Public art experience

De mémoire, de travail et de transition

d'Lëtzebuerger Land vom 08.07.2016

À vrai dire, on n’y croyait plus : après un long (2013-2015) processus d’explication de la démarche choisie (Alex Fixmer, alors directeur du Fonds Belval, voulait fusionner tous les budgets du un pour cent culturel imposé par la loi pour financer des résidences), de sélection des curateurs (la proposition très classique de Michael Pinsky et Stéphanie Delcroix) et des neuf artistes retenus suite à un appel à candidatures, où tout s’inscrivait dans une volonté de transparence et de partage démocratique, le projet Public art experience avait sombré dans l’opacité dont ne filtraient plus que des rumeurs de mésentente entre les artistes, les organisateurs et les responsables du projet culturel (conseil artistique, curateurs...). Se passant complètement à l’abri du milieu artistique et du grand public autochtones (à part les rencontres régulières Meet the artist, une fois par résidence à midi), cette première vague de Public art experience, qui affichait pourtant si ostensiblement sa volonté d’échange avec la population locale, semblait presque être maudite, la seule discussion qui l’entoura ayant porté sur l’absence d’intérêt de la part des artistes luxembourgeois.

Quelle ne fut alors notre surprise de découvrir, le week-end dernier, dans le cadre de la Fête des hauts-fourneaux, les œuvres réalisées par le dix artistes durant leurs résidences sur place ! Bien qu’assez convenues dans leurs expressions et parfois pas très originales (le shadow fixing de Jan Kopp...), elles ont pourtant dans leur ensemble, une bonne tenue et une certaine pertinence. Visite guidée.

Le rez-de-chaussée du bâtiment est plongé dans le noir. Dans ce cube installé sous le haut-fourneau A, où les éléments de la salle des coulées ont été sauvegardés dans l’architecture moderne qui se dévoile par la même occasion, Giuseppe Licari, originaire de Sicile (où il est né en 1980), a transformé l’espace en une sorte de bijouterie où seraient exposées des pierres précieuses : sur d’élégants socles noirs en laque brillante, il a posé ces pierres qui, illuminées par des spots ponctuels très puissants, semblent être des objets de grande valeur. Dans la salle voisine, une énorme light box de plus de deux mètres de hauteur, dans laquelle on voit un paysage lunaire ou volcanique, sorti de la nuit des temps, avec d’énormes blocs de pierres encore fumantes qui évoque peut-être l’Islande ou un autre pays au bout du monde. Pourtant, il n’en est rien : la photo a été prise récemment sur le terrain d’Arcelor-Mittal Differdange où la société produit toujours de l’acier. Et les « pierres précieuses » n’ont strictement aucune valeur, il s’agit de simples scories, ces déchets de la production industrielle qui furent jadis tout au plus réutilisés dans la construction de routes. Licari joue sur ces oppositions, nous induit en erreur et semble vouloir rappeler, un peu trop pédagogiquement, que le pays, et surtout le Sud, a fondé sa richesse sur l’industrie sidérurgique et que donc il faut choyer même ses déchets. Son projet Schlak, terme luxembourgeois tranchant pour scories, s’accompagne d’un livre de photos qui, par leur esthétique sombre et fascinante, ne sont pas sans rappeler le travail de Gast Bouschet et Nadine Hilbert sur le côté obscur de la société capitaliste. Dans un deuxième volet du travail de sa résidence, qui tournait autour de la terre et de ses peuples, Terra Moderna – Belval, il a réalisé de petits tableaux monochromes à partir de pigments extraits de la terre trouvée sur place, cette terre rouge ou minette qui a beaucoup de teintes différentes.

Un peu plus loin, implanté, lui, véritablement dans l’espace public, le travail de Neville Gabie (né en 1959 à Johannesburg, vit et travaille en Angleterre), est le plus impressionnant et peut-être aussi le plus pertinent. Gabie, qui a l’habitude de réaliser des œuvres de grande envergure sur la mémoire et la communauté des peuples, fut intrigué ici par le socle du haut-fourneau C, qui avait été démonté et vendu à la Chine en 1996-97. La ruine du socle fait figure de folie moderne, où le nature reprend ses droits, jouxtant l’architecture contemporaine clinquante de la Maison du savoir et de celles, encore en construction, du nombre et de l’art & des étudiants. Gabie est donc parti à la recherche de cet élément qui semblait lui manquer dans le paysage, une quête qui l’a mené, avec une équipe de tournage, jusqu’à l’usine principale de la Kumming Iron & Steel Holding Co., Ltd, à Anning City, dans la province de Yunnan. Il en a ramené un film, projeté en boucle dans le bâtiment de la Masse noire, et une installation sonore : The weight of iron carried from China for you. Depuis 1998, le haut-fourneau C y a produit plus de 26,5 millions de tonnes d’acier, « aidant ainsi à faire vivre une communauté entière » écrit Gabie dans le générique de fin de son film. Pour le visiteur, l’expérience la plus édifiante du parcours est pourtant la déambulation dans son installation sonore : dans le socle du haut-fourneau, l’artiste a installé un puissant système d’amplification du son pour transmettre les bruits qu’il y a à l’intérieur de ce molosse en activité en Chine – les vrombissements, les sifflements... Des bruits assourdissants, que les anciens ouvriers de Belval reconnaîtront comme leur quotidien de l’époque. En face, à travers de petits trous dans la cloison de chantier, Neville Gabie diffuse des sons de la vie quotidienne dans cette même ville chinoise : les voix des gens sur un marché, le trafic, les gazouillis d’oiseaux dans le parc.

Avec son enquête, Neville Gabie a fait un travail de mémoire essentiel pour le site, dont Trois engins poétiques d’Alessandro De Francesco est comme le négatif. Le poète et essayiste originaire de Pise s’est demandé quelles étaient les relations de ceux qui vivent, apprennent ou travaillent aujourd’hui sur le site de Belval. Pour son travail, qui se décline en une exposition d’images, une installation sonore et un livre, il est allé à la rencontre de banquiers, de chercheurs, d’étudiants et de caissières pour discuter avec eux de leur conscience du lieu et de l’importance de la valeur travail, spécialement sur ce site. Beaucoup d’entre eux n’ont qu’une vague idée de ce qui s’y passa avant sa reconversion. De Francesco transcrit ces entretiens pour en faire des textes publiés dans le livre, mais aussi des images très graphiques, collages de mots et de documents, d’objets et de formes abstraites, et une bande sonore qui est la transcription numérique de ces entretiens.

Darya von Berner et William Engelen ont eux aussi travaillé le son, la première avec une performance lyrique intitulée YO_Land et parlant du mythe de Yolanda, et le second avec plusieurs partitions musicales interprétées le week-end dernier par des musiciens contemporains et un quatuor de guitaristes électriques (parmi lesquels on a aperçu Kevin Muhlen, le directeur du Casino Luxembourg). Ces œuvres, malheureusement, étaient éphémères, à l’exception d’une salle dans les ateliers d’artistes, dans le fondement du haut-fourneau B, où l’on voit la manière très graphique de travailler de William Engelen et où on peut jouer au ping-pong sur une installation sonore qu’il a réalisée.

Le Ballet de la destruction du duo franco-luxembourgeois Martine Feipel et Jean Bechameil est composé de trois sculptures blanches munies de moteurs qui leur font exécuter des mouvements robotiques précis, rendant hommage aux machines de l’industrie lourde. Et de Yield de David Rickard, une sculpture publique en aluminium fondu, on apprécie davantage la réflexion qui est derrière (l’objet appartient à ceux qui ont bien voulu acheter des actions ; ce sont ces propriétaires qui décideront de son sort) que l’exécution, trop classique dans sa forme. L’Américain Shimon Attie est le seul artiste à ne pas faire référence du tout au passé industriel du site : son film L’acier de Damas, époustouflant dans sa beauté et sa pertinence, montre sept jeunes réfugiés syriens, endimanchés, jouant à la roulette au Casino. Leur concentration, leur posture, la lenteur de leurs mouvements, filmés en plus au ralenti, indiquent qu’ils ont conscience que leur vie ressemble à un jeu de hasard, qui peut aller dans l’une ou l’autre direction.

Le bilan de la première vague de résidences d’artistes à Belval est donc mitigé : bien que les œuvres réalisées soient de grande qualité dans leur ensemble, on regrettera l’absence totale d’implication des artistes et surtout des curateurs dans la scène locale (à l’exception des workshops et échanges dans la durée avec les élèves du Lycée Hubert Clément). Bien que l’idée de remplacer la production d’une œuvre pérenne décorant un bâtiment par un processus participatif est intéressante, il est regrettable que la majorité des œuvres réalisées sur place soient si éphémères et qu’après le 1er octobre, après la fin de cette exposition, il n’en reste rien, sinon quelques traces documentaires (livres, films, photos...). Luc Dhamen, le directeur du Fonds Belval, a confirmé que l’expérience sera reconduite – après une phase de bilan de cette première vague.

Les œuvres de Public art experience restent visibles jusqu’au 1er octobre ; ouvert du mercredi au vendredi de midi à 19 heures, samedi de 10 à 18 heures et dimanche de 14 à 18 heures Pour plus d’informations : www.publicartexperience.lu.
josée hansen
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