L.A. Raeven, Ideal Individuals

Modèle ou copie ?

d'Lëtzebuerger Land du 02.03.2012

Le duo artistique néerlandais controversé, L.A. Raeven, expose au Casino Luxembourg. Le titre de l’exposition marque d’emblée l’envergure de l’œuvre de L.A. Raeven : Ideal Individuals. Existe-il un individu idéal ? Et si oui, sur quelles valeurs cet idéal serait-il fondé ? La réponse de L.A. Raeven est simple : sur le propre corps des artistes.

Déjà la première coopération de L.A. Raeven, Ideal Individual (1999-2001), démontre clairement ce propos. Elle part d’une annonce insérée dans des journaux comme Der Standard ou Het Parool, qui indique que L.A. Raeven Analyse [&] Research Service recherche un « individu idéal », dont les caractéristiques physiques sont une hauteur de 170 centimètres, des hanches inférieures à 82 centimètres, un sous-développement des seins, etc. Cette description se décline des proportions des deux sœurs jumelles, Liesbeth et Angelique Raeven, qui forment le duo L.A. Raeven et correspond à celle d’un individu souffrant d’anorexie. La vidéo montrée dans l’exposition retrace le casting des filles qui ont donné suite à l’annonce et qui sont toutes rejetées parce qu’aucune n’a les proportions exactes exigées.

Mindless Living (2011), une œuvre plus récente et frappante, est constituée d’une sorte de fauteuil blanc dans lequel est intégré un écran. Dans la vidéo montrée, une voix similaire à celle d’un hypnotiseur invite le spectateur à prendre L.A. Raeven comme modèle à suivre. En faisant exactement la même chose qu’un autre, on n’est plus seul : « you no longer have to be unique », « you will never be alone again ». L’individu idéal ne se réduit cette fois-ci pas au seul physique, mais se définit par le comportement et par un état psychique et se présente sous forme d’une armée de clones Raeven.

Dans notre société, le désir d’être individuel, d’être quelqu’un de spécial, est fortement contredit par l’image d’un corps idéal répandue par les magasins et les émissions de mode et de beauté. Les mannequins suivent un régime nutritif afin de pouvoir réussir une carrière de modèle. La plupart des photographies de publicité sont retouchées et présentent un corps remodelé, allongé et, selon les lignes directrices des marques de mode, « perfectionné », un corps cependant qui n’existe plus en réalité.

L.A. Raeven thématisent cette pression médiatique du domaine de la mode et son influence sur l’appréciation du propre corps dans les œuvres Nature’s Choice (2002), The Height of Vanity (2008) et This Is Not Me (2012), un mannequin aux bras et jambes allongés. L’installation vidéo Nature’s Choice montre deux filles dans une école de ballet à Budapest et rend compte de leurs différences, l’une ayant un corps légèrement plus développé que l’autre. En ballet, le corps idéal serait celui d’une fille de dix ans, c’est-à-dire d’une fille sans hanches ni seins ou androgyne. The Height of Vanity se présente sous forme d’installation vidéographique qui retrace le parcours d’une fille chinoise qui se soumet à une prolongation de jambes de douze centimètres, une opération extrêmement douloureuse et risquée.

Les travaux de L.A. Raeven sont autobiographiques. Alors que les deux sœurs (nées en 1971) souhaitaient devenir danseuses de ballet pendant leur jeunesse, uniquement Angelique fut admise au concours d’entrée. L’importance du corps et de son éducation par la société est devenue encore plus flagrante quand Angelique travaillait dans le domaine de la mode et Liesbeth dans un hôpital. Ces domaines de travail ont tous les deux un lien direct avec le corps malade, l’un parce qu’il faut y avoir un corps maigre et l’autre parce que les malades n’ont plus le contrôle de leur propre santé et ainsi de leur corps.

Les jumeaux sont confrontés encore plus à la question de l’identité propre et ont souvent de la difficulté à se dissocier totalement de l’autre. L.A. Raeven éprouvent cet état comme relevant à la fois de l’amour et de la haine. La vidéo Love Knows Many Faces (2005) montre la tentative d’une jumelle de noyer l’autre dans un étang. Les deux sœurs apparaissaient également dans Wild Zone 1 (2001), une installation avec deux vidéos et, au sol, des verres et des gobelets remplis d’un mélange d’urine et de vin blanc. Les vidéos montrent les deux sœurs (en duo ou seules) amaigries et suspendues dans le temps et dans l’espace.

Bien que l’exposition Ideal Individuals puisse choquer – l’ambition des artistes est de briser les tabous qui sont toujours liés au corps –, des positions radicales similaires ne manquent pas dans le domaine de l’art. Parmi les adeptes contemporains du body art, on peut citer notamment Vanessa Beecroft et David Nebreda, qui thématisent le corps anorexique. Dans une société où prédominent certains stéréotypes, promus par le monde de la mode avec la complicité des mass médias et de la publicité, Ideal Individuals permet de remettre en question les images qui nous entourent au quotidien ainsi que des concepts comme l’idéalisme. Le désir de L.A. Raeven de créer toute une armée d’êtres désindividualisés suivant leur propre image amène le spectateur à se méfier non seulement des œuvres des artistes, mais aussi de toute image séduisante qui invite l’individu à s’y assimiler.

L’exposition L.A. Raeven – Ideal Individuals, réalisée en coproduction avec le Museum voor Moderne Kunst Arnhem et le Museum of Contemporary Art Belgrade, est à voir jusqu’au 22 avril 2012 au Casino Luxembourg – Forum d’art contemporain, ouvert les lundis, mercredis, vendredis de 11 heures à 19 heures, les jeudis de 11 heures à 20 heures et les samedis et dimanches de 11 heures à 18 heures ; www.casino-luxembourg.lu.
Florence Thurmes
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