Les gouvernements européens veulent limiter l’usage des espèces

Liquider le cash

d'Lëtzebuerger Land vom 08.07.2016

Le 4 mai dernier, la Banque centrale européenne (BCE) a annoncé qu’elle cessait de produire et d’émettre le billet de 500 euros, qui continue néanmoins d’avoir cours légal et peut donc être encore utilisé comme moyen de paiement et d’épargne.

Cette mesure, prise à la demande du conseil des ministres des Finances de la zone euro, n’a rien d’anodin : les billets de 500 euros ne représentent que trois pour cent des billets en circulation, mais près de 27 pour cent de la valeur de la masse fiduciaire. Intervenant quelques mois après les attentats de Paris et de Bruxelles, elle paraît inspirée par la lutte contre les organisations terroristes, grandes amatrices de grosses coupures (un million d’euros en billets de 500 ne pèse que deux kilos). En réalité elle était envisagée depuis plusieurs mois pour des motifs n’ayant rien à voir avec les activités illicites ou criminelles, et participe d’une volonté plus générale de réduction, voire d’élimination de la monnaie fiduciaire. Christine Lagarde, directrice générale du Fonds monétaire international (FMI) s’est elle-même prononcée au Forum de Davos en 2016 pour une « société sans cash ».

Dans de nombreux pays d’Europe, on cherche de longue date à combattre les paiements en liquide, qui servent de support à l’économie informelle (qui pèse parfois un tiers du PIB) et permettent d’échapper à l’impôt. Cela reste une préoccupation majeure, à laquelle s’est jointe, depuis la fin des années 80, le souci de lutter contre le blanchiment de l’argent issu d’activités criminelles et de traquer le terrorisme. Depuis la première directive en 1991, les mouvements d’espèces sont sous étroite surveillance. Les gros retraits et dépôts, en fonction du profil du client, font l’objet de demandes d’explications et d’un éventuel signalement aux services de lutte anti-blanchiment. La quatrième directive, entrée en vigueur le 1er janvier dernier, prévoit une déclaration automatique dès que les retraits et dépôts en espèces dépassent 10 000 euros par mois (contre 15 000 précédemment).

Par ailleurs, une dizaine de pays membres limitent les paiements en espèces, avec des plafonds différents : 3 000 euros en Belgique mais 15 000 en Pologne. En France, le montant maximum autorisé a été divisé par trois en septembre 2015 et n’est plus que de mille euros, tout comme en Italie et au Portugal. En Allemagne, où le liquide est d’un usage très courant, mais où le blanchiment atteint des sommets (vingt à trente milliards d’euros pas an, hors secteur financier, plus de 100 milliards si on inclut celui-ci) les paiements devraient bientôt être limités à 5 000 euros.

En contrepartie, les autorités se sont efforcées de favoriser l’usage des paiements par voie bancaire (prélèvements, virements, chèques) et surtout par carte, profitant du fait que la monétique a été, depuis les années 80, un domaine de grandes avancées technologiques : cartes à puce, porte-monnaie électronique, paiement sans contact, applications de paiement sur smartphones. Visa, le géant mondial des systèmes de paiement, a publié un chiffre d’affaires en hausse de 25 pour cent pour 2015 et pour son président européen Nicolas Huss «  les pièces et les billets paraissent de plus en plus insolites ».

L’utilisation des paiements électroniques est particulièrement développée dans certains pays du nord de l’Europe, comme la Norvège (qui veut supprimer le cash en 2020) ou la Suède. Dans ce pays, vingt pour cent seulement des achats dans le commerce (moins de dix pour cent en valeur) se font en argent liquide. De nombreux commerçants, ainsi que les bus et les taxis, refusent les pièces et les billets. Lors des messes à l’église de Södermalm, un quartier branché de Stockholm, on peut participer à la quête avec son smartphone grâce à l’application mobile Swish. Lancée fin 2012, elle est actuellement utilisée par un Suédois sur trois, pour un total de onze millions de transactions par mois.

La limitation, voire l’élimination du cash présente un évident intérêt pour les consommateurs mais aussi pour les banques. Pour John Cryan, directeur général de la Deutsche Bank, le cash est « dangereux, inefficace et cher ». Il génère en effet des coûts importants pour l’installation et l’entretien des distributeurs et surtout pour la sécurité (transport et conservation des fonds, avec les risques de braquages). De ce fait un grand nombre d’agences n’en proposent plus du tout ou limitent les montants retirables aux guichets.

Une évolution jugée favorable par les pouvoirs publics, qui restent néanmoins confrontés à l’anonymat de certaines formes nouvelles de paiement (lire encadré).

Mais il existe une autre raison, sans doute moins avouable, à l’attitude résolument « anti-cash » des gouvernements européens.

Elle a été théorisée depuis déjà plusieurs années par des experts comme Kenneth Rogoff, professeur à Harvard et ancien chef économiste du FMI ou Willem Buiter, chef économiste chez Citigroup, qui plaident pour « l’abolition de la monnaie physique ».

Depuis 2014, la BCE applique aux banques des taux d’intérêt négatifs. Jusqu’ici, au sein de la zone euro, ils n’ont pas été répercutés sur les dépôts de ménages ni ceux des entreprises. Mais cela pourrait parfaitement se produire (éventuellement sous une forme déguisée comme des « frais de gestion ») si les taux devaient atteindre des niveaux encore plus négatifs qu’aujourd’hui.

Des experts suisses ont calculé qu’au-delà de -0,75 pour cent, les agents économiques retirent leur argent des comptes bancaires pour le conserver chez eux et, de ce fait, paient davantage en liquide. Ce taux, qui est d’ailleurs celui appliqué par la Banque nationale Suisse, correspond au coût de la détention et de la manipulation d’espèces. Dans certains pays, comme le Japon, les épargnants n’ont pas attendu qu’on en arrive là. Alors que les taux directeurs de la Banque du Japon sont très modérément négatifs (-0,1 pour cent) et qu’il n’y a eu aucune répercussion sur les clients, ceux-ci se sont rués depuis janvier dernier sur les achats de coffres-forts, avec même des ruptures de stocks.

Ce comportement fait obstacle à la politique monétaire, car, comme le reconnaît Paul Hubert, chercheur à l’Observatoire français des conjonctures économiques, « pour que les taux négatifs puissent fonctionner, il faut que les ménages n’aient pas la possibilité de thésauriser ». Faire disparaître pièces et billets serait donc une manière supplémentaire de réduire l’épargne, puisque celle-ci serait ponctionnée par des taux négatifs (ou par des frais) et indirectement de relancer la consommation et la croissance.

Une telle volonté signe en réalité l’échec des politiques monétaires accommodantes menées par la quasi-totalité des banques centrales dans le monde. Néanmoins, il est peu probable qu’elle puisse aboutir, au moins à un horizon de dix ans, tant les « points de résistance » sont nombreux et importants.

La circulation fiduciaire reste importante dans la zone euro : environ 1 100 milliards d’euros en pièces et en billets, soit 10,4 pour cent du PIB, contre 7,7 pour cent aux États-Unis. Rapporté à la population, cela représente 3 250 euros par habitant, une masse difficile à éradiquer.

Même dans des pays développés comme les nôtres, un certain nombre de populations sont exclues (juridiquement ou de facto) du monde des paiements bancaires et apprécient l’argent liquide : personnes âgées ou très pauvres, handicapés, migrants, jeunes enfants.

Pour les autres, le liquide n’a rien d’anachronique ni de ringard, mais est au contraire très utile pour toute une série de débours quotidiens pour lesquels la monnaie électronique est peu adaptée : pourboires, mendicité, petits cadeaux, étrennes, argent de poche etc..

Un grand nombre de petites dépenses courantes surtout alimentaires, continuent d’être faites en liquide : dans la zone euro c’est encore un paiement sur deux (en France, il y a trente pour cent de règlements en cash dans les hypermarchés où le ticket moyen est pourtant de soixante euros). Dans certains pays européens, comme l’Allemagne et les Pays-Bas les paiements en espèces portent traditionnellement sur des montants encore plus élevés. Il faut rappeler qu’avant l’apparition de l’euro, les plus grosses coupures y étaient respectivement des billets de 1 000 DEM (soit 511 euros) et de 1 000 NLG (soit 453 euros), là où le plus gros billet en Belgique et au Luxembourg (10 000 BEF ou LUF) correspondait à 248 euros et en France (500 FRF) à 76 euros à peine, qui donne une idée des habitudes locales de paiement.

Ces comportements se nourrissent d’un fort attachement à la monnaie physique, pas forcément pour de bonnes raisons (le poids de l’économie parallèle dans l’U.E. serait compris entre quinze et vingt pour cent du PIB), mais aussi d’une méfiance de nature technique vis-à-vis de la monnaie électronique à cause de la fréquence des bugs et des erreurs, et de la multiplication des fraudes : en France par exemple, la fraude à la carte bancaire est très limitée (0,08 pourcent du total des paiements), mais porte tout de même sur plus de 500 millions d’euros, un chiffre en hausse régulière surtout du fait des paiements à distance sur Internet (153 millions), avec près d’un million de cartes piratées chaque année, ce qui lui vaut une forte médiatisation.

Mais l’éventuelle « liquidation du cash » fait aussi, pour de nombreux d’Européens, planer une double menace.

En premier lieu, la monnaie bancaire permet une traçabilité totale des dépenses, et donc de la vie privée des individus, là où l’argent liquide autorise un certain degré de liberté, même si cette dernière est de plus en plus bridée.

En second lieu, les particuliers craignent l’inquisition fiscale et le risque d’être totalement soumis au contrôle de l’État, notamment en cas de difficultés économiques, avec les exemples récents de la Grèce (retraits d’argent limités) ou de Chypre (ponctions directes sur les comptes pour renflouer les banques). Des experts imaginent même qu’on pourrait ainsi bloquer certaines dépenses des ménages ou les orienter sur des biens ou des fournisseurs donnés. Bref, la concrétisation du « Big Brother » de George Orwell sans autre échappatoire que le troc.

Si la plupart des économistes admettent que faire disparaître le cash revient à restreindre la liberté, d’autres, comme le français Michel Santi, n’hésitent pas à avancer que cet argument n’est pas recevable dans les pays démocratiques où les libertés publiques sont garanties, et que la relance des économies (par le découragement de l’épargne) ainsi que de meilleures rentrées fiscales (par l’éradication de l’économie souterraine) vont dans le sens de l’amélioration du sort des « populations meurtries par plusieurs années de crise » et méritent bien quelques menus sacrifices.

Georges Canto
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