Gabriel Lippmann muséifié

True colours

d'Lëtzebuerger Land vom 25.03.2010

« prix nobel décerné à vous veuillez garder silence et me communiquer télégraphiquement si vous pouvez assister à la réunion solonelle le 10 décembre »1. On devine l’état d’âme de Gabriel Lippmann quand il a reçu ce message en novembre 1908. Certainement ravi, il a répondu oui à l’invitation. Et au lieu de déchirer le télégramme – qui mentionnait pourtant « à déchirer » – Lippmann l’a sauvegardé. 102 ans plus tard, on peut en admirer un facsimilé dans l’exposition Un monde en couleurs, de Gabriel Lippmann à la nano photonique, exposition qui se tient actuellement au Palais de la Découverte à Paris2.

Comme cette exposition sera montrée au Centre culturel de tencontre Abbaye de Neumünster au Grund en 2011 (probablement durant le mois de janvier), l’occasion se présente pour un petit avant-goût de cette expo et de rappeler pourquoi le Luxembourg s’intéresse à ce scientifique.

Lippmann est né en 1845 de parents français à Bonnevoie. Trois ans plus tard, la famille décide de partir du Luxembourg et s’établit à Paris. Le parcours académique de Lippmann impressionne : Lycée Napoléon, École Normale, Université de Heidelberg, Sorbonne, membre et président de l’Académie des Sciences, membre de la Royal Society à Londres. Ses travaux aussi : théorie générale sur un procédé de reproduction photographique des couleurs, contributions fondamentales en physique, thermodynamique, optique,... Le tout est couronné en 1908 par le Prix Nobel de Physique pour sa théorie ondulatoire de la lumière, dont l’application pratique est la photographie dite « interférentielle ».

On aura vite compris que l’histoire est inédite pour le Luxembourg : que dans ce petit pays naisse quelqu’un dont les travaux académiques ont eu une portée et une reconnaissance mondiale est rare, voire unique. Dans le passé, certains iront même à écrire que Gabriel Lippmann serait Luxembourgeois, en le citant « parmi les Luxembourgeois assez nombreux qui ont enseigné à des écoles supérieures de l’étranger » ou en parlant de « Gabriel Lippmann, ein geborener Luxemburger, der in Heidelberg studiert hat »3.

Bien qu’il n’ait passé que les trois premières années de sa vie au Luxembourg et bien qu’il soit de nationalité française, on ne s’empêche pas de commémorer Lippmann au Luxembourg. Un centre de recherche public porte son nom et s’explique : « Cette dénomination permet ainsi d’honorer la mémoire de ce scientifique européen, à ce jour seul prix Nobel né à Luxembourg »4.Quant à la sa maison natale, aujourd’hui occupée par une maison d’édition (au 14 place du Parc), elle porte une plaque commémorative depuis 19845. Notons aussi la commémoration qui eut lieu en 1995. C’est cette année-là que la section des sciences naturelles, physiques et mathématiques de l’Institut grand-ducal de Luxembourg commémore son 150e anniversaire par une exposition et une séance académique avec cinq conférences. Tandis que l’exposition ne durera qu’une semaine, un souvenir plus durable de cette commémoration est un livre sur Gabriel Lippmann paru en 19976.

Retour à Paris et à l’exposition au Palais de la découverte. L’exposition est présentée dans des caissons noirs, à l’intérieur desquels la lumière est tamisée de façon à ce que le visiteur puisse bien apprécier les couleurs. Dans les différentes vitrines sont exposés de nombreux objets pour nous expliquer la différence entre couleurs pigmentaires (dues à des colorants ou pigments) et structurelles (due à la structure d’un objet) ; vitrines à côté desquelles on trouve des modèles et, bien sûr, des photographies.

On pourra ainsi admirer la plus ancienne photographie en couleur existant au monde (réalisée par Louis Ducos du Hauron) et des photographies inédites de Lippmann et quasiment jamais exposées. En fait, les photographies de Gabriel Lippmann, qui sont actuellement disséminées dans diverses collections, sont difficiles à montrer correctement et il a fallu reconstruire des visionneuses spéciales pour l’exposition.

L’exposition est divisée en plusieurs parties qui expliquent au fur et à mesure : les couleurs pigmentaires et structurelles dans la nature ; la physique de la lumière ; l’interaction entre la lumière et la matière ; l’enregistrement des couleurs ; les holographies ; les applications contemporaines dans le domaine de la lumière.

Dans la partie sur l’enregistrement des couleurs, par exemple, on nous explique le principe de la photographie interférentielle de Lippmann, c’est-à-dire de créer une surface qui réfléchit en chaque point les couleurs originales de l’objet qui est photographié. (Pour ce faire - et pour les amateurs de détails techniques - Lippmann avait choisi comme couche sensible une couche d’albumine sans grains contenant de l’iodure et du bromure d’argent. Cette couche était ensuite disposée contre une surface de mercure servant de miroir. Enfin, tout ce dispositif était introduit dans une chambre noire d’appareil photo et exposé à une image fixe.)

Détail intéressant : ce procédé est le seul à restituer intégralement les couleurs naturelles sans les modifier. En fait, le procédé inventé par Lippmann reste à ce jour le seul à pouvoir fixer l’intégralité des couleurs du spectre (au lieu d’en faire une décomposition) et il n’a pas été dépassé en qualité depuis.

C’est donc en janvier 2011 que l’exposition sera montrée au Luxembourg - avec le soutien de l’Université du Luxembourg et du Centre de recherche public Gabriel Lippmann. Selon Jean-Marc Fournier, commissaire de l’exposition, on aura l’occasion de voir une « version améliorée » de l’exposition au Luxembourg : les vitrines seront abaissées, on changera de typographie, on disposera de plus d’espace pour pouvoir circuler à travers l’exposition et certains éléments seront probablement ajoutés. Après son passage au Luxembourg, l’exposition continuera sa route, notamment à Stockholm.

Mais revenons, pour finir, sur la commémoration de Lippmann au Luxem­bourg. À l’heure où le livre Lieux de mémoire au Luxembourg en est déjà à sa deuxième édition et qu’un second volume sur le même sujet est actuellement en préparation, il est intéressant de se pencher sur Lippmann en tant que « lieu de mémoire »7. Selon Pierre Nora, inventeur de ce concept, un lieu de mémoire peut être un monument, un personnage, un musée, tout autant qu’un symbole, une devise, un événement ou une institution. Avant tout, un objet devient lieu de mémoire quand il échappe à l’oubli, par exemple avec l’apposition d’une plaque commémorative.

Pour reprendre un vocabulaire plus photographique : un lieu de mémoire est en fait une couche sensible sur laquelle on fixe une image et des mémoires, afin de les restituer et montrer à un public. À propos de Gabriel Lippmann, on pourra dire qu’il s’agit d’un lieu de mémoire qui n’est pas très bien fixé au Luxembourg. Tout d’abord, Lipp­mann n’a passé qu’une brève période de sa vie au Luxembourg. Et tout comme son bref passage au Luxembourg, les expositions sur Lippmann ne semblent jamais durer longtemps (une semaine pour celle en 1995, probablement un mois pour celle prévue en 2011).

La commémoration de Gabriel Lipp­mann est donc presque à l’opposé de celle d’un autre scientifique plus au moins connu au Luxembourg : Henri Tudor (qui a perfectionné et commercialisé l’accumulateur de plomb). Ce dernier se retrouve commémoré à travers une multitude de vecteurs : un timbre poste, une étiquette de vin, le nom d’un centre de recherche public et cinq rues, une chanson de fanfare, des plaques commémoratives, un buste et, depuis mai 2009, un musée entier dans le village de Rosport. La seule forme de muséification permanente de Gabriel Lippmann est une petite vitrine au sein du Centre de recherche public Gabriel Lippmann à Esch-Belval où sont exposés, depuis 2005, une copie de sa médaille de prix Nobel et un panneau avec sa photo et sa biographie.

Rendez-vous donc dans neuf mois, pour une exposition autour d’un homme connu pour ses travaux sur la « mise en mémoire des couleurs », mais qui reste, au Luxembourg, un « lieu de mémoire » peu muséifié.

1 Le texte original est dépourvu d’accents aigus.
Morgan Meyer
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