitable tréfilerie de Bissen. Un hedge fund est intéressé

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d'Lëtzebuerger Land du 01.07.2016

La semaine dernière, peu avant la fête nationale, les ouvriers ont pu les apercevoir. Traversant le vacarme de la fabrique, des écouteurs sur les oreilles, une demi-douzaine de visiteurs suivaient les explications données par le directeur dans un microphone. Ils étaient venus pour un énième tour de due diligence à la tréfilerie de Bissen, inspectant les machines, la comptabilité et le personnel. C’est par la voie détournée – et déformante – des rumeurs que les délégués du personnel disent avoir appris qu’Arcelor-Mittal cherchait un repreneur pour leur usine ; un tel dans le sauna, où un ami lui annonce que « Bissen n’existera plus dans trois ans », un autre au bureau, en discutant avec des collègues étrangers qui lui confient avoir été interviewés par des auditeurs externes.

La Neelfabrik, comme on continue de l’appeler en dépit du fait que la production de clous a été délocalisée vers l’Est il y a plus de quinze ans déjà, est donc à vendre. Même Jeannot Krecké, représentant de l’État dans le conseil d’administration d’Arcelor-Mittal, avoue sa « surprise ». Bien que, concède-t-il, on aurait pu s’y attendre. Il y a deux ans, pour éponger ses dettes, le groupe avait décidé de vendre les entreprises ne collant pas avec son « core-business ». La décision de vendre WireSolutions (dont dépend l’usine à Bissen) ne serait donc pas passée par le CA du groupe, dit Krecké. Côté politique, c’est silence radio. (Le ministre de l’Économie n’a pas donné suite à notre demande d’interview.) Étonnant, puisque l’usine – dont les origines remontent au XVIIe siècle – emploie 370 salariés et a réussi à rester rentable malgré la crise. Le bénéfice avant intérêts, impôts, dépréciation et amortissement (Ebitda) réalisé à Bissen tourne autour de quatre millions d’euros par an. À ceci s’ajoutent les profits issus des filiales anglaise et polonaise : deux petites, mais très productives entités situées à Sheffield et à Syców qui emploient chacune une cinquantaine d’ouvriers et engrangent quelque 1,5 millions de profits par an.

Oaktree Capital Management – le nom du fonds d’investissement californien est apparu il y a deux semaines dans Le Figaro, comme repreneur pressenti, voire probable. Dans le pays de la cogestion, il s’agissait d’une fuite gênante pour une direction qui continue de laisser la délégation syndicale dans le flou total. (La direction promet une réunion sur l’identité des repreneurs pour le 7 juillet, une deuxième sur leur plan industriel pour le 15 juillet et une assemblée générale avec le personnel pour le 22 juillet.) D’ici-là, la presse n’est pas la bienvenue dans la tréfilerie. Suite au refus de la direction de laisser entrer un journaliste, le lieu du rendez-vous avec les délégués du personnel doit être déplacé des locaux syndicaux vers la cantine de Luxlait à Roost, à quelques kilomètres de la Neelfabrik.

Le site de Bissen n’a jamais cessé de se réinventer et de développer de nouveaux produits. Lancé en 1985, son fil Crapal – traité avec du zinc, de l’aluminium et du magnésium – est exporté dans les vignobles du monde entier ; c’est le « Kassenschlager », comme l’explique un des délégués du personnel. Les fibres métalliques, utilisées pour la construction de stades au Qatar et pour l’extension du métro de Londres, sont un autre produit de pointe et représentent trente pour cent de la production à Bissen. Tout semble donc aller pour le mieux. Mais il y a un hic : Les usines de ce qu’était la TrefilArbed (aujourd’hui : Bissen, Sheffield et Sycòw) ont fusionné avec les fabriques de l’ancienne Usinor pour former WireSolutions. Or, sur les neuf sites de production, les six situés en France sont, faute d’investissements, déficitaires, et ceci depuis des années. En décidant de vendre tout le package, Arcelor-Mittal a donc d’office exclu l’option locale : celle d’une reprise de la seule entité de Bissen.

Selon toute probabilité, le repreneur devra donc « consolider » au niveau européen. La question capitale sera : au profit et aux dépens de qui la restructuration se fera-t-elle ? Les neuf usines se retrouvent prisonniers d’une logique de concurrence et de convoitise. Les 370 salariés de Bissen oscillent entre angoisse et espoir. Les segments moins rentables seront-t-ils supprimés au profit de ceux présentant la plus forte valeur ajoutée ? Ou le Luxembourg récupérera-t-il la carcasse des usines françaises ? (Comme les muselets en fil galvanisé utilisés pour maintenir les bouchons de champagne, actuellement produits à Commercy et vendus avec des marges juteuses.) Et si la production prenait le chemin inverse, direction ouest ? Au niveau de la base, aucun contact n’a été établi entre les délégués du personnel luxembourgeois (majoritairement LCGB) et leurs camarades français. Les tréfileries ne sont pas représentées non plus dans le comité d’entreprise européen d’Arcelor-Mittal. En l’absence d’une coordination syndicale internationale, ce sera chacun pour soi.

Oaktree Capital Management, un fonds d’investissement basé à Los Angeles, gère 97 milliards de dollars pour ses investisseurs, dont de nombreux fonds de pension. Son appétit est vorace : en 2005, profitant des privatisations, le hedge fund devient actionnaire majoritaire de la société gérant le parc immobilier du Land de Berlin, une participation qu’Oaktree revendra deux ans plus tard. En 2010, le fonds américain investit 175 millions d’euros dans Beluga, une compagnie maritime de Brème. Le chef d’Oaktree Francfort avouera viser un rendement d’au moins vingt pour cent pour un horizon d’investissement de sept ans : « Das ist keine Schande, das ist eine normale Rendite », déclarera-t-il face aux représentants médusés du secteur maritime. Il y a quelques semaines, l’affaire finit devant les tribunaux ; Oaktree accuse le management de Beluga d’avoir falsifié les comptes. Bizarrement, ni le fonds ni Ernst & Young n’avaient aperçu ces « irrégularités » lors de leur due diligence.

La pression sur WireSolutions s’annonce brutale. Même Bissen, le site qui marche le mieux, atteint un retour sur investissement d’à peine quinze pour cent. « Le directeur doit vendre une vision au hedge fund, estime un délégué. Un hedge fund ne s’intéresse qu’au fric, il n’en a rien à faire des gens. Ma peur est que les chiffres avancés par notre directeur ne soient énormes et que nous soyons supposés les atteindre. » D’après nos informations, la tréfilerie viserait un Ebitda de huit millions pour 2016 ; c’est-à-dire une improbable hausse d’à peu près trois millions. (La direction d’Arcelor-Mittal n’a pas souhaité commenter ces chiffres.) Or, Oaktree Managament n’entre pas sur le secteur sidérurgique les yeux fermés. Il se fait assister par des insiders de la branche qui connaissent l’industrie sur le bout des doigts. Lors de leurs descentes sur les lieux, ils n’ont pas manqué de faire passer un examen aux ingénieurs et aux commerciaux, leur soumettant des questions décrites par les délégués comme « très précises et très pertinentes ».

Dans la galaxie Arbed-Arcelor-Mittal, la Neel-fabrik a toujours occupé une position périphérique. Ne serait-ce qu’à cause de sa situation géographique excentrée, au fond d’une vallée verdoyante, à des dizaines de kilomètres de la minette. De nombreux salariés venaient et viennent encore du village où, dans les années 1970, l’Arbed avait fait construire des résidences pour ses ouvriers et employés. En 1983, 86 des 348 salariés étaient des Biissener ; en 1999, il y en avait encore 58 sur 532 ; aujourd’hui et il en reste une vingtaine environ. Le maire de Bissen, Jos Schummer, a appris la nouvelle d’une éventuelle reprise sur Rtl.lu : « Je n’ai pas du tout été informé, et j’ai eu zéro réaction de la direction, dit-il. C’est bizarre, car on a de bonnes relations... » A posteriori, il se félicite d’avoir encore finalisé en début d’année le rachat d’une vingtaine d’hectares de terrains qu’Arcelor-Mittal n’utilisait plus. Le tout pour « plus ou moins un million d’euros ». Ces terrains acquis par la commune, le maire veut les transformer en idylle verte, construire une piste cyclable sur les anciennes voies ferrées et renaturer l’Atert. (Dans une brochure publiée par Arcelor-Mittal pour le centenaire de la Neelfabrik, on lit qu’en 1986 la commune avait cédé « unent-geltlich » un chemin et des prés à l’Arbed, ce qui n’avait pas manqué de provoquer des actions de blocage de l’usine par Greenpeace.)

Au sein de la fabrique, les relations sociales étaient marquées par la familiarité et le paternalisme. Ceux qui ont une certaine ancienneté se souviennent non sans affection de Pierre Weicherding, décrit comme le « despote » de la Neelfabrik, dont il fut le directeur 34 ans durant. « Il a transformé l’usine en caserne militaire, mais c’était een Top-Mann », se rappelle un délégué. « Il parcourait l’usine comme un loup, guettant les ouvriers. S’il découvrait quelque chose qui ne lui plaisait pas, il pétait les plombs et se lançait comme un sauvage. Mais, peu après, il pouvait également te donner une reconnaissance. » Aux yeux des cinq délégués du personnel interrogés (qui, tous, ont trente ans d’ancienneté, voire plus), ce fut Weicherding « qui a construit l’usine » à proximité de laquelle il aura vécu. Entre 1960 et 1994, durant son long règne, le nombre de salariés passera de 81 à 424. Depuis vingt ans, les effectifs restent étonnamment stables. « Mais les temps de Weicherding ne reviendront plus. Il t’engueulait, mais il venait s’excuser par après et on allait boire un coup, dit un délégué. Aujourd’hui on vous sourit pendant qu’on vous licencie. Le monde est devenu vicieux... »

Les salariés fixes travaillent aux côtés d’une cinquantaine d’intérimaires fournis par Manpower. « Un intérimaire ne se plaint pas. Il est docile, fait tous les trois-huit, n’a pas le droit de vote pour les élections des délégués. Bref, c’est de l’esclavage moderne », résume un délégué. Les intérimaires craignent le plus les conséquences d’une reprise, car ce sont eux les plus exposés. Au début du mois, le site bettembourgeois de WireSolutions a officiellement fermé, rattrapé par la concurrence coréenne et chinoise. Ce fut dans un lugubre calme social que les ouvriers ont démonté les machines sur lesquelles ils avaient travaillé des décennies durant. Une trentaine des soixante ouvriers ont rejoint la fabrique de Bissen dans le cadre de la Cellule de reclassement.

Il reste six mois pour renouveler les accords Lux 2016. C’est bien peu, considérant que les négociations n’ont pas encore commencé. Avec l’accord Lux 2016, l’État s’engage à maintenir la sécurité de l’emploi, Arcelor-Mittal à continuer ses investissements et les syndicats à garder la paix sociale. Aux yeux des salariés de Bissen, l’éventuel futur accord Lux 2020 symbolise donc un parapluie social, leur garantissant de ne pas se retrouver à la rue. Aux yeux d’un fonds d’investissement américain, cette spécialité locale nommée tripartite sidérurgie risquera de paraître exotique.

La perspective d’une reprise est supportée avec un stoïcisme résigné. Peut-être parce que, après les longues et infructueuses négociations de rachat menées avec Severstal en 2003, puis avec la Westfälische Drahtindustrie en 2005, les ouvriers ont pris l’habitude. Et puis, dix ans d’Arcelor-Mittal, dont huit marqués par la crise, ont laissé beaucoup d’amertume. Le discours public réduit désormais le groupe aux deux sites principaux Belval et Differdange. Coup sur coup, on aura vu la mort en série de Schifflange (2012), de la Léierbud à Differdange (2014) et de Bettembourg (2016). Quant à Rodange, le site, dit-on, serait à l’agonie. Sans oublier la vente des participations dans Paul Wurth (2012), Circuit Foil (2014) et Telindus (2015). Certains délégués semblent presque soulagés à l’idée de se défaire de l’emprise du groupe dont ils fustigent le manque de maintenance des infrastructures. (Ainsi, disent-ils, lors d’un récent orage, le toit vétuste aurait laissé filtrer la pluie qui serait tombée sur l’équipement électronique.) « On a le choix entre la peste et le choléra », dit un délégué.

Bernard Thomas
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