Luxair

Indésirable ?

d'Lëtzebuerger Land vom 20.06.2002

Il y a bien une décennie que RTL Group cherche à se débarrasser de sa participation historique de 12,1 pour cent qu'il détient dans la compagnie aérienne nationale Luxair. Jusqu'à présent, la haute conjoncture ne rendait pas urgente cette cession. Mais les pertes colossales du groupe multimédia, la pression de sa maison mère allemande Bertelsmann, qui nettoie son bilan en vue d'une ouverture de son capital au public ajoutée à sa volonté de se concentrer sur son core business et la perte de vue totale de l'ancrage luxembourgeois du groupe audiovisuel a remis ce délestage à l'ordre du jour.

Un candidat à la reprise a même été trouvé, dans l'urgence d'ailleurs. Jeudi 13 juin, Alain Georges, président du Conseil d'administration de Luxair, en a informé les autres actionnaires. Il s'agit de la société de leasing d'avions SAT Flugbetrieb, proche de la compagnie aérienne allemande à bas prix Germania, qui propose la reprise de la participation de RTL Group pour un prix aux environs de douze millions de dollars, ce qui valoriserait la compagnie à moins de cinq milliards de francs luxembourgeois. C'est près de 35 pour cent en dessous sa valeur comptable. Et encore, cette évaluation reste très prudente.

Les partenaires de RTL Group dans la compagnie nationale ont jusqu'à aujourd'hui pour arrêter leur décision. Le Conseil d'administration, qui devait se réunir ce vendredi, peut théoriquement mettre son veto à l'entrée de SAT. Dans l'hypothèse, plus qu'improbable, où cette société passerait tout de même ce cap, il lui resterait encore à obtenir le feu vert de l'État luxembourgeois. Le franchissement de ce dernier écueil avant de pouvoir espérer faire partie de la famille Luxair, n'est pas acquis d'avance, loin s'en faut.    

Dans ce tour de table, le temps a manqué aux actionnaires pour examiner en détail la proposition de SAT, passer au crible les synergies possibles avec la compagnie luxembourgeoise, les points de frictions aussi : « cela prend du temps pour savoir si SAT est un bon ou un mauvais actionnaire pour Luxair, » explique Alain Georges.  

La proposition de reprise de la participation de RTL Group par un candidat comme SAT, outre qu'elle est assez osée et qu'elle ne contribuera pas à améliorer la qualité des relations entre l'État luxembourgeois et son « concessionnaire », en dit assez long sur le degré d'intérêt pour l'économie grand-ducale du groupe multimédia qui n'hésite pas à brader « ses » actions Luxair et le fait de surcroît avec l'un des pires concurrents de l'allemand Lufthansa, également actionnaire à hauteur de 13 pour cent de la compagnie luxembourgeoise. Le « L » pour Luxembourg n'est plus aujourd'hui qu'un très lointain souvenir pour l'opérateur de chaînes de télévisions et de radios du Kirchberg. Avec le temps son sens patriotique, qui avait été forcé, il faut dire, par l'État, s'est complètement dilué au nom d'intérêts plus productifs. 

Faire entrer Germania, même indirectement via SAT, dans le capital de Luxair n'équivaut-il pas à faire entrer le loup dans la bergerie, faire cohabiter deux frères ennemis au sein d'une entreprise déjà réputée ingouvernable (voire d'Land du 17 mai 2002) ? Lufthansa et Germania sont en guerre ouverte depuis la fin de l'année dernière et les choses se présentent assez mal pour l'ancienne compagnie publique allemande, laquelle a récemment essuyé un revers sévère de la part du Bundeskartellamt, l'office fédéral allemand anti-trust. Ce dernier l'a accusé d'abus de position dominante pour la tarification de ses vols entre Francfort et Berlin. Concurrencée depuis novembre 2001 sur cette liaison par Germania Airlines qui proposait l'aller simple à 99 euros, la Lufthansa a abaissé ses tarifs de près de 60 pour cent, mettant l'aller retour entre Francfort et Berlin à 200 euros. La guerre des prix s'est envenimée lorsque Germania a abaissé à son tour le prix du billet à 55 euros. Le maintien de ce tarif a volé en éclat au début de cette année. La compagnie à bas prix a été forcée pour des raisons économiques de rétablir le vol à 99 euros. Saisi du dossier, le Bundeskartellamt a forcé la Lufthansa à augmenter ses prix d'au moins 35 euros. Cette décision est frappée d'appel, mais les observateurs donnent peu de chances à Lufthansa pour obtenir gain de cause. 

On voit mal dans ce contexte, SAT faire son arrivée dans le capital de Luxair aux côtés de Lufthansa, comme si de rien n'était. La compagnie allemande est entrée dans Luxair  en décembre 1992 avec une participation de 13 pour cent qui aurait pu se transformer en plus de 26 pour cent si elle avait fait jouer son option. La présence « à demi » des Allemands est d'ailleurs assez paralysante pour l'avenir de la compagnie luxembourgeoise qui a un temps pu intéresser Air France, ne serait-ce qu'en raison de la participation de 34 pour cent de Luxair dans la compagnie de fret Cargolux. 

« Luxair est une très bonne société avec un fonds de commerce varié qui la protège des cycles conjoncturels, » souligne son président. Pourtant depuis le temps que la participation de RTL Group est sur le marché, les acheteurs ne se sont pas poussés au portillon.  

Les cinq autres actionnaires (l'État, la Spuerkeess, Dexia-Bil, BGL et Luxair elle-même qui détient via Luxair Finances plus de 13 pour cent de ses actions propres) ne sont pas plus enchantés. Cela se comprend pour Luxair, qui compte parmi les compagnie aériennes les plus chères en Europe et qui n'a pas envie non plus de voir entrer dans son conseil d'administration des cow boys de l'aviation bon marché et encore moins de se faire hara-kiri. On connaît d'ailleurs les sentiments qu'éprouve Christian Heinzmann, le patron de Luxair, pour des sociétés de type Ryanair qui regardent l'aéroport du Findel et le marché luxembourgeois avec les yeux de Chimène. Quoi qu'il en soit, la question du choix ne se pose pas pour Luxair. Sa filiale Luxair Finance, qui est déjàdans le capital de la compagnie bien au delà de ce que la loi sur les sociétés commerciales prévoit - i.e. une détention d'action propres ne peut pas en principe aller au delà des dix pour cent - ne peut pas monter davantage dans son capital. 

Quelque que soit le prix offert, le scénario qui se présente ou la moralité ou non de la transaction, la CLT-Ufa sortira gagnante de l'opération de cession. Actionnaire historique, l'ex-Compagnie luxembourgeoise de télédiffusion devrait réaliser là une belle plus-value. C'est ce qui lui importe avant tout. À la création de la compagnie aérienne il y a tout juste quarante ans, une action Luxair valait 1 000 francs luxembourgeois. La valeur historique du titre a été depuis lors réévaluée dans les livres des entreprises actionnaires, mais à un prix très largement en dessous de sa valeur comptable. Lorsque la Banque internationale à Luxembourg a récupéré à la fin des années 80 la participation dans Luxair qu'elle avait logé dans Bil Participations (aujourd'hui Luxempart), les titres ont été vendus aux alentours de 18 000 francs luxembourgeois. C'est à peu près aussi le prix payé par la Lufthansa en 1992. La valorisation de Luxair autour de 250 millions d'euros (voir encore d'Land du 17 mai 2002) tient compte de sa participation de 34,88 pour cent dans Cargolux Airlines International. La compagnie de fret est un joyau à lui tout seul qui vaut à peu près 200 millions de dollars. « La participation de près de 35 pour cent dans Cargolux vaut presque le prix de Luxair » commente un proche de l'entreprise. Les 12 millions de dollars proposés par Germania s'apparentent donc à une aumône. Ceci dit, cette offre pourrait constituer une aubaine pour les actionnaires existants. À double titre. Les statuts de la compagnie nationale leur permettent de faire jouer leur droit de préemption sur les titres de CLT-Ufa. Comme le ministre des Transports Henri Grethen l'a confirmé au Land, l'État luxembourgeois est prêt à faire valoir ce droit si ses quatre autres partenaires y participent. La BCEE devrait suivre logiquement le choix du gouvernement. Les autres actionnaires se tâtent encore sur la marche à suivre. Plusieurs solutions juridiques s'offrent à eux pour faire barrage à Germania, mais l'hypothèse la plus probable est celle d'une montée en puissance concertée, avec ou sans Lufthansa, le seul non-luxembourgeois de la bande. « Les actionnaires sont intéressés à une solution en commun » indique l'un d'entre eux. « Le prix est attractif » commente un autre actionnaire. Dans une perspective, même à moyen ou à long terme, d'une ouverture du capital de Luxair au public doublée d'une IPO de Cargolux, dont on parle depuis plusieurs années, le partage de la participation en trois ou quatre de CLT-Ufa se présente comme une bonne affaire avec de belles plus values à la clef. Il suffira d'un peu de patience. Car la montée en puissance est à voir comme une solution transitoire. L'opération se ferait à travers un portage en attendant qu'un actionnaire plus présentable que Germania manifeste son intérêt pour la compagnie grand-ducale qui est une des rares sociétés de son secteur à afficher des bénéfices.   

Le prix attractif auquel les titres Luxair sont offerts et le peu d'attrait que SAT provoque sur les actionnaires existants font de ce scénario, l'issue la plus probable. En attendant des jours meilleurs, ils pourraient également profiter de l'occasion pour annuler les actions détenues en propre par Luxair. 

Ceci dit, une recomposition du capital de la compagnie aérienne restera à entreprendre autour d'un actionnaire susceptible de jouer les locomotives. La solution ne viendra probablement pas du grand capital privé luxembourgeois, en panne d'initiatives.

 

L'actionnariat de Luxair est actuellement le suivant : État du Grand-Duché de Luxembourg 23,1 pour cent ; Banque et Caisse d'Épargne de l'État, 13,4 pour cent ; Groupe Luxair et autres, 13,2 pour cent ; Dexia Banque Internationale à Luxembourg, 13,1 pour cent ; Lufthansa A.G., 13 pour cent ; Banque Générale du Luxembourg, 12,1 pour cent ; CLT-UFA, 12,1 pour cent.

 

Véronique Poujol
© 2018 d’Lëtzebuerger Land