Commentaire

Attention, terrain glissant !

d'Lëtzebuerger Land du 08.06.2018

Déradicalisation – rien que le mot est barbare, rappelant singulièrement celui de « dératisation ». Depuis les attentats de New York en 2001, au plus tard depuis ceux de Paris en 2015, les politiques français, allemands et désormais aussi luxembourgeois semblent persuadés que les terroristes sont surtout des « brebis galeuses », opérant sur base de motifs islamistes ou d’extrême-droite, qui, parce que la vie a été injuste envers eux, qu’ils ont un parcours fait d’échecs et d’humiliations, sont particulièrement vulnérables. Et sensibles à la propagande de prédicateurs promouvant la haine de nos sociétés libres et tolérantes ou à des sites internet et groupuscules politiques prêchant la haine raciale. La radicalisation, dit le Larousse, est le fait de « rendre un groupe, son action, plus intransigeants, plus durs, en particulier en matière politique ou sociale ».

Depuis octobre 2016, la Police grande-ducale a mis en place une ligne téléphonique d’urgence à laquelle des proches de personnes soupçonnées de s’être radicalisées ou de passer à l’acte (de violence), peuvent les déclarer ou faire part de leurs soucis. Depuis juillet 2017, l’association sans but lucratif Radicalisation opère son service d’encadrement psychologique Respect.lu (voir ci-contre). Le Zentrum fir politesch Bildung (ZpB) organise des formations pour enseignants, éducateurs et autres multiplicateurs avec Respect.lu ou avec le service responsable de la Police judiciaire afin de leur permettre de déceler à un stade assez précoce les signes d’une possible radicalisation d’un élève ou d’une jeune dont ils ont la charge.

Mais la question sur ce qu’est la « radicalisation » d’un jeune reste ouverte. De prime abord, tout le monde semble suggérer qu’il s’agirait avant tout d’un islamisme extrêmiste qui tenterait d’ébranler jusque dans ses fondements notre société post-catholique et finalement assez libertaire. Mais comme le débat sur une nécessaire interdiction de la burqa est importé et ne concerne en réalité qu’une douzaine de femmes voilées, il en va de même d’une possible radicalisation des musulmans : seulement huit jeunes résidents luxembourgeois seraient, selon les chiffres cités par les observateurs avisés, partis faire le djihad en Syrie, mais il y a eu ouverture de 37 affaires pour incitation à la haine raciale, donc une radicalisation d’extrême-droite, devant les juridictions luxembourgeoises en 2017.

Dans une société capitaliste comme celle du grand-duché, où tout le monde, y compris les principaux partis politiques et les classes moyennes, tend vers l’hypercentre fait de sécurité matérielle, les marges, qu’elles soient de gauche ou de droite, inquiètent. Mais sous la pression actuelle, et malgré toute la meilleure volonté du monde, l’obsession sécuritaire n’est-elle pas un ennemi au moins aussi inquiétant pour les libertés individuelles que ne l’est la menace terroriste ? Ne risque-t-on pas de criminaliser les idéologies, voire de les pathologiser ? Les jeunes manifestants de mai 68 ne seraient-ils pas internés ou incarcérés aujourd’hui, selon qu’ils scandent leurs slogans ou touchent un pavé pour le lancer contre le pouvoir dominant ?

Le consensus, aujourd’hui, semble être que la surveillance généralisée, sur les réseaux sociaux et dans la rue, via Visupol et autres programmes invasifs, est le moindre mal face à une menace que beaucoup croient réelle, aussi au Luxembourg. Les services psychologiques et pédagogiques qui prônent un discours de tolérance et de respect pour contrer les risques d’isolation de personnes vulnérables sont certes un geste de bonne volonté. Mais peut-on vraiment lutter avec des soft skills et quelques séances de thérapie d’écoute contre les flagrantes inégalités sociales et politiques qui dominent le monde et sont les véritables raisons de la haine de l’Occident ? Dans son rapport sur les mesures de « lutte contre la radicalisation conduisant au terrorisme », la Cour des comptes européenne salue ces initiatives, qui existent dans de nombreux pays européens, mais regrette qu’il soit impossible d’en démontrer le degré d’efficacité. « Dès lors, écrivent les auditeurs européens, le risque existe qu’aucun enseignement ne soit tiré pour le futur ».

josée hansen
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