Sciences économiques

La descente des mascottes de l’austérité

d'Lëtzebuerger Land du 17.05.2013

Amenés à expliquer leur récente mésaventure en tant que scientifiques économistes et conseillers politiques, Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff – deux éminents économistes de l’Université de Harvard – ont tenté de ce faire en départageant les rouages qui les avaient agrippés entre la conduite d’une activité scientifique complexe et la production de messages à valeur politique. Au cours d’une nuit blanche de fin avril 2013, ils se sont sentis forcés à pondre deux prises de position pour les pages d’opinion du New York Times. Le premier1 de ces textes développe les détails de leur entreprise scientifique complexe, le second2 représentant l’image plus large des modes d’interaction qu’ils ont vécus en tant qu’économistes avec leurs répondants politiques. L’importance même des pages d’opinion des principaux quotidiens américains n’a pas de semblable en Europe ; voir son propre op-ed publié est un signe indéfectible soit de l’aboutissement, soit du début d’une carrière de notable, de faiseur d’opinion. C’est aussi dans ces pages que sont rendues visibles et personnifiées les controverses sociétales, politiques, voire scientifiques, disputées au sein de la société américaine.

Paul Krugman de son côté – avec son bagage de prix Nobel en économie et dans ses propres colonnes dans le même quotidien – a tout simplement proclamé la déchéance des mascottes de l’austérité.

Ce qui était arrivé à Reinhart&Rogoff ne devrait pas être narré en quelques lignes. Néanmoins, le synopsis du film que Hollywood ne manquera pas de produire se lirait comme suit : Pour suffire à un exercice standard pour le cours d’économétrie qu’il suit, un doctorant de l’Université du Massachusetts à Amherst – Thomas Herndon – s’attèle à reproduire les résultats d’un papier3 important de 2010 de Reinhart&Rogoff qui travaillait la corrélation statistique entre Produit intérieur brut (PIB) et Dette publique. La conclusion principale du travail de Reinhart&Rogoff pointait vers l’existence d’un effet-seuil entre les deux variables ! Leur exploitation de données originales, méticuleusement reconstruites à partir de sources variées sur presque 200 ans pour l’intégralité des pays aujourd’hui développés, montre en effet que dès que le ratio Dette publique/PIB excède 0.9 pour un pays donné, son activité économique dégringole. Herndon de son côté trouve que l’existence de ce seuil ne peut pas être entièrement reproduit, et ce même à partir des données originales que Reinhart&Rogoff lui ont gracieusement mis à disposition. Les auteurs avaient effectué une combinaison improbable d’erreurs de manipulation (en fait, ils avaient mal copié une formule à travers les cellules de leur tableur) et de paramétrage non-conventionnel dans le traitement de certaines données excentrées. Incertain de la valeur de sa découverte, Herndon se dirige d’abord vers sa copine (une étudiante en sociologie avec une mémoire plus fraichement remplie de statistique) qui concède à contrôler l’existence de l’erreur de tableur, puis vers ses superviseurs académiques (qui contrôlent le potentiel d’impact de sa découverte qui est pressenti par Herndon). Ces derniers – Michael Ash et Robert Pollin – décident que la mise en question de la conclusion principale du papier de Reinhart&Rogoff se jouera sur le terrain d’une double publication co-signée par eux et Herndon : un papier de travail4 publié sur le site de leur centre de recherche combiné à une pièce d’opinion5 dans le Financial Times. L’impact médiatique est immédiat et fatal, et se propage le lendemain vers l’Europe, le terrain où se disputent de plus en plus férocement les récentes politiques d’austérité.

De fait, la découverte de Herndon n’aurait pas pu être mieux coordonnée avec l’actualité politique de ce printemps 2013. Tout comme la publication initiale des travaux de Reinhart&Rogoff en 2010. La version simplifiée des conclusions des travaux de Reinhart&Rogoff – qu’une fois le seuil des 90 pour cent dépassé l’histoire montrerait qu’il est assez improbable de vivre une reprise économique sans action résolue sur la dette publique en particulier en coupant les dépenses publiques – fût accueillie en 2010 à bras ouverts par les acteurs politiques conservateurs et (néo)libéraux à travers le monde. Depuis 2010, les travaux de Reinhart&Rogoff sont régulièrement invoqués comme la preuve scientifique forte et empirique qui soutient le déploiement d’une politique de l’austérité comme le levier d’action adéquat face à la crise économico-financière que vit une bonne partie du monde développé, et en particulier l’Europe. Ainsi, seulement une semaine avant la publication des travaux de Herndon, Ash et Pollin, une esquisse d’un document préparatoire à une rencontre du G20 semble avoir soutenu l’adoption du seuil des 90 pour cent en tant qu’objectif global des futures politiques économiques. La Troïka se référait de manière implicite et récurrente à ce seuil pendant leurs négociations avec les pays européens du Sud. Tout comme certains conservateurs et libéraux allemands quand ils argumentaient pour une extension et continuation plus franches des politiques de l’austérité vers l’ensemble de l’espace monétaire européen ; parfois même bruyamment face aux réserves exprimées par les socialistes français.

Aujourd’hui, alors que l’épisode Herndon-Rein-hart&Rogoff disparaît déjà doucement des pages économiques des médias spécialisés, la majeure partie des commentateurs s’accordent pour dire que le binôme Dette publique-PIB ne peut synthétiser l’état économique d’un pays. Une analyse plus fine des prises de position officielles – et des politiques mises en œuvre – des acteurs politiques montre tout aussi aisément que la configuration et la justification des politiques de l’austérité est éminemment plus stratifiée et complexe.

Par contre, au-delà du dénouement d’une controverse scientifique qui se joue en public, l’épisode devrait nous servir à questionner de manière structurelle ces interrelations entre production de savoirs scientifiques et prises de décisions politiques qui n’ont jamais été simples. Les acteurs de la première étant par nature orientés à trouver le niveau adéquat de complexification quand il s’agit d’abstraire la réalité dans des modèles et des calculs. Les acteurs politiques de leur côté appelant – ou cherchant – des conclusions univoques qui les aident à gouverner des dynamiques sociétales, y compris les dynamiques de mobilisation de leur électorat et des médias. Ce nexus entre simplification et complexification, entre abstraction et synthèse, entre scientifiques et politiciens, a accompagné les sciences économiques depuis leur création et formalisation en tant qu’entreprise scientifique, discipline académique, set d’instruments de politiques, appareil statistique, série de conseillers au prince. Si de nombreux épisodes historiques montrent l’inhérente difficulté à atteindre cet équilibre utile entre économistes et politiques, seuls quelques-uns rassemblent les conditions nécessaires pour servir de base narrative pour Hollywood, lui-même un lieu où il s’agit de trouver un équilibre entre représentation crédible du monde réel et dramatisation héroïque.

En fin de compte, la lutte persistante de toute une fraction de scientifiques, qui pour s’assurer d’une communication effective avec les acteurs politiques, tentent d’atteindre un niveau utile de simplification comme seule et unique voie de dialogue se doit d’être remise en question. On pourrait ainsi conjecturer que la corrélation et le seuil de Reinhart&Rogoff n’ont pu émerger de leurs données, aussi parce que les auteurs poursuivaient une hypothèse sur-simplifiée qui tendait peut-être implicitement à drainer les questions de recherche vers un protocole statistique qui facilitait l’émergence de conclusions univoques, claires et simples. Et le fait que ce seuil miraculeux n’a pas été accueilli de manière plus suspicieuse par Reinhart&Rogoff eux-mêmes en 2010, ne pourrait-ce pas être lié à la pression ambiante à produire de la science utile pour la décision politique et qui se laisse de préférence communiquer par slogans ? Et finalement, la narrative inhérente de l’épisode Herndon n’est-elle pas elle-même attractive parce que l’épisode présente un happy end parfait se qualifiant facilement à générer de la sympathie pour le statut non-conventionnel et « davidesque » du travail et de la personne de Herndon ? Un épisode qui a lui-même être mobilisé ces dernières semaines pour remettre en question les membres d’une institution académique majeure (Harvard) ressentis comme trop proches de certaines arènes politiques, ainsi que pour pointer du doigt un discours et une rationalité économiques ressentis comme simplement oppressant ? Les processus de co-production de savoirs scientifiques autour d’une narrative de simplification et impliquant acteurs scientifiques, politiques et médiatiques – qui accompagnaient l’émergence de l’épisode Reinhart&Rogoff – sont en train de reproduire leur magie infaillible.

L’auteur est assistant professeur à l’Université libre de Bruxelles ; actuellement visiting research fellow à la Harvard University ; contact : tbauler@ulb.ac.be.
Tom Bauler
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