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Quand un acteur s’autodétruit

d'Lëtzebuerger Land du 10.03.2011

L’acteur de la série « Two and a Half Men » Charlie Sheen a connu ces dernières semaines une descente aux enfers a priori relativement classique pour les « celebrities » du paysage audiovisuel. Il a injurié le producteur de la série, puis s’est défendu du reproche de consommer des drogues ou d’être polygame. Courant d’un plateau de télévision à un autre, cité à comparaître en justice, il a essayé de redresser la barre mais n’a réussi qu’à s’enfoncer davantage : il a fini par être exclu avec pertes et fracas de la série, dont la saison en cours à été interrompue. Jusque-là, rien que de tristement conventionnel dans une Amérique déchirée entre la mise en avant de l’apparence bien-pensante et l’appétit du sensationnel et du croustillant. Mais Charlie Sheen, de son vrai nom Carlos Irwin Estevez, 45 ans, qui est sur les plateaux de cinéma depuis 1984, a indiscutablement innové en choisissant d’utiliser de manière intensive les moyens d’auto-édition et d’auto-promotion du Web 2.0, en particulier YouTube et Twitter, pour continuer sa croisade frappadingue. Alignant formules à l’emporte-pièce et parfois incompréhensibles dans des vidéos apparemment réalisées chez lui à l’aide de son portable, il a continué de s’en prendre à ses têtes de Turc, ses anciens patrons, notamment le créateur de la série Chuck Lorre, que Sheen a baptisé pour l’occasion Chaim Levine. Certains ont vu dans le recours à ce nom – qui a apparemment bel et bien été utilisé par le producteur, de son vrai nom Charles Levine – un dérapage antisémite.

Fort de ses sorties tonitruantes, Charlie Sheen s’est adjugé en quelques jours deux millions de followers sur Twitter, sans doute séduits par l’insistance de l’acteur à aller jusqu’au bout de ses bouffées délirantes. Ses saynètes filmées à domicile ont été vues par 700 000 internautes. Sheen se dit « bi-winning », une formule quelque peu mystérieuse qu’il oppose au qualificatif « bipolar » dont on a voulu l’affubler, censée expliquer qu’il gagne toujours sur les deux tableaux ; lorsqu’on lui demande s’il a pris des drogues, il dit que ce qu’il y a dans son sang, c’est du Charlie Sheen, ou encore que dans ses vaisseaux circule du « sang de tigre ». Dans ses clips, on le voit répéter ses tirades encore et encore, se livrer à des actes bizarres dans des montages faits maison. « Mate, you’re my favorite actor, keep the crazy shite up! » tweete ainsi un admirateur « @charliesheen ».

Jusqu’ici, pour suivre les déboires des acteurs et chanteurs pris dans ce type de spirale infernale, par exemple celle de Britney Spears il y a cinq ans, les principaux « passeurs » étaient les paparazzis de publications people telles que TMZ, tandis que les talkshows d’Oprah Winfrey servaient de plateforme aux grandes effusions et repentances censées mettre en scène le retour à la normale. À présent, avec le recours massif à Twitter et à YouTube par l’intéressé lui-même, les pistes sont quelque peu brouillées. Plus question d’accuser la presse people d’alimenter la descente aux enfers de leur cible en la traquant, dans le cas d’espèce, c’est la vedette en perdition qui s’autodétruit en direct – ou se transforme, sous les yeux de ses fans, en héros rebelle. Faisant fi de ce que peuvent lui conseiller ses agents et conseillers en relations publiques, Charlie Sheen s’offre en pâture, mais faute de substance, le résultat est malheureusement pitoyable. En même temps, grâce à ce dérapage en grand style, il est en train de devenir une marque, un « produit » porteur, une téléréalité à lui tout seul.

Jean Lasar
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