Actions pour le public adolescent

À cultiver

d'Lëtzebuerger Land vom 25.03.2010

« Un jeune a en moyenne plus de cinq heures de temps à libre disposition par jour.Ceci équivaut à un temps libre de 35 heures par semaine. Ou d’une semaine par mois, » lit-on sur la page d’accueil du site du Service national de la jeunesse (www.snj.public.lu/jeunes/index.html). Si l’on entend par « jeune » celui qui fréquente le lycée – c’est ainsi que le définissent la plupart des institutions qui s’adressent à lui –, on peut dès lors délimiter la tranche d’âge des douze-19 ans. Or force est de constater qu’il s’agit de l’un des publics cibles les plus difficiles à atteindre par l’institution culturelle. C’est à tel point que le Musée national d’histoire et d’art – et c’est le seul sur la place muséale luxembourgeoise – refuse même d’envisager de proposer des activités spécialement pour eux, convaincu par expérience semble-t-il qu’elles ne seront de toute façon pas suivies.

Et c’est vrai qu’elle est difficile à motiver, cette tranche d’âge. Si, jusqu’à douze ans, les ateliers d’enfants ne désemplissent pas – grâce à des parents motivés qui décident pour leur progéniture, mais aussi grâce à cette curiosité enfantine spontanée qui fait qu’un enfant s’intéresse à tout –, c’est une autre paire de manches en ce qui concerne l’adolescent. L’adulte en devenir qu’il est semble se désintéresser de la culture en général, pour ne consacrer son temps libre qu’à ce qui le passionne réellement. En d’autres termes, il est mauvais public.

Pourtant depuis peu, les institutions locales semblent déployer de plus en plus de moyens dans le but ultime d’attirer ces jeunes. C’est un phénomène récent qui peut s’expliquer par le jeune âge de certaines d’entre elles (le CNA, le CarréRotondes, le Mudam…), qui ont nécessairement besoin d’un certain recul pour mesurer leur impact et repenser leur offre. Pour d’autres, c’est une considération plutôt neuve et pour d’autres encore, elle date de plus longtemps (le Musée national d’histoire naturelle ou Naturmusée depuis 2002 !). La Semaine jeunes publics, dont la première édition a eu lieu du 22 au 28 févrie, relève de cette tendance à vouloir séduire tout particulièrement cette tranche d’âge. Créée par le groupement d’Stater Muséeën sur l’initiative de deux professeurs impliqués et concernés, Patricia Huynen et Claude Moyen (par ailleurs détaché au Mudam, musée qui s’intéresse aux adolescents depuis son ouverture en 2006), l’Expérience musées est qualifiée de « franc succès » par un Jo Kox dithyrambique qui annonce d’ores et déjà le renouvellement de l’opération l’année prochaine (du 28 février au 6 mars 2011).

Mais si l’événement a suscité un afflux important de classes (90 classes au total, soit 1 846 élèves), faire venir l’individu adolescent de son plein gré n’a pas été chose facile (seuls 21 ont fait le déplacement, dont 20 rien qu’au Mudam et un seul au Casino). « Au Mudam, nous avions réservé les matins aux classes et attendions une démarche plus personnelle l’après-midi, explique Claude Moyen, mais au vu de la fréquentation, on a mélangé les programmes. L’année prochaine, nous brasserons plus large. Je regrette un peu aussi que tous les musées n’aient pas joué le jeu en organisant des ateliers spécialement pour la Semaine ».

Pour Claude Moyen le but avoué était de toucher plus de jeunes que ceux des classes artistiques. Grâce au soutien du ministère de l’Éducation, ils ont pu propager l’annonce de leur événement directement à partir du mailing lycées de l’État, ce qui garantissait l’exhaustivité de la diffusion. C’étaient les professeurs surtout qu’ils cherchaient à atteindre et à motiver, espérant ensuite séduire sur place les jeunes venus avec leur classe. Car le voilà en fin de compte le nerf de la guerre : pour motiver l’adolescent, il faut d’abord motiver un professeur.

Cette grande différence de fréquentation entre le jeune venu dans le cadre scolaire (démarche passive) et celui qui vient spontanément (démarche active) se vérifie quasiment dans tous les cas. À deux exceptions près, la Rockhal et le Naturmusée. Si pour la Rockhal l’engouement des jeunes semble couler de source et qu’il n’est pas besoin de les obliger à assister à des concerts, un espace tout particulier leur a tout de même été aménagé cette année dans la programmation, à grand renfort d’outils de réseaux internet plébiscités par la jeunesse locale comme Facebook ou Zap.lu. Le festival Screaming Fields, un temps destiné à la scène luxembourgeoise en général, est désormais réservé aux lycéens qui doivent sélectionner ceux qui y participeront en votant par internet. « Screaming Fields était juste un petit festival. Pour sa quatrième édition, nous souhaitions renforcer la cohésion des groupes de lycées qui n’ont pas vraiment l’occasion de se montrer ailleurs dans le pays dans des conditions professionnelles, » explique Arnaud Velvelovich, assistant de communication de la Rockhal. Une activité qui les intéresse, la possibilité d’être acteurs en plus, et une communication se servant des codes qu’ils utilisent suffisent dans ce cas à faire affluer les jeunes.

Autre cas à part, celui du Naturmusée. Là encore, le sujet très spécifique est le meilleur argument de vente sans que des efforts particuliers de communication soient faits, hormis le site internet (www.science-club.lu) et les traditionnels flyers format papier aux coloris flashy distribués dans les lycées. Outre l’offre pour les classes, une multitude d’ateliers (payants pour la plupart !) sont proposés (en rapport avec l’exposition en cours ou non, en indoor et outdoor, en période scolaire et en période de vacances, au Luxembourg et même à l’étranger) tous aussi excitants les uns que les autres pour les passionnés de sciences avec un goût marqué pour l’expérimentation de laboratoire. Patrick Delhalt, coordinateur du Science club (réservé aux onze-18 ans) fait néanmoins des distinctions. « Les onze-treize ans, c’est très facile de les intéresser, la plupart ont été fidélisés par le Panda club (destiné aux six à dix ans) et ont encore la même curiosité pour ce qu’ils ne connaissent pas. Les ateliers des treize à quinze ans sont bien remplis aussi, ils aiment tout ce qui est bricolage, expérience… Les quinze-18 ans sont les plus difficiles à atteindre. On leur montre plus les débouchés professionnels en visitant le monde du travail ». Patrick Delhalt confirme : assister aux ateliers du Science club suppose une démarche spontanée. C’est donc des jeunes déjà motivés avec qui il est facile de faire un projet qui fréquentent le musée.

Pour les autres institutions culturelles, la tâche est plus ardue et l’effort pour atteindre ce public est d’autant plus grand à fournir. Beaucoup semblent d’ailleurs n’envisager une activité pour les douze-19 ans que dans le cadre de visites scolaires, sachant pertinemment que c’est là la seule manière de les faire venir, c’est le cas du Musée d’Histoire de la Ville notamment. Une fois sur place, une opération séduction se met en place avec la maxime « un sur trente de fidélisé, c’est déjà gagné » (même si deux seraient tout de même les bienvenus).

Au CarréRotondes qui souffle ses deux petites bougies d’existence, la préoccupation est par principe plus socio-culturelle. Des spectacles, studios participatifs ou labos ponctuels s’adressent à eux, en classes ou tous seuls, dans le cadre de Traffo (le programme jeunes publics). Malgré des taux de fréquentation relativement bas la première année, Francis Schmit, l’un des responsables de Traffo, constate une amélioration en 2009 qu’il attribue à une communication plus efficace et à la mise en place du bouche-à-oreille, essentiel selon lui, et dont les résultats ne seront perceptibles qu’à plus long terme.

Une expérience en particulier, menée à partir d’octobre 2009, lui tient à cœur et sa réussite justifie selon lui tous les efforts fournis. « Grâce à une enseignante détachée, nous avons pu mettre en place un spectacle vivant avec une quarantaine d’élèves des classes modulaires du Lycée technique de Bonnevoie et une vingtaine de participants libres. Pendant un trimestre, ils se sont tous tellement impliqués dans cette aventure qu’ils n’ont pas hésité à prendre sur leur temps libre. Eux qui se retrouvent souvent en situation d’échec, ils ont vu qu’ils étaient capables d’arriver à un superbe résultat en s’investissant. Ils se sont intéressés à un univers qui leur était totalement étranger. Ils n’oublieront jamais cette expérience ». Susciter de l’intérêt là où il y avait peu de chances d’en avoir, mission réussie pour le CarréRotondes.

Les activités proposées par le Mudam et le Casino tournent forcément autour de l’art contemporain, sujet qui plus que tout autre suppose une forme d’initiation. Tous deux sont partis du principe qu’il fallait impliquer les jeunes en les aidant à créer eux-mêmes. Artfreak workshops (et depuis peu Artfreak sessions, mais il s’agit là d’une approche plus théorique) pour Mudam, Flash 007 et Atelier Stock Motion pour le Casino, ont des principes de base semblables. Tous ces ateliers ont lieu pendant les vacances scolaires et supposent plusieurs heures voire même plusieurs séances, mais toujours pour arriver à un résultat. L’accent est mis sur les nouveaux médias, les thèmes changent souvent. Tout est fait pour conjurer ce qu’Anne Reding du Casino qualifie de « méfiance des jeunes vis-à-vis du musée ». Le recours à Facebook est aussi de mise, tout est bon pour les faire venir. « Au Mudam, on estime qu’il est important qu’ils passent beaucoup de temps dans le musée, qu’ils s’approprient l’espace, qu’ils y rencontrent des artistes, des intervenants et toutes ces professions qui tournent autour du monde de l’art, » estime Stina Fisch, médiatrice très impliquée dans les Artfreaks.

L’accès au monde de la culture suppose une initiation et des moyens que tous les jeunes n’ont pas forcément. Beaucoup de responsables « jeunesse » qui se sont penchés sur la question reconnaissent le rôle fondamental joué par les parents. En habituant leurs enfants à fréquenter les musées ou les théâtres dès le plus jeune âge bien sûr, mais aussi en les y conduisant (le jeune luxembourgeois n’étant pas aussi mobile que l’on pourrait s’y attendre aux dires de beaucoup de ces responsables). Une autre constante est le fait qu’ils ne disposent en fait que de très peu de temps libre, saturés comme ils sont d’activités extrascolaires diverses. Comme pour les adultes, cela devient une question de priorités. Or la culture est-elle une priorité dans le monde adulte ?

Romina Calò
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