Cinéma

Mal de mère

d'Lëtzebuerger Land du 22.06.2018

C’est une femme qui se repose dans un hôtel de bord de mer. Elle est en thalassothérapie, dans un de ces centres où l’on mange peu, où l’on parle bas, où l’on alterne entre repos et séances de soin. Cette ascèse, cette femme la recherche, pour échapper à ses tiraillements : actrice, maman de deux enfants, bientôt à nouveau divorcée, la vie est un peu trop intense. En avril 1981, Romy Schneider (Marie Baümer) est en Bretagne et reprend des forces avant de tourner ce qui sera son dernier film, La passante du sans-souci. Son amie Hilde (Birgit Minichmayr) est venue la rejoindre et quelques heures plus tard, la star accueille son vieux compagnon de route et photographe Robert Lebeck (Charly Hübner), accompagné de Michael Jürgs (Robert Gwisdek). Les deux hommes ont fait le voyage pour réaliser un reportage sur l’actrice allemande exilée en France depuis 1958. Si l’appareil de Lebeck est bienveillant, les questions de Jürgs sont crues, poussant Romy à se livrer sur ses douleurs intimes. Parfois agacée, mais toujours franche et passionnée, elle enterre définitivement la princesse Sissi. Et plus la douce Hilde cherche à la protéger d’elle-même, plus le journaliste la pousse dans ses retranchements, n’hésitant pas à l’inciter à boire pour recueillir des confidences. Ce n’est qu’à la fin du film, lorsque Romy est retournée auprès de sa fille, à Paris, qu’il fera preuve d’intégrité en faisant porter à l’actrice l’article avant publication.

Ces Trois jours à Quiberon, qui donneront son titre au film, apparaissent comme l’électrocardiogramme d’une femme qui n’a pas peur de dire ses démons et de se détacher de son image mythique. L’auteure-réalisatrice franco-iranienne Emily Atef s’attèle à décrire le doute, les peurs mais aussi les cris du cœur qui semblent transpercer cette femme meurtrie et constamment jugée. Le récit se construit autour de l’interview, morcelée mais toujours dans le même lieu, une des chambres de l’hôtel. À plusieurs reprises, l’actrice ouvre les fenêtres, incite la bande à sortir, comme pour se défaire du confinement dans lequel on la retient. Libérer sa parole paraît être alors une première étape. À partir de la première rencontre, la cinéaste étire les scènes, montrant ainsi Romy se laisser emporter par cette lame de fond qu’on appelle mélancolie, prendre et perdre le pouvoir en quelques minutes et à nouveau, l’assumer.

Sous influence directe des photos de Lebeck, le noir et blanc de l’image permet de se distancer de la réalité, de fictionnaliser un instant vécu : une démarche que Sarah Biasini, la fille de Romy Schneider, elle-même actrice, dénonçait il y a quelques jours à l’antenne de France Inter, regrettant amèrement que sa mère soit dépeinte comme une alcoolique accro aux médicaments. Cette polémique est intéressante, car elle interroge la morale de la fiction dans la représentation d’un être et d’un évènement réel, pointant du doigt la responsabilité de l’artiste. La réalisatrice semble avoir anticipé ce questionnement en montrant sa Romy questionner la véracité de ses propres paroles. Si cette indignation à voir sa mère ainsi est légitime, l’ivresse est ailleurs : ce n’est pas tant la dérive que filme Emily Atef, que cette entièreté propre à l’actrice, comme une urgence à vivre. Une séquence, certes non dénuée de longueurs, illustre parfaitement ces débordements : lors de la fin de la première interview, l’actrice insiste pour aller boire un verre hors de l’hôtel. Dans le bar, Romy parle à tout le monde, s’émeut, écoute, rit, danse avec un pêcheur-poète (Denis Lavant) dans une liberté totale qu’elle veut visiblement vivre jusqu’au bout et qui ne sera interrompu que par la fatigue des autres et le lever du jour.

Emily Atef, dont c’est le quatrième long-métrage, ne réussit peut-être pas à aller au fond de la singularité de son propos et de son héroïne, mais sa mise en scène est d’une précision remarquable. Surtout, elle démontre une direction d’acteurs irréprochable. De Marie Baümer toujours subtile à Denis Lavant évidemment surprenant en passant par une courte apparition de Vicky Krieps, l’interprétation donne son intensité au film.

Marylène Andrin-Grotz
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