Musées et sciences

L’art et la science en communion

d'Lëtzebuerger Land du 15.07.2016

L’art et la science ont en commun la recherche, l’expérimentation et le questionnement permanents, mais au-delà du constat, est-il possible de montrer au grand public ces similarités, de façon concrète ? C’est le pari tenté par l’exposition Laboratoires de l’art, présentée au Musée des arts et métiers, à Paris. Une collaboration internationale avec le Musée d’art moderne du Luxembourg, qui engendre un dialogue fructueux et saisissant entre des objets scientifiques issus des réserves des Arts et métiers – certains montrés pour la première fois – et des œuvres d’art contemporain dont beaucoup sont conservées au Mudam. Saisissant et fructueux, car le pari est bel et bien tenu.

À mi-parcours, deux rapprochements judicieux révèlent la pertinence du travail des six commissaires de l’exposition, pas moins de trois par institution culturelle. À la fin du XIXe siècle, Charles Louis Weyer multiplia les études sur les tourbillons, trombes et autres tempêtes. Tableaux et appareils de démonstrations témoignent ici de sa passion pour ces phénomènes météorologiques extrêmes. Et que peut-on voir en contrepoint ? Une véritable trombe marine, en miniature, qui se forme dans un petit récipient cylindrique rempli d’eau. Le phénomène est filmé en continu par une petite caméra et l’image, projetée sur grand écran, donne l’impression dérangeante d’une tornade, comme dans un film catastrophe, alors qu’il ne s’agit au départ que d’une « tempête dans un verre d’eau ». Clin d’œil aux météorologues, Bertrand Lamarche, l’artiste français qui a conçu cette œuvre, l’a baptisée d’un prénom féminin : Kathy (2008).

À deux pas, pour illustrer le magnétisme, cet étonnant phénomène invisible, l’aimant de l’abbé Nollet, qui renvoie aux premières théories émises sur le sujet au XVIIIe siècle, est comme prolongé par l’étrange installation de l’artiste dano-islandais Olafur Eliasson. Il faut lever la tête pour contempler un morceau de bois flotté suspendu, savamment entouré d’aimants. Baptisé Trust Compass (2013), il s’oriente incessamment, à l’image d’une boussole, sur l’axe magnétique nord-sud. Eliasson, qui a investi cet été le château de Versailles (avec une cascade artificielle géante sur le Grand canal, un brouillard dans les jardins, des jeux de miroirs, d’ombres et de lumières dans la Galerie des glaces), aime nous placer face à l’impalpable.

Du reste, au fil de la visite, on en vient à s’interroger sur le statut même de l’objet regardé : étude scientifique ou création artistique ? Ainsi ces premières photographies d’étincelles électriques, au XIXe siècle, par le touche-à-tout Etienne Trouvelot, acquièrent-elles une dimension artistique.

Si de nombreuses installations étaient déjà l’an dernier au cœur de l’exposition Eppur si muove du Mudam, premier volet de la collaboration avec le Musée des arts et métiers (lire le Land du 31 juillet 2015), Laboratoire des arts n’en est pas, et de loin, une simple copie. Dans un espace beaucoup plus restreint, œuvres et objets scientifiques gagnent à être proches. Par ailleurs, le visiteur peut voir ou revoir, avec le même billet, un pendule de Foucault suspendu dans le chœur de l’église Saint-Martin des Champs, autre espace du musée. Ce pendule, qui fut en 1851 l’objet d’une des plus célèbres et convaincantes expérimentations scientifiques à destination du grand public (montrer que la terre tourne sur elle-même), est aussi le point de départ de l’exposition.

On y découvre en parallèle un projet largement inspiré de Léon Foucault. Pour le quartier de La Défense, à l’ouest de Paris, Piotr Kowalski, tout à la fois sculpteur, mathématicien et architecte, avait imaginé dans les années 1970 une pyramide translucide du haut de laquelle tomberait un pendule. Mais cet Observatoire n’a pas vu le jour, restant à l’état de maquettes. C’est d’ailleurs avec le même Kowalski que se finit la visite. Comme dans un graphique en trois dimensions, l’artiste a matérialisé les ondes sonores de la prononciation du mot Passionnément (1999), dans l’œuvre du même nom.

Mais c’est au cœur de l’exposition que l’on verra les installations les plus attirantes, presque hypnotisantes … Le film expérimental Le cours des choses (1987), des Suisses Peter Fischli et David Weiss, en est un peu une introduction, avec ces réactions en chaîne qui étonnent et font rire les visiteurs, donnant l’impression d’un mouvement sans fin. Avec l’installation Slow Arc Inside a Cube IV (2009), l’artiste britannique Conrad Shawcross a bien lancé un mouvement infini, qui est aussi un jeu d’optique. Dans une pièce qui lui est entièrement dédiée, un ingénieux dispositif projette sur les murs et le plafond des figures géométriques changeantes et mouvantes, en référence au mythe de la caverne de Platon.

C’est enfin le plus dépouillé qui nous aura le plus touché. Deux ventilateurs, tournés contre un mur, sont disposés de telle sorte qu’ils font flotter dans l’air une bande magnétique en forme de courbe en 8 couché, le Lemniscate (2007). Zilvinas Kempinas, artiste lituanien vivant et travaillant à New York, a ainsi créé une suspension aérienne permanente. La bande magnétique bouge sans cesse mais ne touche jamais le mur. Avec légèreté, le ruban volant danse gracieusement sous nos yeux. Entêtant et hypnotisant, jusqu’à en devenir poétique…

Laboratoires de l’art est au Musée des arts et métiers. 60, rue Réaumur, à Paris jusqu’au 4 septembre ; ouvert du mardi au dimanche, de 10 à 18 heures (le jeudi jusqu’à 21h30). Livret d’accompagnement à la visite pour les 7-12 ans ; des ateliers en famille sont proposés ; www.arts-et-metiers.net/musee/laboratoires-de-lart
Emmanuel Defouloy
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