Juncker for President ?

Cliffhanger

d'Lëtzebuerger Land du 30.05.2014

Cette fois, on ne l’y reprendrait plus. Cette fois, c’est en homme blindé, constamment aux aguets, que Jean-Claude Juncker s’est jeté dans la campagne pour le poste de président de la Commission européenne. Une campagne aussi courte qu’intense, durant laquelle il a traversé le continent en bus grand tourisme frappé de son effigie, s’est mis en scène pour des selfies envoyés aussitôt au monde entier via son compte Twitter, a fait autant de charme aux électeurs allemands que grecs et a vu plus de culs de vaches que jamais auparavant dans sa vie. Des efforts surhumains pour un homme qui ne cache plus guère sa fatigue et sa mauvaise humeur, de surcroit dans la situation inouïe d’être un candidat pour lequel aucun électeur ne pouvait voter.

Si, indirectement, car à entendre les réactions des responsables politiques luxembourgeois dès dimanche soir et les interviewés d’un micro-trottoir de RTL Tele Lëtzebuerg le lendemain, les électeurs luxembourgeois ont aussi voté pour Jean-Claude Juncker en votant pour le CSV, présenté non sans rancune par les adversaires politiques comme « le septième candidat ». En votant à plus de 37 pour cent pour le CSV, les électeurs auraient non seulement sanctionné le gouvernement DP/LSAP/Verts pour son travail peu convaincant, mais aussi vengé le parricide d’octobre 2013. Et voulu soutenir Jean-Claude Juncker, un Luxembourgeois à la tête de l’exécutif européen ; peut-être aussi faire un geste de réparation, lui dire que si, il est toujours le plus populaire des politiques autochtones, malgré cette injustice de son éviction après les législatives. « Bien sûr que ‘l’effet Juncker’ a joué, souligna le président du CSV Marc Spautz lundi lors d’une conférence de presse. Mais si Jean-Claude Juncker s’était présenté, nous aurions certainement gagné un quatrième siège au Parlement européen ! »

Cette fois, on ne l’y reprendrait plus. Cette fois, Jean-Claude Juncker ne se laisserait plus piéger comme l’avaient fait les quadras Schneider et Bettel au Luxembourg en octobre. Dès dimanche soir, il revendiquait la victoire du PPE aux élections – avec plus de vingt sièges d’avance sur les socialistes – et en même temps que le poste de président de la Commission européenne soit attribué au candidat tête de liste des conservateurs. Donc lui. « Ce sont les premières élections européennes après l’entrée en vigueur du traité de Lisbonne, souligna Viviane Reding, commissaire européenne sortante et réélue avec un score de rêve de 127 000 voix, lundi. Il y a cet engagement des grands partis européens que le groupe parlementaire qui a gagné propose un candidat pour la présidence de la Commission. Celui qui ne respecte pas cet accord remet en cause tout le système politique que nous avons mis des années à monter et fait des dégâts incommensurables. »

#batailledebxl Or, ce que les adeptes de Twitter ont qualifié du hashtag #batailledebxl dès lundi représente tout ce que les citoyens abhorrent dans la politique européenne et ce qui explique en partie le rejet de l’Europe tel qu’exprimé dans le vote d’extrême-droite : ces luttes d’influence où se croisent intérêts nationaux, loyautés politiques, carriérismes personnels, considérations technocratiques et bras de fer institutionnels.

Dans le très long processus d’émancipation du Parlement européen par rapport à la Commission et au Conseil, l’article 17.7. du traité de Lisbonne qui dit que le Conseil propose au Parlement un candidat à la fonction de président « en tenant compte des élections du Parlement européen, et après avoir procédé aux consultations appropriées », bien qu’assez vague dans sa formulation, fut déjà fêté comme une victoire. Et est depuis lors invoqué dans tous les débats. Afin de consolider cette position d’une corrélation entre résultats aux urnes et proposition d’un candidat à la présidence de la Commission – qui devra être élu à la majorité simple des voix au PE –, les grands groupes politiques sortants que sont les conservateurs, les socialistes et les libéraux, avaient publié, le 3 avril dernier déjà, une déclaration commune, soulignant entre autres que « le candidat du plus grand groupe sera le premier à tenter de constituer la majorité requise ». Un accord aussitôt critiqué par les petits partis. Ce mardi matin, 27 mai, la conférence des présidents du PE a fait savoir qu’elle « a demandé au Conseil européen de donner à Jean-Claude Juncker un mandat clair pour engager des négociations avec les autres groupes politiques. » Martin Schulz, le candidat socialiste, a donc reconnu sa défaite et laissé la main à son concurrent (avec lequel il s’entendait très bien par ailleurs).

Éviter le fait accompli Les grands groupes politiques du PE voulaient prendre les devants mardi, avant le dîner informel des 28 chefs d’État et de gouvernement auquel avait convoqué Herman van Rompuy, le président du Conseil européen. Initialement, entend-on, il voulait y désigner le candidat pour la Commission européenne. Or, le Parlement ne veut pas se laisser imposer un candidat et défend sa souveraineté dans ce nouveau processus, démocratique. Une fois que l’intention de Van Rompuy de choisir un candidat lors de la réunion de mardi s’était ébruitée, les partis protestaient si fort qu’il a fait marche arrière et voulait seulement discuter des résultats des élections européennes et du processus de nomination, même si, concéda-t-il dans l’invitation officielle envoyée la semaine dernière, il était « trop tôt pour décider des noms à proposer ».

Or, la réunion de mardi soir s’est terminée en eau de boudin : suite à l’opposition de plusieurs chefs de gouvernement, issus surtout du camp conservateur, notamment le britannique David Cameron (qui le trouve trop vieux et trop fédéraliste), le hongrois Viktor Orban ou encore le suédois Frederik Reinfeldt, Herman van Rompuy fut chargé de mener d’abord d’amples consultations avec les chefs d’État, le nouveau Parlement européen, de sonder le programme du candidat à la présidence de la Commission et de ne faire une proposition de nom que par la suite. La décision du candidat que le Conseil nommerait a donc été remise à plus tard – au plus tôt au prochain sommet européen les 25 et 26 juin. Aussi bien le Premier ministre luxembourgeois Xavier Bettel (DP) que le ministre des Affaires étrangères et ancien compagnon de route de Jean-Claude Juncker, Jean Asselborn (LSAP) se dirent consternés par le report de la décision, Jean Asselborn parlant même d’une stratégie « lamentable » mercredi au micro du Deutschlandfunk

Alliances Tout le processus de nomination du successeur de José Manuel Barroso, qui risque donc de durer plusieurs semaines, voire plusieurs mois, se cristallise désormais autour de questions de politiques politiciennes. Pour avoir une chance d’être nominé, Jean-Claude Juncker a besoin d’appuis puissants, notamment de la chancelière Angela Merkel, qui, bien que réticente au début s’était finalement rallié au candidat Juncker au point de faire campagne avec lui à Saarlouis. Dès lundi, elle a renouvelé son soutien à la candidature Juncker, plus par loyauté politique que par conviction. Mais mardi soir, soudain, elle se ravisa, estimant que beaucoup de candidats avaient les qualités requises.

Revanche Or, cette fois, Jean-Claude Juncker veut gagner et ne laisse aucun doute à cela. Sa nomination à une candidature pour la présidence de la Commission européenne est désormais aussi une affaire personnelle pour lui. Il y a dix ans déjà, en 2004, ses collègues européens essayèrent de le convaincre d’accepter de devenir Président de la Commission. La nomination se faisait alors encore moins démocratiquement, derrière les portes closes du conseil. Mais Juncker avait refusé, voulant respecter sa promesse aux électeurs luxembourgeois qu’il allait leur rester fidèle après le scrutin de juin 2004. Rebelote en 2009, où le Premier ministre luxembourgeois et président de l’Eurogroupe était parmi les possibles candidats pour devenir le premier président permanent du Conseil européen. Mandat finalement occupé par le Belge Herman van Rompuy jusqu’en novembre prochain.

Mais Jean-Claude Juncker a aussi une revanche à prendre sur ses adversaires politiques luxembourgeois, qui l’ont sciemment isolé en octobre 2013, bien que lui et son parti restèrent les mieux élus. Dès dimanche soir, il ne ménageait pas ses piques en direction des Bettel/Schneider/Braz. Le CSV, fier de son bon score, resserre les rangs et ne laisse aucun doute à sa détermination à servir Jean-Claude Juncker. « Nous savions que cela allait être dur pour lui, mais nous nous sommes organisés en accord avec Jean-Claude Juncker pour qu’il puisse faire cette campagne européenne, sachant qu’il serait alors moins présent au Luxembourg, affirme Claude Wiseler, président adjoint du groupe parlementaire CSV. Nous assumons cette situation jusqu’au bout, chacun a trouvé son rôle et l’accepte. » Mais Claude Wiseler sait aussi que « lorsque Jean-Claude Juncker deviendra président de la Commission, nous devrons nous réorganiser. Mais cela non-plus n’est pas un problème. »

Or, tout porte à croire que le renouveau du CSV, plus confiant après le 25 mai, ne pourra vraiment s’achever qu’avec le départ de Jean-Claude Juncker de la politique nationale. Au moins le secrétaire général du parti, Laurent Zeimet, est dans les starting blocs : prochain élu, il entrerait au parlement après le départ de son éternel mentor.

josée hansen
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