L’archéologie est le parent pauvre de la politique culturelle au Luxembourg. Plusieurs indicateurs pourtant portent à croire que cela pourrait changer

Les traces de notre existence

d'Lëtzebuerger Land vom 08.07.2016

Un quart de siècle. Il aura fallu exactement 24 ans pour que la Convention européenne pour la protection du patrimoine archéologique de La Valette (Malte) du Conseil de l’Europe, ouverte à signature le 16 janvier 1992, soit coulée dans un projet de loi qui la transpose en droit luxembourgeois. Pourtant, le Luxembourg a été parmi les premiers pays à la signer, le jour de l’ouverture de sa signature, mais ne l’a jamais ratifiée encore. Entrée en vigueur en 1995 déjà, ladite convention n’a pas encore été adoptée par trois pays membres du Conseil de l’Europe, le grand-duché, le Monténégro et l’Islande. D’ailleurs, les auteurs du projet de loi, déposé le 20 mai par le ministre de la Culture et Premier ministre Xavier Bettel (DP), notent dans l’exposé des motifs, en se référant à un avis du Conseil d’État, que souvent « le Luxembourg fait preuve d’une certaine lenteur et d’un sentiment de ne pas être véritablement concerné en ce qui concerne la ratification de conventions internationales en la matière ». Pourtant, la découverte de l’extraordinaire mosaïque gallo-romaine de Vichten et la bataille juridique avec le propriétaire du terrain qui s’ensuivit – l’agriculteur revendiquant une rétribution financière pour ce qu’il estimait être son bien et l’État n’osant pas l’exproprier dans l’intérêt public –, avait bien prouvé la difficulté du sujet et la nécessité d’avoir des procédures claires. C’était en 1995 – l’année de l’entrée en vigueur de la convention.

En vingt ans, il s’est passé beaucoup de choses dans le domaine de l’archéologie : dans la nouvelle présentation des sections historiques du Musée national d’histoire et d’art, qui, après les travaux d’agrandissement et de modernisation achevés en 2002, disposait de beaucoup plus de place pour des expositions archéologiques permanentes, cette section prenait un nouveau visage, plus ludique et démonstratif, avec des reconstitutions d’objets et de sites remontant à plusieurs milliers d’années. En 2011, après des années de désaccords avec le directeur du musée Michel Polfer, la section archéologique est détachée de la maison-mère, sans toutefois acquérir son indépendance financière ; Foni Le Brun-Ricalens, archéologue franco-luxembourgeois spécialisé en préhistoire, est nommé chargé de direction. Aujourd’hui, le Centre national de recherche archéologique emploie une quinzaine de personnes, a son siège à Bertrange, reçoit une dotation budgétaire de 3,4 millions d’euros de la part de l’État (contre 6,5 pour le MNHA par exemple) et attend avec impatience le projet de loi qui va lui attribuer un statut juridique distinct (d’institut culturel de l’État) et ainsi parfaire son émancipation. « Nous sommes en pleine modernisation », le résume Foni Le Brun.

Tous les patrimoines se valent-ils ? Foni Le Brun donne rendez-vous au Biodiversum, nouveau centre d’accueil de la réserve naturelle Haff Réimech, près de Remerschen, conçu par le bureau Hermann & Valentiny et inauguré début juin. Point de départ de plusieurs parcours de découverte de la nature, il propose également une exposition didactique sur le patrimoine naturel et archéologique de la région. Avec, au centre de la partie archéologique, les découvertes réalisées sur le site de Schengener-wiss dès les années 1990, et qui sont, pour Foni Le Brun, un parfait exemple d’une bonne collaboration entre le privé et le public : l’entreprise Hein y exploitait le sable et le gravier, mais, en amont, invita les archéologues à réaliser des fouilles sur place. Des habitations humaines et des sépultures remontant jusqu’au néolithique, - 7 000 ans, y furent découvertes, un site « grand comme cinq terrains de football ». Les différentes époques sont reconstruites en miniature dans le Biodiversum, avec petites figurines et maquettes des habitations ou des sépultures, et, dans les socles des présentoirs, des fac-similés d’objets dont peuvent se servir les guides. « Je suis pour une archéologie du geste, affirme Foni Le Brun, et non pas pour la momification ». Depuis la fin des années 1990, probablement aussi parce que l’affaire de la mosaïque de Vichten avait réveillé les consciences quant à l’importance de la protection du patrimoine archéologique, les fouilles préventives se sont généralisées, que ce soit pour la construction de la collectrice Howald-Sandweiler, de l’autoroute de la Sarre ou de la Nord-strooss : désormais, le service des Ponts & Chaussées fait systématiquement des fouilles archéologiques.

Les chiffres cités par Foni Le Brun sont impressionnants : il y a aujourd’hui 6 000 sites archéologiques répertoriés à travers le pays. En extrapolant, sur base des données connues, il estime qu’il doit y en avoir plus de 25 000 en tout – cachant encore beaucoup de choses à découvrir. En une année, selon les chiffres collectés par le Statec, dix kilomètres carrés du pays sont aménagés, soit dix millions de mètres carrés, pour 2 000 édifices. « Nous, on sait d’expérience qu’il y a cinq pour cent de cette surface qui doit être fouillée », raconte-t-il. « C’est un enjeu de société, c’est notre patrimoine collectif. En une génération, un cinquième de la surface du pays est aménagée – entraînant, si on ne fait rien, des destructions irrémédiables du patrimoine. » Mais le CNRA ne dispose que d’un million d’euros par an pour les fouilles, plus 200 000 euros pour les fouilles d’urgence – lorsque les archéologues doivent intervenir en « pompiers ». Chaque dépassement de ces postes budgétaires doit être demandé et argumenté vis-à-vis du ministère de tutelle et de celui des Finances – ce qui prend du temps, pourtant précieux pour les aménageurs.

Responsabiliser les privés La convention de La Valette précise, dans son article 6, que les parties signataires s’engagent « à prévoir un soutien financier à la recherche archéologique par les pouvoirs publics » et « à accroître les moyens matériels de l’archéologie préventive (...) par des fonds provenant de manière appropriée du secteur public ou du secteur privé du coût de toute opération archéologique nécessaire liée à ces travaux ». Elle met en outre sur un pied d’égalité les études et prospections archéologiques préalables avec les études d’impact environnemental. En gros, elle anticipait ce que le gouvernement Bettel/Schneider/Braz inscrivait en 2015 dans son paquet d’économies appelé Zukunftspak comme mesure n°41 : « Développement d’un nouveau concept de financement des fouilles d’urgence à réaliser par le Centre national de recherche archéologique en ayant recours à une contribution participative privée dans le secteur de l’aménagement du territoire ». En gros, les entrepreneurs privés ou publics montant un projet de construction – infrastructure de transport, lotissement privé, bâtiment public – seront tenus non seulement à faire réaliser des fouilles préventives, mais aussi à participer à leur financement. Pour cela, plusieurs modèles sont actuellement à l’étude ; la création d’un fonds, à l’image du Fonds pour le patrimoine historique, est une des pistes. Le modèle lorrain de telles fouilles de sondage – une radio du sol sur dix pour cent de la surface, sur laquelle on ne retire que les couches de terre supérieures – ne reviendrait même pas particulièrement cher, souligne le chargé de direction du CNRA : un euro du mètre carré. Ce qui, face à un prix de vente au mètre carré de entre 5 000 et 10 000 euros actuellement ou des 13 000 euros quotidiens d’intérêts de retard ne seraient rien du tout, affirme-t-il encore. « Cette ‘méthode lorraine’ permet d’évaluer la sensibilité archéologique de chaque terrain », ce qui, à ses yeux, n’est qu’une démarche responsable, rien de plus. Une démarche, « qui fait progresser les connaissances sur notre histoire. Nous réactualisons au quotidien les livres d’histoire de nos enfants... »

Approche holistique Si le dépôt du projet de ratification de la Convention de La Valette donne espoir aux archéologues, c’est surtout parce qu’il n’est qu’une partie émergée de l’iceberg de la grande refonte du traitement du patrimoine matériel et intellectuel au grand-duché : ce gouvernement s’est donné comme ambition de réformer les archives, en en réglant l’accès, en en systématisant la digitalisation et en lançant un nouveau projet pour la construction d’un bâtiment adapté à Belval. La refonte de la gestion du patrimoine bâti est également urgente, le projet de loi n° 4715 datant de 2000 et toujours inscrit sur le rôle de la Chambre des députés sera probablement remplacé par un nouveau texte, pour lequel le volumineux rapport (656 pages) sur le Droit du patrimoine culturel de François Desseilles, réalisé en 2013 pour le gouvernement, servira de base. Mais c’est peut-être aussi très optimiste de croire en une amélioration de la protection du patrimoine archéologique : le mot n’apparaît pas une seule fois dans l’accord de coalition de décembre 2013. Et lorsqu’il en va de très gros intérêts économiques privés, notamment d’entrepreneurs ou de propriétaires fonciers, plusieurs générations de ministres, toutes couleurs politiques confondues, ont déjà dû abandonner la lutte pour la sauvegarde de pierres enfouies sous des terrains qui valaient de l’or.

josée hansen
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