Accident du Fokker

Deuxième essai

d'Lëtzebuerger Land du 15.01.2004

Une première: en décidant de licencier six de ses pilotes, dont cinq avec effet immédiat, Luxair a sans doute innové. Quand a-t-on entendu parler auparavant d’un licenciement collectif pour faute grave? La décision est particulière pour une autre raison: on licencie avec effet immédiat des personnes qui n’occupent plus en fait depuis des mois voire années les postes où ils auraient commis ces fautes. De nouvelles jurisprudences s’annoncent, d’une manière ou d’une autre, dans le droit du travail luxembourgeois. La direction de Luxair, avec à sa tête Christian Heinzmann, semble persuadée d’avoir trouvé dans le rapport d’expertise sur l’accident du Fokker 50 le 6 novembre 2002 suffisamment d’éléments pour reprocher des fautes graves à ses employés. Une autre innovation était sans doute la confirmation des licenciements par communiqué de presse. Les syndicats clament une violation des procédures. Ils estiment aussi que Luxair aurait dû attendre un jugement dans l’affaire de l’accident avant de prendre des mesures. Ils prétendent surtout que les personnes visées ne seraient que des bouc-émissaires alors que les véritables responsabilités se trouveraient ailleurs, plus haut dans l’hiérarchie de la société. Ce dernier argument est particulièrement douteux. Hormi le pilote du Fokker 50 accidenté, les personnes visées occupaient toutes des postes de responsabilités très clairement définis dans l’organisation d’une compagnie aérienne. Deux d’entre elles sont d’anciens pilotes en chef et donc directeurs des opérations. Ce sont bien eux qui étaient responsables du volet opérationnel de Luxair. Si la direction - qui ne compte aucun pilote diplômé - exigeait des comportements contraires aux procédures, c’était à eux de s’y opposer. Aujourd’hui, il est trop tard pour renvoyer la balle. La décision de licenciement était prise, sur proposition du directeur général Christian Heinzmann, par un comité de direction unanime. Le ministre des Transports, Henri Grethen, s’est ostensiblement tenu loin du combat, déclarant qu’il s’agissait d’une décision de gestion courante qu’il n’a pas à commenter. Les administrateurs de Luxair auraient aimé faire de même - se laissant tout au plus «informer» de la décision de licencier - mais ont été pris à témoin par les syndicats, qui manifestaient pendant leur réunion de mardi. Ce n’est pas moins surtout le directeur général qui doit se préparer à passer une belle tempête. Les avocats des licenciés vont éplucher les dossiers jusqu’au moindre détail. En liant les limogeages avec les négociations de la convention collective, les syndicats ont deux fers dans le feu pour augmenter la pression. Et, surtout, pour quatre des six concernés c’est déjà (au moins) la seconde tentative de s’en débarrasser. Jean Poeckes, ancien pilote en chef et par ailleurs le père du pilote du Fokker 50, a ainsi été démis de ses fonctions en 1998 par l’éphémère directeur général Jean-Donat Calmes. Pour lisser les vagues, on avait alors chargé le concerné d’une mission au ministère du Transport, l’occupant pour 70 pour cent de son temps. Grâce à ses quelques heures de vol, il gardait en même temps sa licence. En 2003, c’était au tour de trois autres concernés - le pilote en chef qui avait remplacé Poeckes, le flight safety officer et le flight standards manager - de se trouver dans la ligne de mire de la direction. Les licenciements furent décidés, mais - suite à des «interventions» et «recommandations», notamment de Henri Grethen - ensuite annulés et remplacés par de simples dégradations. Les décisions claires et nettes ne sont donc pas dans la tradition de la maison Luxair. Bien sûr, personne n’admet vouloir remettre en question l’autorité du comité de direction sur la gestion de la société. Mais vu les mauvaises habitudes de la «grande famille» Luxair, il serait vraiment étonnant si les juges du travail seraient les seuls à s’immiscer dans ce dossier.

Jean-Lou Siweck
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