La BCE propose une mesure plus exacte du sous-emploi

Chômage élargi

d'Lëtzebuerger Land du 01.09.2017

En météorologie, le grand public s’est familiarisé avec la notion de « température ressentie », presque toujours plus froide (en hiver) ou plus chaude (en été) que celle annoncée par les services officiels. Il en va de même du chômage. Le ressenti des citoyens est toujours plus négatif que ce que disent les chiffres officiels. Dans certains pays, ces derniers ont fini par perdre toute crédibilité en raison des manipulations des méthodes de comptage opérées en périodes pré-électorales. Mais la définition du Bureau international du travail, (BIT) établie en 1982 et utilisée depuis par tous les instituts nationaux de statistique comme le Statec au Luxembourg ou l’Insee en France, restait le « mètre-étalon » de la mesure du chômage.

Pour le BIT, un chômeur est une personne en âge de travailler (plus de quinze ans), sans emploi au cours d’une semaine de référence donnée, qui pendant le mois précédent a recherché activement un emploi et qui est disponible dans les quinze jours pour l’occuper. Depuis plusieurs années des voix se font fait entendre de plusieurs côtés (syndicats, universités, cabinets d’études économiques) pour juger que cette définition ne permettait plus de prendre en compte la diversité actuelle des situations de sous-emploi, avec comme conséquence une grave sous-estimation du chômage. Elles trouvaient cependant peu d’écho.

Cette fois c’est la Banque centrale européenne (BCE) elle-même qui met les pieds dans le plat, après s’être étonnée que la baisse générale du chômage enregistrée dans la zone euro ne se traduise pas par une pression sur les salaires, susceptible d’alimenter la hausse des prix qu’elle appelle de ses vœux. Dans le Bulletin économique de la BCE n°3 paru début mai 2017 figure un encadré consacré à « l’évaluation des capacités inutilisées sur le marché du travail ». Les auteurs, qui déplorent la « définition étroite de la sous-utilisation de la main-d’œuvre » du BIT, proposent de considérer deux catégories supplémentaires.

La première concerne les personnes sans emploi qui ne répondent pas à l’un des deux critères-clés du BIT : la disponibilité et la démarche de recherche d’emploi. On parle souvent, au sujet de cette catégorie, de « halo » du chômage. Selon la BCE elle est composée aux trois-quarts de travailleurs « découragés » qui ne recherchent pas ou ne recherchent plus d’emploi, une situation inquiétante parmi les jeunes (lire encadré). Néanmoins elle constitue objectivement une « force de travail potentielle supplémentaire », estimée à environ 3,5 pour cent de la population en âge de travailler. Mais en France par exemple, où le taux de chômage est identique à la moyenne européenne, elle représente 5,1 pour cent de la population active, soit moitié plus que le niveau de la zone euro, essentiellement à cause d’une proportion élevée d’« inactifs volontaires ».

La seconde catégorie est constituée de personnes qui ne sont objectivement pas des chômeurs, puisqu’elles ont un travail. Mais ce dernier est à temps partiel et ne les satisfait pas. Elles cherchent donc soit à travailler plus dans le même emploi, soit un autre travail à temps plein.

Les réformes du marché du travail, en partie promues par la BCE, ont contribué à l’essor du travail à temps partiel, offrant aux employeurs une plus grande souplesse dans la gestion de leurs effectifs, et leur permettant de s’adapter à l’évolution des modes de vie et de consommation. Les entreprises privilégient désormais ce type d’embauche, de sorte que le nombre de ces salariés a augmenté de quinze pour cent depuis le début de la crise et n’a que très légèrement diminué au cours des deux dernières années malgré la reprise.

Cette catégorie d’actifs souhaitant travailler davantage peut être estimée à trois pour cent de la population active de la zone euro (soit un salarié à temps partiel sur sept), avec là aussi des disparités nationales importantes, le temps partiel étant historiquement plus développé en Europe centrale et du nord.

En tenant compte de ces deux catégories, chômeurs découragés et salariés en sous-emploi, le taux de chômage élargi se situe, selon les sources, entre seize et 18 pour cent dans la zone euro, un niveau bien plus élevé que le taux officiel de 9,5 pour cent Le chômage élargi serait donc d’environ 80 pour cent supérieur au chômage officiel. Mais il s’agit d’une moyenne : en France il touche 18 pour cent de la population active soit pratiquement deux fois plus que le chiffre de l’Insee. En Italie le rapport est également de un à deux environ. Il est plus faible en Espagne, déjà affligée d’un sous-emploi officiel très élevé. En Allemagne par contre, où le chômage élargi concerne neuf pour cent des actifs, cette proportion représente deux fois et demie le chiffre officiel et relativise quelque peu le discours sur le plein-emploi qui aurait été atteint dans ce pays.

Le Royaume-Uni, non membre de la zone euro, et donc non couvert par l’étude de la BCE, est probablement dans le même cas et pour les mêmes raisons. En juin, le taux de chômage officiel y est tombé à 4,4 pour cent, soit son plus faible niveau depuis 1975 ! Mais il ne signifie en rien qu’on soit au plein-emploi car il est notoire que la diminution enregistrée au cours des dernières années est majoritairement liée aux « contrats zéro heure », d’une extrême précarité puisqu’ils ne garantissent aucun horaire et aucune rémunération fixe. Près de 900 000 salariés travaillent sous ce statut, soit quatre fois plus qu’en 2012. Par ailleurs le nombre de travailleurs indépendants a aussi augmenté. En revanche le nombre de salariés à temps plein et sous contrat stable n’a pas retrouvé son niveau d’avant la crise. Selon l’OCDE, le chômage élargi s’élève à environ onze pour cent de la population active britannique, ce qui reste une bonne performance. Aux États-Unis, où l’indicateur est très utilisé par le Bureau of Labor Statistics il serait légèrement inférieur à huit pour cent.

À ce stade deux remarques peuvent être faites. Pour la BCE « ces mesures plus larges ont enregistré durant la reprise des baisses légèrement plus modérées que celles observées pour le taux de chômage », ce qui signifie qu’avec le nouvel indicateur l’amélioration de la situation de l’emploi est moins nette. On est en effet encore à trois points de plus qu’avant la crise. Cela laisse à penser que les catégories non prises en compte par la définition du BIT continuent de poser problème en termes de « retour à l’emploi ».

D’autre part, le taux de chômage officiel dans la zone euro, qui était de 9,5 pour cent début 2017, se rapprochait du taux de chômage d’équilibre, c’est-à-dire compatible avec une inflation stable (en anglais : « non-accelerating inflation rate of unemployment » ou NAIRU) fixé par l’OCDE à 9,2 pour cent Le moment semblait donc proche où la diminution du chômage allait provoquer des pressions sur les salaires propres à relancer l’inflation, but ouvertement recherché par la BCE : c’est même la condition posée pour mettre fin à sa politique monétaire « accommodante » faite de taux négatifs ou nuls et de dizaines de milliards d’euros de rachats d’actifs par mois depuis mars 2015. Mais le calcul d’un taux de chômage élargi montre qu’on est encore loin du NAIRU.

Dans la zone euro seule l’Allemagne semble manifester des signes de tension sur son marché du travail. Ailleurs la sous-utilisation de la main d’œuvre reste importante, freinant la dynamique des salaires nécessaire pour parvenir à une hausse pérenne des prix. Un élément qui explique la réticence de la BCE à revenir sur ses choix de politique monétaire.

Quid des NEET ?

Dans l’Union Européennele taux de chômage des jeunes de 15 à 24 ans atteignait au printemps dernier le niveau impressionnant de 172 pour cent Mais ce pourcentage doit être pris avec des pincettes car la population à laquelle il se rapporte est minorée par la poursuite d’études : de ce fait le taux d’emploi de cette tranche d’âge est « naturellement » faible (environ un tiers contre trois-quarts dans la tranche 25-54 ans).

Par ailleurs il ne prend pas en compte une partie importante des jeunes entrant dans la catégorie des NEETsigle anglais pour « not in education employment or training » (ni étudiantni employéni stagiaire). Cette catégorie recouvre des situations variées dont certaines (jeunes mèresmaladeshandicapésmigrantsaidants familiauxpetits délinquants) cumulent les facteurs de vulnérabilité. En suivant cette définitionil apparaît qu’un jeune européen de 15 à 29 ans sur six ou sept peut être considéré comme NEETdavantage dans certains pays ou régions. Dans des départements français comme la Seine-Saint-Denis ou la Guadeloupe la proportion dépasse quarante pour cent Le manque à gagner imputable au désengagement de certains jeunes du marché du travail est évalué à 1 pour cent du PIB européen sans parler du risque social et politique qu’il comporte. gc

Georges Canto
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