Ministre Grethen et l'aviation

Capitalisme d’État

d'Lëtzebuerger Land du 22.04.2004

Henri Grethen, le ministre soi-disant libéral de l’Économie, a obtenu gain de cause. Il avait annoncé que les présidents des conseils d’administration de Luxair et Cargolux ne feraient pas long feu et, fort de la participation de l’État dans Luxair, il aura gardé raison. C’est d’ailleurs le ministre en personne qui a informé les deux concernés, Alain Georges et Roger Sietzen, du non renouvellement de leur mandat. Comme ces derniers viennent à échéance tous les douze mois, la version officielle indique que Georges et Sietzen n’étaient plus candidats.
Que les relations entre le ministre de l’Économie et des Transports et Alain Georges, l’ancien patron de la BGL, n’étaient plus au beau fixe était connu. Roger Sietzen, pendant 45 ans le Monsieur Aviation du Luxembourg, a pour sa part été rattrapé par le « système Sietzen», qui serait à l’origine de bon nombre des malaises qui frappent depuis deux ans Luxair. Les deux présidents ont un point commun. De par leur tempérament, ils ont du mal à s’adapter au rôle « non executif» qu’est celui d’un président du conseil d’administration. On leur reproche ainsi leur interventionnisme dans la gestion quotidienne des compagnies.
La manière dont Henri Grethen les a limogés laisse néanmoins rêveur. Le ministre a porté le coup fatal en dernière minute, à quelques jours de l’assemblée générale de Cargolux. Aucune considération de corporate governance ou relative au rôle de l’actionnaire public ne semble l’avoir freiné dans ses ardeurs. Si l’État est le premier actionnaire de Luxair, tel n’est pas le cas chez Cargolux. Or, le ministère des Transports n’a pas seulement proposé que Marc Hoffmann, le patron de Dexia-Bil, devienne le nouveau président de Luxair. Il a en même temps imposé son choix pour la représentation de cette dernière dans le conseil de Cargolux, dont Luxair est le principal actionnaire (lire ci-contre). Qu’il ait en plus décidé que Pierre Gramegna, le directeur de la Chambre de commerce, présidera dorénavant la compagnie de fret n’est déjà plus qu’un détail.
Les actionnaires privés, surtout étrangers, de Luxair doivent se demander dans quelle république bananière ils ont atterri. Lufthansa et Panalpina, qui détiennent après tout plus de 25 pour cent de Luxair, ont été mis devant le fait accompli. Que Jean Meyer, le patron de la BGL, remplacera Christian Heinzmann dans le conseil de Cargolux ne leur a été annoncé qu’au tout dernier moment.
Après trente ans, tous les directeurs de Luxair ont ainsi été évincés de Cargolux en douze mois. Ce n’est que la dernière des humiliations auxquelles le directeur général de Luxair doit se plier. Son siège a été sacrifié sur l’autel des jalousies entre Dexia-Bil et la BGL. Le désaveux de la direction et du conseil de Luxair par l’État actionnaire va plus loin: en fait, ils avaient déjà accepté formellement, début avril, que Heinzmann, Georges et Sietzen restent chez Cargolux. Avec la nomination de Paul Schmit, Marc Hoffmann, Pierre Gramegna et Jean Meyer, le conseil a donc été forcé à un revirement à 180 degrés.
RTL Télé Lëtzebuerg annonçait mercredi soir le prochain remplacement chez Luxair de Christian Heinzmann par David Arendt, le directeur financier de Cargolux. Arendt était en 2001 déjà candidat (malheureux) à la direction de la compagnie de fret. Jeudi matin, Heinzmann a démenti sur RTL Radio son départ. Si ce n’est pas vrai, il aura au moins fait augmenter le prix pour le déboulonner.
Il y a d’autres perdants dans l’aventure: la Spuerkeess et la SNCI qui, ensemble, détiennent moins de vingt pour cent de Cargolux. Henri Grethen s’est arrogé le droit d’intervenir dans la compagnie alors que l’État n’y compte aucune participation directe. Et si Luxair ressemble en beaucoup d’éléments à un service public, tel n’est pas le cas pour la compagnie de fret.
Dorénavant, les sociétés qui comptent la SNCI dans leur capital sauront à quoi se tenir: on s’exécute devant les desideratas du gouvernement ou des têtes vont rouler. Que le modèle IEE, qui compte la banque publique dans son capital, puisse être appliqué à nouveau dans le cadre de la restructuration chez Arcelor pour attirer de nouvelles industries au Luxembourg devient dès lors douteux.
Finalement, il n’y a qu’un gagnant dans l’affaire: Paul Schmit. La mainmise du fonctionnaire du ministère des Transports sur l’aviation luxembourgeoise n’a jamais été plus complète. Si le prochain ministre réduit le rôle du membre du DP au boulevard Royal, il pourra donc se consoler avec ses fauteuils aux conseils de Luxair, Cargolux, Lux-Airport, etc.
Conflit d’intérêts? Connaît pas!

Jean-Lou Siweck
© 2018 d’Lëtzebuerger Land