L’assurance luxembourgeoise confortée dans son statut de pilier de la place financière

L’aubaine du Brexit

d'Lëtzebuerger Land vom 05.04.2019

Les assureurs, dont la politique de communication reste discrète comparée à celle des banques et des fonds d’investissement, seraient-ils tentés de sortir de leur réserve en devenant plus démonstratifs ? Une évolution en ce sens était clairement perceptible lors de l’« Insurance Day » qui s’est tenu fin novembre 2018. Ce rassemblement annuel des assureurs organisé sous l’égide de leur organisation professionnelle, l’ACA, réunit chaque automne une assistance nombreuse où se retrouvent la fine fleur de l’assurance, mais aussi, en nombre croissant, des personnalités du monde de la finance et de la politique. Sa dernière édition s’est déroulée dans un climat euphorique. Une euphorie qui n’était pas gratuite, mais qui reposait sur un faisceau d’éléments favorables : les bonnes performances économiques du secteur ; la reconnaissance dont il jouit sur la scène internationale ; et les perspectives de croissance liées à la migration vers Luxembourg d’opérateurs étrangers fuyant le marécage du Brexit.

Après un exercice 2017 de bonne tenue, l’assurance luxembourgeoise affiche pour 2018 des performances plus qu’honorables avec un encaissement de primes en progrès. Les chiffres publiés en début d’année par le Commissariat aux assurances (CAA) permettent de dresser plusieurs constats.

En assurance vie, dont les ventes à l’étranger représentent quelque 90 pour cent de l’encaissement global, le total des primes 2018 s’élève à 23,8 milliards d’euros, en légère hausse (0,99 pour cent) par rapport à l’année précédente. Cette quasi-stabilité à un niveau élevé est plutôt rassurante dans un contexte où les taux d’intérêt bas et la mauvaise tenue des bourses lors du second semestre n’ont pas permis aux assureurs vie de servir à leurs clients des rendements très attrayants. Elle confirme que les assureurs luxembourgeois sont parvenus à capter durablement une clientèle internationale qui a résisté à la disparition du secret fiscal et qui choisit ses fournisseurs en fonction des qualités propres qu’elle reconnait aux produits luxembourgeois : une grande souplesse dans l’architecture financière des contrats ; une réglementation sérieuse qui garantit aux clients un excellent niveau de sécurité financière ; enfin une expérience de l’international qui n’a d’équivalent dans aucun autre pays européen.

Si leur volume d’activité s’est maintenu à un bon niveau, le résultat après impôts des assureurs vie marque le pas en 2018 : il s’élève à 255,15 millions d’euros, en diminution de treize pour cent par rapport à l’exercice précédent. On peut penser que les taux d’intérêt très bas qui se sont installés dans le paysage financier ont leur part dans cette contre-performance. Ils rognent en effet les marges des assureurs vie sur les contrats en euros, dont la collecte a fortement progressé en 2018 (+38,8 pour cent par rapport à l’exercice précédent).

L’assurance non vie a connu en 2018 une évolution remarquable avec des encaissements de 4,3 milliards d’euros, en progression de plus de vingt pour cent par rapport à l’exercice précédent. Cette progression n’est guère imputable au marché domestique, lequel a connu un exercice 2018 décevant marqué par une quasi-stabilité de l’encaissement de primes (1 milliard d’euros) par rapport à 2017. La croissance en non vie est entièrement due aux affaires internationales (hors assurances maritimes) qui, avec une collecte de primes dépassant les trois milliards d’euros en 2018, ont progressé de plus de 35 pour cent par rapport à l’exercice précédent.

Rappelons que l’activité internationale des assureurs non vie luxembourgeois recouvre principalement, en dehors de l’assurance maritime, l’assurance caution et, phénomène d’apparition plus récent, l’assurance dommages « grands risques » des entreprises. La progression remarquable de l’assurance non vie en 2018 est, selon le CAA, largement imputable à des compagnies britanniques ayant rejoint le Luxembourg dans le contexte du Brexit. Revers de la médaille, ces sociétés ont dû comptabiliser d’importants frais d’établissement, ce qui pour le CAA explique en grande partie le recul conséquent (-61 pour cent par rapport à l’exercice 2017) des bénéfices après impôts des entreprises d’assurance non vie luxembourgeoises.

Il reste que ce développement spectaculaire des affaires internationales en non vie est extrêmement positif pour l’assurance luxembourgeoise : il équilibre son portefeuille de métiers et le rend moins dépendant de l’assurance vie qui représentait jusqu’à ces dernières années l’essentiel de ses activités internationales. Dans ces conditions, on ne sera pas surpris que le ministre des Finances ait exprimé aux assureurs sa satisfaction et qu’il les ait confortés dans leur rang de troisième pilier de la place financière.

Le temps est révolu où l’assurance luxembourgeoise était l’objet d’attaques violentes qui ont atteint leur paroxysme en 2001 avec le déclenchement tonitruant par les autorités françaises de poursuites pénales pour blanchiment contre la société d’assurance vie Paneurolife. Les accusations extrêmement graves portées contre cet opérateur en libre prestation de services (LPS), très actif sur les marchés français et belge, ont été servilement relayées par des médias qui avaient en l’occurrence perdu tout esprit critique. Elles ont semé l’émoi dans la profession et conduit plusieurs sociétés d’assurance vie à actionnariat français à suspendre leur activité transfrontière.

De nombreuses années plus tard, en 2010, les procédures engagées en France contre Paneurolife, mais aussi contre d’autres sociétés dont le cas avait été moins médiatisé, ont été closes en toute discrétion par des non-lieux que le vide des dossiers d’accusation rendait inéluctables. Depuis, la suppression du secret fiscal en 2013 a mis fin aux polémiques assimilant la LPS à de l’évasion fiscale. En sorte qu’aujourd’hui, la légitimité de l’activité internationale des assureurs luxembourgeois ne fait plus débat, même en France. Celle-ci est redevenue le principal marché de l’assurance vie luxembourgeoise, très prisée par les épargnants français. Du reste, tous les grands groupes français d’assurance et de banc-
assurance sont représentés à Luxembourg. Même le premier assureur de personnes français, CNP Assurances, dont l’actionnariat est sous contrôle public, y a établi en 2016 une filiale qui se flatte de commercialiser depuis 2017 avec grand succès ses produits en France et qui vise désormais les marchés belge et italien. Cette présence vaut brevet d’honorabilité pour la place d’assurance luxembourgeoise.

Est-ce à dire que désormais le marché unique de l’assurance est sur des rails et que rien ne s’oppose plus à son développement ? Hélas non. Lors de l’Insurance Day, le directeur du CAA lui-même a déploré le retour, dans certains pays, de mesures visant à imposer aux opérateurs étrangers des règles nationales non justifiées par l’intérêt général. Ce qui est tout à fait regrettable ; et conduit à s’interroger sur l’inertie de la Commission devant ces violations manifestes des règles communautaires, alors que sa mission de gardienne des traités lui fait le devoir de protéger le marché unique.

Il reste que, malgré les imperfections qui demeurent, l’assurance luxembourgeoise a su habilement tirer parti de l’ouverture du marché unique de l’assurance. Elle est du reste la seule parmi les pays d’Europe continentale à l’avoir fait. Et elle s’est forgée en la matière une réputation à laquelle le Brexit a apporté une confirmation inattendue.

Exposés à la perspective d’une sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne, les assureurs londoniens opérant à l’international et désireux de conserver les bénéfices du passeport européen ont eu à choisir une autre juridiction. Plusieurs ont, dès 2017, manifesté de l’intérêt pour Luxembourg. Et en fin d’année 2018, le directeur du CAA pouvait annoncer que douze opérateurs (onze entreprises non vie et une entreprise vie) avaient fixé leur choix sur Luxembourg, plusieurs d’entre eux ayant déjà obtenu leur agrément et démarré leur activité. Ces belles prises s’expliquent par l’expérience avérée du Luxembourg dans les différents domaines de l’assurance internationale ; et par la présence à Luxembourg d’un régulateur spécialisé dans l’assurance, qui s’applique à être réactif et accessible et qui bénéficie d’une excellente réputation à l’international. L’arrivée à Luxembourg de ces naufragés du Brexit a d’ores et déjà influé, comme on l’a vu, sur les primes 2018. Et le CAA estime qu’elle va entraîner une multiplication par trois de l’activité internationale en non vie. Ce qui est considérable et viendra opportunément renforcer le rééquilibrage de l’assurance luxembourgeoise en faveur des branches non vie.

Mais quid si, au final, le Brexit n’avait pas lieu ? C’est là une hypothèse peu probable, mais qui ne saurait être exclue compte tenu de la gestion erratique du dossier par les autorités britanniques. On est donc réduit au « wait and see », tout en restant sceptique sur la volonté des assureurs désormais installés à Luxembourg de regagner une juridiction qui aurait manifesté une telle versatilité.

Gérard Klein
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