Les quarante pages de l’audit sur la Police grand-ducale se lisent surtout comme le relevé d’un mismanagement catastrophique dû à une absence flagrante du pouvoir

Geknéchels op héijem Niveau

d'Lëtzebuerger Land du 26.06.2015

Parfois, le Luxembourg a tout d’un grand pays – mais en version miniaturisée. Il en va ainsi par exemple de l’excès de zèle de la police. Lorsque de jeunes activistes artistico-politiques du collectif Richtung22 voulurent profiter de l’attention publique et médiatique de la cérémonie officielle pour la Fête nationale, mardi matin à la Philharmonie, en inscrivant une version modifiée de l’hymne nationale Ons Heemecht à la craie sur le parvis du bâtiment, ils virent débarquer cinq voitures de police, durent nettoyer la place et se virent accusés d’être de jeunes « gauchistes », à la limite de l’extrémisme, dans un communiqué de presse envoyé par les services de la Police, texte repris et amplifié par certains organes de presse. Pour peu, ils devenaient de dangereux terroristes. Sur leur page Facebook, ils n’en reviennent pas : nous ne voulions rien d’autre que de profiter de notre liberté d’expression et participer au débat sur ce qu’est la nation après le référendum du 7 juin, disent-ils en substance. Vous pouvez être contents, répond un internaute, aux États-Unis, la police vous aurait abattus pour moins que ça. Au Luxembourg, les « subversifs gauchistes » ne sont munis que de craie, les policiers ne font que dresser un procès-verbal et la « bavure policière » est une formulation un peu excessive d’un communiqué de presse. Tout va bien ?

Lundi, le vice-Premier ministre et ministre de la Sécurité intérieure, Etienne Schneider (LSAP), présenta le résultat de l’audit externe réalisé par la société de consultance Mindforest « sur l’organisation et le fonctionnement de la Police grand-ducale » et annonça surtout le recrutement de 320 policiers d’ici 2018, soit, déduction faite des départs à la retraite, 200 policiers supplémentaires. Ce qui, en période d’austérité et de restrictions budgétaires pour rétablir l’équilibre des finances publiques, étonne pour le moins. Avec le recul, on devra forcément voir dans ce gouvernement qui se dit libéral un gouvernement sécuritaire, qui veut faire neuf millions d’euros d’économies dans l’éducation nationale, mais dépense le double de cette somme pour l’engagement de policiers. En 2015, l’État paye 170 millions d’euros de salaires des quelque 2 000 fonctionnaires et employés de la Police grand-ducale. 200 de plus équivaut à une augmentation de dix pour cent – donc, grosso modo, 17 millions d’euros annuels supplémentaires. « Nous ne pouvons avoir cette réforme à tarif zéro », souligna le ministre lors de la conférence de presse, sans pouvoir donner de chiffre exact du coût de cette réforme. « Mais ce gouvernement ne va pas faire d’économies sur la sécurité ! » Il est flagrant de constater l’augmentation des mesures de sécurité autour des bâtiments ministériels, par exemple l’érection d’un grillage de plus de deux mètres autour du ministère d’État, et la multiplication de présence policière à toutes les occasions officielles et lors de tous les déplacements des membres du gouvernement, là où il y a deux ans encore, régnait une confiance aveugle en une population inoffensive.

Le manque de personnel revient comme un mantra dans le résumé de l’audit sur la Police. Enfin, dans les quarante pages rendues publiques, sur un audit qui en fait plus de 400. Le reste du relevé des critiques recueillies durant sept mois auprès de 1 500 policiers – 480 entretiens et 959 répondants au questionnaire en ligne – serait trop délicat, soit pour les interrogés, qui auraient peur de conséquences pour leur carrière si on pouvait les identifier, soit pour la sécurité nationale, puisqu’y sont aussi listés les faiblesses et les trous dans la Sécurité intérieure. Que les syndicats ne puissent consulter le rapport en entier que sur place, au ministère, et sous la surveillance d’un huissier, pour éviter qu’ils ne prennent des photos, n’est qu’un indicateur supplémentaire du climat de méfiance qui règne entre la Police et son ministre de tutelle.

Cela fait des années que la Police doit être réformée, en vingt ans, les audits se sont enchaînés, et la dernière tentative d’un ministre de réformer un corps qui s’est historiquement développé ainsi, avec ses forces et ses faiblesses, celle de Jean-Marie Halsdorf (CSV), s’est soldée par la mésentente la plus totale (« ass ausgeaart an en décke Sträit »), selon Pascal Riquier, le président du Syndicat national de la Police grand-ducale (SNPGL), lundi au micro de RTL Radio Lëtzebuerg. Le principal problème est que les deux parties, les ministres et les policiers, n’ont pas la même définition du concept même de « réforme » : là où le gouvernement voudrait une Police « plus efficace et efficiente », les intéressés voudraient en premier lieu une revalorisation de leurs carrières – une deuxième réforme des salaires en quelque sorte.

Les propositions de l’auditeur contenues dans le document public comprennent ainsi d’importantes modifications dans la structure des carrières de Police, introduisant un niveau de carrière moyenne, grade B1, sur lequel seraient alignés les fonctionnaires ayant un niveau bac ou treizième, et surtout, dans la carrière inférieure, relèverait les inspecteurs et brigadiers ayant achevé au moins cinq années d’enseignement secondaire, au grade C (au lieu du D actuellement). Cela correspond à une revendication de longue date notamment des inspecteurs de Police judiciaire. Selon l’étude des traitements auprès de l’État, il y avait 1 350 personnes dans cette carrière en 2009. Le ministre ne perdait pas un mot quant aux conséquences de cette revalorisation sur le salaire des intéressés ; en 2009, un inspecteur de police commençait sa carrière avec un salaire de 3 486 euros et la terminait avec presque le double, 6 841 euros (avec primes). En haut de l’échelle, l’organigramme prévu abolirait par contre un certain nombre de postes, notamment celui du deuxième directeur général adjoint, et restructurerait les directions générales, dont une nouvelle, dédiée à la business intelligence, ce qui porterait leur nombre à quatre. Mine de rien, et tout en affichant son poker face, Etienne Schneider a déjà largement entamé la réforme de la Police en remplaçant certains dirigeants et en nommant notamment Philippe Schrantz en successeur de Romain Nettgen, parti un peu précipitamment à la retraite.

Car si l’audit relève certaines incongruités dans l’organisation territoriale et structurelle de la police et propose de réduire le nombre de régions policières et de police judiciaire à trois ou de fusionner les actuels « commissariats d’intervention » et « de proximité » en de simples commissariats, ou de restructurer l’agencement du travail régional de la Police judiciaire, les quarante pages de l’audit se lisent surtout comme le relevé d’un mismanagement catastrophique dû à une absence flagrante du pouvoir. La Police ayant une structure très hiérarchisée, basée sur le respect de l’autorité, cette absence de prise de décision claire et transparente a entraîné des dysfonctionnements graves dans une profession qui devrait être basée sur la collégialité et la solidarité pour pouvoir fonctionner. Car le métier, la récente mort d’une policière de la route le rappella, est dangereux au quotidien.

Quelques extraits du rapport de Mindforest Dans la Direction générale : « manque de ressources pointues », « absence d’objectifs clairement définis » et « manque de vision stratégique », « frustration parmi les collaborateurs », « forte division du travail et grande emprise de la coordination hiérarchique », « manque de retours suite aux propositions d’idées d’amélioration ou encore (…) faible ‘droit à la parole’ des jeunes collaborateurs », « tâches réparties de façon descendante et (…) peu coordonnées de manière transversale », « difficultés interpersonnelles entre certaines directions qui sont ancrées dans le plan structurel au sein de certains organigrammes ». Là où aucune communication structurée et formalisée n’a lieu au quotidien, où les courriels ne sont pas lus car trop nombreux et où l’Intranet est trop compliqué, les gens ont recours à leurs réseaux personnels pour s’informer. En gros, c’est lors des entraînements en club de sport, lors de déjeuners ou lors du café matinal qu’ils s’informent – ce qui, note l’auditeur, amplifie bien sûr avant tout les rumeurs. Il manquerait une notion de responsabilité et une structuration claire de celle des différents départements et niveaux hiérarchiques. En plus, c’est récurrent, les tâches administratives augmentent de manière exponentielle, au détriment de la présence « sur le terrain ».

L’informatique est un autre exemple de la mauvaise gestion interne : la répartition de la responsabilité informatique en trois départements distincts a fait que des services ont développé leurs propres logiciels, incompatibles entre eux, ce qui complique la création d’un réseau unique, dialoguant en interne. Comme dans toutes les organisations défaillantes, l’absence de prise de décision claire à la direction a augmenté le pouvoir du middle-management – ces petits chefs qui dominent aussi dans de nombreuses autres administrations publiques… La liste des griefs est encore longue.

Alors, bien sûr, il s’agit de la seule lecture par un auditeur privé selon une grille libérale, qui demande que les policiers se voient comme des « fournisseurs de services » à des « clients » et non comme un service public pour les citoyens. Il s’agit d’une grille que ces entreprises appliquent à toutes les sociétés qu’elles analysent, sur l’organigramme, l’organisation de la prise de décision ou la motivation des collaborateurs – des audits comme on en lit des dizaines par an. On peut interroger la pertinence de termes comme « vision stratégique » ou « objectifs clairement définis » quand il s’agit d’une mission centrale d’un État, comme celle de garantir la sécurité des citoyens. Mais l’audit doit surtout être un outil pour Etienne Schneider pour négocier la réorganisation structurelle à partir de là avec les syndicats. Les 1er et 28 juillet auront lieu des rencontres de concertation avec les représentants du personnel, le ministre veut « évacuer » les sujets sur lesquels il y a un consensus dès maintenant et déposer un projet de loi pour la réforme d’ici début 2016.

Ce serait bien que la société civile s’immisce dans ce débat et discute des missions modernes de la Police grand-ducale : quelle Police faut-il au XXIe siècle ? Une Police qui déballe toute sa force pour interpeller des jeunes qui veulent pacifiquement interroger la nation le jour de la fête nationale ou une Police qui chasse les tentacules de la criminalité financière internationale ? Voulons-nous plus de policiers ou plus d’enseignants ? À partir de là, le débat pourrait dépasser les seules considérations de carrière et devenir d’intérêt national, vraiment politique.

josée hansen
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