Lux-Alimentation

Gestion à la petite semaine

d'Lëtzebuerger Land du 14.08.2008

Payés en argent liquide, de main à la main, par le patron, les salaires du mois de juillet ont finalement été honorés la veille de la fermeture, lundi 4 août, sans que certains de leurs récipiendaires reçoivent la copie d’un reçu. Ils se sont contentés de signer un bon pour acquit, procédure peu habituelle dans le monde du travail. Les salariés du « Super­marché Boon » situé à la galerie Kons dans le quartier de la Gare – Lux-Alimentation, sous son appellation officielle – se doutaient bien que quelque chose de grave allait arriver. Il y a des mois d’ail­leurs qu’ils s’y préparaient, à haranguer les « filles du bureau », comme ils disent, pour poser toujours la même question : « Quand est-ce qu’on va fermer ? ». Il ne fallait pas être grand clerc pour se rendre à l’évidence que la boutique était en sursis. De­puis des mois, si ce ne sont des années.

L’inévitable s’est produit mardi 5 août au soir. Le patron des lieux a serré quelques mains, on s’est dit au revoir en reniflant et on a fermé le rideau de fer. Il n’a pas rouvert depuis. Deux jours plus tard, Lux-Alimentation faisait aveu de faillite et le tribunal de commerce nommait une liquidatrice, l’avocate Mar­guerite Ries.

Sans qu’on ne leur fournisse d’explication, les vendeuses, vendeurs, qui ont pour la plupart d’entre eux le statut d’ouvriers, soit 21 personnes au total, ont vidé leurs armoires, pris leurs blouses – « en souvenir » – et quitté un magasin à moitié vide avec la quasi-certitude de pointer pour longtemps au chômage. Les deux derniers mois d’activité, en juin et en juillet, les salariés ont été payés en liquide par le gérant en personne, Joseph Hamouth, qui les appelait les uns après les autres dans son bureau pour leur donner leur enveloppe. « Ça m’a fait tout drôle, car d’habitude, nos salaires étaient virés sur nos comptes en banque », se souvient une des employées de Lux-Alimen­tation, qui a accepté de témoigner. Une autre, qui a également bien voulu parler, s’explique mal comment le nouveau patron, qui avait repris en avril le fonds de commerce des mains du groupe Raymond Boon, a pu se désintéresser à un tel point de son nouveau business. La gestion, à ses yeux, manquait singulièrement de substance. Joseph Hamouth ou l’un de ses assistants, que le personnel lambda ne connaissait que par un prénom, raconte-t-elle, faisait les ouvertures du magasin, à 8.30 en principe – quand il n’était pas en retard d’une demi-heure, prétextant les embouteillages – et les fermetures à 20.00 heures en semaine. Le reste du temps, le gérant, qui a d’autres casquettes, dont celle de tenancier de bars, était le plus souvent invisible. « On nous a dit qu’il était dans l’immobilier », explique l’une des vendeuses de la galerie.  

Les vendeurs du supermarché avaient eu la consigne, depuis le mois de mai, de passer eux-mêmes leurs commandes pour achalander leurs rayons respectifs depuis l’absence, pour cause de maladie, du « chef » faisant fonction, un vieux de la vieille qui avait évolué avec le premier supermarché qui s’était implanté dans la galerie mar­chande à la fin des années 1980. À l’époque, l’enseigne s’appelait Prima­vera et fut la première grande surface au Luxembourg à viser la communau­té portugaise. Depuis lors, toutes les enseignes de la distribution se sont mises à l’heure de la clientèle étrangère.   

Le supermarché Primavera Kons fut d’ailleurs repris en décembre 1999 par le groupe Raymond Boon, qui exploitait aussi à cette époque le supermarché Nobilis, à quelques encablures de la galerie. L’enseigne Nobilis a fermé en 2001, après un plan social qui prévoyait la reprise de 21 salariés dans les différents magasins du groupe Boon (dont Primavera) et le licenciement de treize autres personnes. Officiellement, cette fermeture avait été motivée par la résiliation du bail locatif au centre Nobilis. On ignorait d’ailleurs de quel côté venait la rupture, car depuis lors un nouveau supermarché low-cost a remplacé le Nobilis au même endroit.

En mai 2008, Raymond Boon doit encore jeter l’éponge. Il cède Lux-Alimentation à une sàrl du nom de Loonymmmo « à un prix très inté­ressant », dont il refuse pourtant de communiquer le montant, invoquant la confidentialité de la transaction. La curatrice de la faillite lèvera sans doute le secret. Inutile  d’autre part de s’échiner à remonter la piste des ayants-droits qui se cachent derrière le repreneur dont la société est hébergée dans une étude d’avocats. 

Quoi qu’il en soit, le nouveau maître des lieux ne fera rien pour relancer l’enseigne, ni reconquérir la clientèle passée à la concurrence : pas de publicité ni de relance de l’image de marque et un réassortiment des rayons des plus aléatoires. Sûrement pas de quoi séduire une clientèle de proximité pour tenter de contrer  l’offre concurrente d’un Cactus ou d’un Delhaize, situés quelques rues plus loin. En quelques semaines, les salariés comprirent que le nouveau patron n’était probalement pas l’homme de la situation et encore moins le messie qu’ils attendaient pour sauver leurs emplois. 

Car, même lorsqu’il était encore placé sous l’emprire du groupe Raymond Boon, le supermarché montrait des signes de faiblesse. Les affaires peinaient. Les premiers symptômes du mal remontent à trois ans. Ce que confirme d’ailleurs lui-même Ray­mond Boon, dans un entretien au Land. La non-gratuité du parking, la concurrence du Cactus de la gare, après les travaux d’agrandissement et l’ouverture du City Delhaize (qui ne disposent pas non plus de parkings pour les clients) seraient autant de facteurs qui ont contribué à la mauvaise fortune de son supermarché. 

À quoi s’ajoute le fait que Monsieur Boon n’aime pas, dit-il, se retrouver locataire de ses commerces. Il veut tout contrôler, à commencer par être propriétaire des murs des boutiques qu’il gère. « La galerie Kons ainsi que l’immeuble appartiennent à un groupe allemand et je n’avais aucune possibilité d’acheter les murs du supermarché », explique-t-il. D’où son décrochage et la cession de ses parts sociales dans Lux-Ali­mentation, assure-t-il. Loonymmmo a repris tout l’actif et le passif, donc en même temps les dettes des fournisseurs pour un montant d’environ un million d’eu­ros, selon les indications  fournies par l’ancien gérant. C’est à se demander dans quelle galère est allé se mettre le repreneur d’une enseigne sur le déclin. Le supermarché attirait encore, en janvier 2008, selon les déclarations de Raymond Boon, un millier de clients par jour pour un chiffre d’affaires mensuel de moins de 380 000 euros. Avec un loyer de 29 000 euros par mois, sans les charges et des frais de personnel pointant à environ 35 000 euros par mois. Son successeur se montra toutefois impuis­sant à renflouer les affaires. Faute de s’en donner les moyens, accusent des salariés du supermarché. Le naufrage prit à peine trois mois, entre mai, date de la cession, et la faillite du 7 août.  

La fermeture deux jours plus tôt n’a donc pris personne de court, ni les salariés qui trouvaient le temps long dans les rayons désertés par les clients, faute de marchandise, ni les clients eux-mêmes, qui se faisaient de plus en plus rares à fréquenter le petit supermarché. Les fournisseurs impayés n’approvisionnaient plus ou seulement contre paiement immédiat en liquide de la marchandise. Les seuls rayons à encore montrer des produits frais étaient ceux de la boucherie et ceux de la boulangerie, indépendants de Lux-Ali­menta­tion, mais liés par des contrats de fourniture. L’enseigne Emo a tout de même plié bagage et récupéré son matériel le samedi, soit deux jours avant la fermeture définitive, rapatriant dans d’autres boucheries de la marque les trois salariés qui étaient encore en poste. Le boulanger Prima­vera a attendu quant à lui le dernier jour pour livrer ses baguettes et descendre le rideau.

Il y a eu trop d’improvisation dans la reprise du supermarché par Loo­nymmmo pour ne pas croire à l’hypothèse d’un sort scellé d’avance, comme si le ou les dirigeants derrière la sàrl avaient agi avec d’autres motivations que celle de tenir une grande épicerie. Joseph Hamouth, le gérant de bars, n’avait aucune expérience dans le commerce de détail, souligne une source syndicale. Il a été impossible pour le Land de contacter le responsable.

En cédant son affaire de la galerie Kons il y a trois mois, Raymond Boon, dont les autres supermarchés dans le sud du pays ne sont pas, assure-t-il, affectés par la faillite de Lux-Ali­men­tation, a en tout cas échappé à un second plan social, qui lui aurait sans doute coûté cher en raison de l’ancienneté de certains salariés de la maison. Quelques uns avaient notam­ment été repris du Nobilis avec tous les acquis sociaux. D’autres contrats conclus à l’époque du Primavera avaient également été conservés lors du changement de propriétaire en 1999. Le nouveau gérant aura fait preuve lui aussi d’une certaine légèreté, et c’est un euphémisme, dans la gestion de son affaire à la galerie Kons. À commencer par des négligences sur le plan administratif. Le changement de gérance de Lux-Alimentation en mai dernier, et le passage de témoin entre Raymond Boon et Joseph Hamouth, aurait dû faire l’objet, de la part de ce dernier, d’une demande d’autorisation, ce qui fait défaut, selon les informations communiquées au Land par le ministère des Classes moyennes.

Ainsi, le supermarché, qui se situe à quelques mètres d’une antenne de l’Administration des douanes et accises, a-t-il fonctionné pendant des mois dans l’illégalité, sans autorisations valables. Les autorités y ont aussi leur part de responsabilité. Cette violation présumée des obligations légales, pourrait avoir des conséquences préjudiciables sur la suite de la carrière personnelle du repreneur. Outre les pénalités auxquelles il s’expose, il risque en effet, souligne-t-on aux Classes moyennes, une interdiction d’exercice pendant plusieurs années et tout aussi sûrement un retrait par ricochet des autorisations d’établissement dont il dispose déjà. La décision relève toutefois des tribunaux, non pas de l’administration. 

La faillite sur aveu a été prononcée la semaine dernière, mais il faudra attendre encore deux semaines au moins avant que les premières créances soient actées par le greffe du tribunal de commerce qui fonctionne en service réduit en cette période de va­cances judiciaires. Cette semaine, une permanence a été organisée dans un des bureaux du syndicat OGBL pour aider les salariés à faire les démarches administratives nécessaires, notamment pour faire valoir leurs droits à des prestations de chômage auprès de l’Administration de l’emploi.

La faillite de supermarché Boon à la galerie Kons n’a pas entamé en tout cas le moral des derniers gérants de supermarchés indépendants. Cet accident de parcours serait irrelevant sur la santé de leurs affaires qui se portent plutôt bien, selon Chris­tiane Wickler, la présidente d’Incom, le groupement d’intérêts économiques, qui a mis sur pied en 2003 une centrale d’achat commune aux enseignes luxembourgeoises encore indépendantes. Le groupe de Raymond Boon, fondateur d’Incom en 2003, a quitté l’organisation il y a deux ans. 

Véronique Poujol
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