D’ici 2021, l’Arts Council, une des priorités du Plan de développement culturel, devra uniformiser et centraliser les aides aux artistes. Dont celles à l’export

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d'Lëtzebuerger Land vom 05.04.2019

Valérie Quilez vient d’envoyer sa newsletter « Actualités culturelles Luxembourg en France » pour le mois d’avril à tous ses abonnées. Imprimée, elle fait une dizaine de pages, annonçant par exemple une représentation de la mise en scène française (par Patrice Douchet) de la pièce Venezuela de Guy Helminger au Nest de Thionville, la participation du duo de plasticiens David Brognon et Stéphanie Rollin à l’exposition Lignes de vie au Mac-Val à Ivry-sur-Seine, un concert de la formation de jazz Arthur Possing 4tet à la Fondation Biermans-Lapôtre à Paris ou une performance de la danseuse Simone Mousset à l’Abbaye de Royaumont. Valérie Quilez est une ancienne de l’année culturelle 2007 et s’est établie en 2009 comme « chargée de mission culturelle » à Paris. En 2018, lit-on dans le rapport annuel du ministère de la Culture, cette « mission culturelle » a contribué à l’organisation et à la diffusion de quelque 80 événements pour 130 représentations sur le territoire français. Elle disposait pour cela de 31 000 euros (hors salaire). Ce n’est rien. Ce budget est allé à parts égales de grosso modo trente pour cent dans les frais de transports et les hôtels, les cachets et la technique ; les autres dix pour cent ayant été versés dans la communication et les droits. Même lorsque Quilez n’est pas à l’origine d’un événement, mais seulement le relais, cette aide financière et logistique est souvent précieuse pour les artistes en tournée.

Dix ans après s’être lancée dans ce métier, Valérie Quilez est toujours la seule attachée du ministère de la Culture à l’étranger. Sa nouvelle ministre, Sam Tanson (Déi Gréng), rêve d’un tel service culturel dans toutes les grandes capitales d’Europe. Actuellement, dans d’autres pays, le Luxembourg assure un appui aux artistes autochtones à l’export, notamment Ann Muller à Berlin, mais il s’agit alors d’un service du ministère des Affaires étrangères et européennes, assuré via ses ambassades. En 2018, le service de la promotion culturelle du MAEE a dépensé 206 000 euros dans ces appuis à l’export, entre autres via ses Maisons du grand-duché à Bruxelles, New York, Tokyo ou Varsovie. Ce n’est rien par rapport au 1,7 million d’euros inscrits au budget d’État pour la « promotion du Luxembourg », aux 3,6 millions pour Luxembourg for Tourism ou aux 6,2 millions d’euros pour le « développement de la place financière », prévus dans le budget du ministère des Finances (Luxembourg for Finance est financé à 80 pour cent via le budget de l’État). Or, là où la promotion économique et touristique du Luxembourg fonctionne de manière professionnelle, chaque succès d’un artiste autochtone à l’étranger est encore fêté comme le premier pas de l’homme sur la lune, comme une conjonction heureuse d’un talent extraordinaire, d’un courage intrépide et du hasard.

Il est vrai que le véritable succès d’un artiste luxembourgeois à l’international demeure exceptionnel, comme le prouve par exemple la rétrospective consacrée à Bert Theis au Mudam (voir page 17). Theis a fait son chemin tout seul, a émigré en Italie et a développé sa carrière avec un gros coup d’éclat de départ que fut sa participation remarquable à la biennale de Venise de 1995. Accompagné par le commissaire Enrico Lunghi, il ne s’est pas contenté d’un petit espace d’exposition caché quelque part dans les dédales de Venise, mais a eu l’audace de s’immiscer avec son propre pavillon pirate entre les représentations professionnelles de la Belgique et des Pays-Bas dans les Giardini. Ce fut cette présence incongrue qui lui permit d’attirer l’attention des professionnels du monde de l’art, notamment Kasper König, qui l’a ensuite invité à la grande exposition d’art en espace public Skulptur.Projekte à Münster. Au grand-duché Theis a dû se battre pour le moindre soutien étatique, fût-il symbolique. L’idée même d’un appui professionnel aux artistes n’en était encore qu’au stade de balbutiements, dépendant de la bienveillance de quelque fonctionnaire assez éclairé pour saisir l’importance de l’opportunité.

Vingt ans plus tard à Esch-sur-Alzette, Giovanni Trono s’enorgueillit d’un bilan reluisant. Depuis début mars, il est le directeur de l’agence Music:LX, poste qu’il a repris de Patrice Hourbette. L’asbl présidée par Bob Krieps emploie six personnes avec un budget annuel de 600 000 euros (2018), provenant à hauteur de 560 000 euros du ministère de la Culture, les 40 000 euros restants étant une aide de la part de la Sacem Luxembourg, société de gestion collective des droits d’auteur. Elle représente en quelque sorte le volet privé ou commercial du secteur. « Je crois pouvoir dire qu’en dix ans, nous avons réussi à faire rayonner la musique luxembourgeoise à l’étranger », affirme Trono, l’agence soutenant mille concerts par an à l’international. « Nous avons réussi à inscrire le Luxembourg sur la carte internationale de la musique », dit-il. Et ce de la musique classique à l’électro, en passant par le jazz et le pop-rock. Pour cela, Music:LX n’aide pas seulement les artistes financièrement ou logistiquement, mais organise aussi des showcases à d’importants festivals de musique (comme le Reeperbahnfestival à Hambourg) et fait venir des professionnels étrangers au Luxembourg (142 en 2018), afin qu’ils assistent à des concerts et événements, comme le Sonic Visions à la Rockhal.

Mais entre le créateur et l’agence de promotion, il manque toujours un maillon, essentiel dans tous les domaines artistiques : il manque l’industrie. Cette absence d’un véritable marché local rend les artistes à cent pour cent dépendants des aides d’État – ils en deviennent ce que les Allemand appellent des « Staatskünstler », artistes d’État, soumis au bon vouloir du ministre et de ses administrations. Elle implique aussi que certains métiers manquent : il n’y a guère d’agences professionnelles pour la promotion des artistes, pas de tourneurs, de bookers, de promoteurs privés. « Il y a effectivement un gap, concède Trono, nous pourrions aller plus loin si nous disposions de relais sur le terrain. » Le constat est similaire dans d’autres domaines : les Théâtres de la Ville ont fait ces dernières années un important travail de mise en réseau et réussissent à ce que leurs productions inhouse tournent à l’international – mais il faut alors trouver des techniciens et assistants à la production free-lance qui puissent les accompagner. Lorsque le Casino Luxembourg produit le pavillon luxembourgeois à Venise, qui assure une visibilité extraordinaire à un artiste plasticien choisi par un jury (cette année, il s’agit de Marco Godinho), il doit y mettre des moyens logistiques et humains considérables. (Les finances étant assurées par le ministère, qui met à disposition 400 000 euros pour cette présence).

Toutes ces aides éparpillées à l’export doivent être regroupées dans le futur Arts Council, une des réalisations concrètes annoncées dans le Plan de développement culturel (Kulturentwécklungsplang ou Kep) présenté l’année dernière par Jo Kox, après deux années d’une large consultation du secteur culturel. Le 21 mars, Kox, devenu entretemps premier conseiller de gouvernement au ministère, a présenté des idées concrètes pour la restructuration de la politique d’aide, de subventionnement, de promotion et de diffusion de la culture. L’export n’en sera qu’un des volets. L’idée directrice étant de regrouper et d’unifier toutes les aides dont peuvent bénéficier les artistes : les trois millions d’euros annuels de subsides et subventions, bourses et résidences attribués par le ministère, le Fonds culturel national, le Trois CL (pour la danse) et Music :LX. Et pourquoi pas aussi l’Œuvre nationale de secours grande-duchesse Charlotte et son Fonds Start-Up pour jeunes artistes (363 000 euros en 2017) ?. Les huit millions d’euros prévus pour les conventions avec les associations productrices (une augmentation d’un million annoncée dans le budget d’État), conventions négociées individuellement avec les associations, en sont expressément exclues.

Cet Arts Council, qui doit professionnaliser la politique d’aide, la rendre plus transparente et juste, pourrait remplacer les structures actuelles. (Il n’est pas encore clair si la loi sur le Focuna, un établissement public créé en 1982, va être réformée ou si une nouvelle loi doit être écrite.) Il organiserait la distribution de fonds privés – l’Œuvre gérant l’argent de la Loterie nationale, en versant 600 000 euros au Focuna, qui a aussi développé le mécénat privé – et publics. Aujourd’hui, vendredi, devrait être mis en place le comité de pilotage qui préfigurera sa structure. Il sera composé d’une vingtaine de membres, dont cinq représentants du ministère et quinze issus de la scène artistique – deux par secteur, à chaque fois un artiste et un membre d’une fédération professionnelle. Parce que « chaque champ artistique est différent », insiste Jo Kox, donc les besoins de chaque champ seront discutés individuellement. Les arts plastiques ont d’autres logiques, d’autres frais et d’autres réseaux que la danse ou la musique baroque. « Ce que je sais, dit-il, c’est que ce ne sera pas du nation branding pur ». Le « label Luxembourg » a tout à gagner en se faisant discret, étant beaucoup plus efficace s’il est moins criard que ce que veulent lui imposer les professionnels du branding. D’ici l’été, le comité de pilotage de l’Arts Council aura quatre réunions, le ministère visant la rédaction d’un projet de loi d’ici la fin de l’année, pour une entrée en vigueur prévue, dans le meilleur des cas, en 2021.

josée hansen
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