Œuvre nationale de secours Grande-Duchesse Charlotte

Les œuvres de l’Œuvre

d'Lëtzebuerger Land du 16.05.2014

Consommateurs de Lotto, Euro Millions, Piccobello et autres jeux de hasard de la Loterie nationale, vous êtes, indirectement, des philanthropes. Créée parallèlement à la Loterie Nationale en 1944, l’Œuvre nationale de secours Grande-Duchesse Charlotte avait pour objectif initial de venir en aide aux victimes de la Deuxième Guerre mondiale. Au fil des années – avec la disparition inexorable desdites victimes –, elle se mit à soutenir « les multiples activités philanthropiques et projets menés par des fondations et associations relevant des domaines du social, de la protection de l’environnement, de la culture et du sport. Les moyens financiers nécessaires à telle fin sont essentiellement générés par la Loterie Nationale. »1

Et ils sont importants ces moyens financiers, aussi vrai qu’ils sont nombreux les joueurs. Ils sont tellement importants qu’ils permettent à l’Œuvre de contredire l’état de fait qui veut qu’en période de crise économique, la culture trinque. Dans ce cas précis, les artistes chantent. En tous cas, six d’entre eux.

En piochant dans le vivier national – c’était une volonté marquée du conseil d’administration – l’Œuvre a fait appel à six artistes pour « décorer » ses nouveaux locaux sis à Leudelange depuis le 1er janvier 2013, sur le thème imposé de la philanthropie. Et Marco Godinho, Filip Markiewicz, Letizia Romanini, Roger Wagner, le couple Martine Feipel et Jean Bechameil ainsi que la fructueuse association David Brognon/Stéphanie Rollin d’applaudir. Que faire d’autre quand on vous donne une carte blanche pécuniaire de nos jours ? Le conseil d’administration avait en effet décidé d’allouer un pour cent du budget de l’immeuble à sa « décoration ». Sachant que le bâtiment brut, sans compter l’aménagement interne, a coûté 14,86 millions d’euros2, le calcul est vite fait. Claudine Lorang conseillère de direction de l’Œuvre, estime le budget initial à environ 200 000 euros « Tout n’a pas été dépensé, il nous reste encore la possibilité d’avoir recours à d’autres artistes ». Avis aux intéressés.

La sélection s’est faite diligemment. Le conseil d’administration de l’Œuvre a chargé une curatrice indépendante, Aude Lemogne, de sélectionner des artistes, mais chacun y est allé de ses recommandations. Notamment Josée Hansen, alors membre du conseil (elle démissionne en décembre 2012) qui s’implique particulièrement dans ce travail de prospection. « Chaque choix d’artiste a fait l’objet d’une décision collégiale, explique Claudine Lorang. Tout le monde était plus ou moins d’accord. Les idées, les coups de foudres étaient les mêmes. On cherchait toujours la symbolique qui rattachait le projet à nos activités philanthropiques ». Cette volonté a fait les beaux jours de l’art conceptuel, comme on va le voir.

Sur une quinzaine de projets (dédommagés en cas de non-sélection !), seuls six sont retenus. Enfin cinq dans un premier temps, plus un par la suite, lorsqu’il a été décidé d’orner aussi l’extérieur. Et effectivement les artistes s’en sont donné à cœur joie qui sur le fond, qui sur la forme. Avec The cabinet inside situé à l’accueil du bâtiment, Martine Feipel et Jean Bechameil ont illustré le concept de la philanthropie avec des portes battantes moulurées positionnées en trompe l’œil sur différents niveaux. Les portes s’ouvrent et se referment… sur des plaques d’inox poli qui reflètent la lumière à la façon de miroirs floutés. Ces jeux de lignes sont autant de mises en abîme qui semblent vouloir illustrer la variété et la générosité de la philanthropie, avec toutes ces ouvertures sur le monde. Serait-ce aussi un petit clin d’œil au fait que les philanthropes effectifs sont ceux qui arpentent les lieux et qui aperçoivent leur reflet en passant ? Le personnel de la Loterie Nationale, les associations qui bénéficient du soutien de l’œuvre, mais aussi et surtout les joueurs qui viennent acheter leurs tickets ? Le couple d’artistes a été l’un des premiers à être sélectionné. Ils eurent le loisir de travailler sur plan avant même la construction de l’édifice. Cette place leur était destinée « sous réserve de modification », au cas où l’œuvre n’aurait finalement pas cadré avec le lieu. Pas de modification, mais au contraire, grande souplesse des artistes qui n’hésitèrent pas à intégrer une nouvelle porte, réelle celle-ci mais si disgracieuse, à leur installation, à la demande des responsables du bâtiment.

Toujours dans l’accueil mais en levant la tête, Mingle, l’œuvre aérienne de Letizia Romanini fend l’espace de ses mille fils. « Letizia avait prévu des scoubidous orange, explique Claudine Lorang, mais nous avons demandé quelque chose de plus discret ». Voilà un commanditaire bien impliqué. Tous ces fils esquissent une forme indistincte lorsqu’ils rejoignent le mur. Et Claudine Lorang d’expliquer que le motif résulte d’un agencement à plat des logos de toutes les associations soutenues par l’Œuvre. Un hommage formel donc, qui confère gracieusement la 3D à la 2D.

En continuant au-delà de l’accueil vers les ascenseurs – c’est là que la collection devient effectivement privée – et en se retournant, un portrait en néon saute aux yeux dans un couloir latéral. À en juger par la photo officielle de grand format à laquelle ce portrait est associé, il s’agit de la Grande-Duchesse Charlotte rendue intemporelle grâce à l’effet néon. Filip Markiewicz est l’auteur de cet hommage iridescent. Il fallait bien qu’il y en eût un. On ne saurait imaginer un travail commandité sans portrait officiel revisité, à l’instar d’un Titien représentant malicieusement le pape Paul III, ou plus proche de nous, d’un Stephan Balkenhol sculptant l’ancien couple grand-ducal dans un double bas-relief en bois installé dans l’accueil du Mudam.

À l’étage, derrière une lourde porte vitrée automatisée, le travail de Marco Godinho est plus difficile à débusquer. Il faut se positionner correctement pour l’appréhender dans son ensemble. Tenho em mim todos os sonhos do mundo (comprendre : je porte en moi tous les rêves du monde) est une œuvre-texte martelée sur le mur à l’aide d’environ 2 645 clous plantés un à un par un Marco Godinho très précis. Cette citation extraite d’un poème de Fernando Pessoa fait allusion selon l’artiste « à l’utopie de l’immigration, de l’exil, des peuples qui pensent quitter leur pays d’origine pour trouver un eldorado où tous les rêves seraient réalisables » (cf. le texte rédigé par l’artiste). La grande poésie de ce projet a séduit le CA, pour qui il était en outre important de représenter l’immigration portugaise, si déterminante pour le Luxembourg et si présente en tant que clientèle et staff pour la Loterie Nationale.

Plus profondément enfoui dans les bureaux, trônant dans la salle du conseil dont il occupe tout un pan de mur, le grand diptyque photographique de Roger Wagner est éclatant de couleur. « C’est le seul qui s’est penché sur nos activités et qui a choisi pour sujet l’une des associations sociales avec qui nous travaillons », fait remarquer Claudine Lorang. Nei Aarbecht I et Nei Aarbecht II présentent une accumulation ordonnée des petits objets dont plus personne ne veut que récupère cet organisme dont le but est la réinsertion par le travail. La répétition du motif hétéroclite et bigarré que forment ces objets donne un aspect presque cocasse à des photos qui reflètent pourtant une réalité sociale parfois difficile. Roger Wagner a emporté l’assentiment du CA par ce délicat travail sur le fond et celui, plus pesant, sur la forme. « Le fichier informatique était tellement lourd qu’il a fallu le traiter en Italie, et l’impression s’est faite en Allemagne », précise Claudine Lorang.

Reste la dernière des six œuvres, celle qui s’est rajoutée par la suite, et sur un autre budget. Car entre la décision d’avoir recours à des artistes et l’appel à soumission pour une sculpture extérieure le fonds Start-up vit le jour en juin 2012. Visant à promouvoir le travail et assurer l’exportation d’artistes locaux de moins de 35 ans, ce fonds propose une assistance financière aux projets artistiques qui sont sélectionnés. David Brognon et Stéphanie Rollin ont remporté la bourse avec leur projet Si un arc-en-ciel dure moins d’un quart d’heure, on ne le regarde plus. Avec cette citation de Goethe qui se détache nettement en lettres irisées sur la façade, ils brocardent l’environnement urbain en utilisant ses propres outils, en l’occurrence les panneaux réfléchissants dévolus à la signalisation routière. La frénésie de notre société contemporaine nuit à l’approfondissement des relations vis-à-vis d’autrui dénonce la paire d’artistes, le contraire de la philanthropie donc. Ils le clament en lettres couleur arc-en-ciel.

Mise à part cette dernière œuvre, flagrante, accrochée en façade de La Philanthropie – le nom du bâtiment de la Loterie Nationale – la collection (inachevée ?) de l’Œuvre est visible sur rendez-vous uniquement. Un vernissage officiel aura lieu le 22 mai, avec parution d’une brochure présentant toutes ces œuvres. Entre effort de décoration et véritable coup de pouce à la création contemporaine, la démarche de l’Œuvre est encore hésitante, comme l’est l’installation extérieure malencontreuse de l’animal rescapé de l’Elephant Parade 2013 et de l’arc-en-ciel conceptuel de la façade. La charité et le mécénat présentés sur un même plan. Mais cette démarche va incontestablement dans le bon sens : de l’Antiquité à nos jours, sans commanditaires, bon nombre de chefs d’œuvre n’existeraient pas.

1 Cf. les « Missions » de l’œuvre, sur le site www.oeuvre.lu.
Romina Calò
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