Promotion du commerce

Comme un avion sans ailes

d'Lëtzebuerger Land vom 13.11.2008

De moins en moins consensuelle, la Confédération luxembourgeoise du commerce a choisi de« rentrer dans le lard » des dirigeants politiques, àsept mois des élections législatives, troquant ainsi la retenue dont ellesemblait avoir fait son art de communiquer contre des positions nettement plus tranchées. La crise financière explique probablement cechangement de ton, bien que les chiffres officiels ne fournissent pasencore d’indicateurs au rouge dans le secteur du commerce. La recomposition du comité exécutif de la CLC au printemps dernier a probablement aussi contribué à cette évolution du langage. « Depuis quinze ans que je suis à la Confédération luxembourgeoise du commerce, c’est vrai que c’est la première fois que nous exprimons aussi clairement nos exigences, notamment pour regrouper les compétences des classes moyennes, des PME et de l’économie au seind’un même ministère », explique son directeur général Thierry Nothum dans un entretien au Land. Il faudrait aussi y ajouter les Transports.

Cette assertion n’apparaît pas dans le dernier numéro de CLC Connect, le bulletin mensuel de l’organisation. « Il s’agit d’un oubli », assure Thierry Nothum. La CLC y égrène les dix « priorités nationales » qu’elle voudrait voir inscrites dans le programme du futur gouvernement. Car après la lettre « bleue » de la Fedil aux dirigeants politiques, l’organisation des commerçants a présenté à son tour ses revendications pour la prochaine législature, faisant un usage très abondant du dictionnaire des citations pour y puiser des « petites phrases » bien senties de Jacques Delors,Rabelais, Max Weber ou de Balzac. 

On a même été s’inspirer dans la sagesse orientale avec un proverbe deSun Tzu qui dit que « lorsque le coup de tonnerre éclate, il est trop tardpour se boucher les oreilles ». 

Il y en a un en tout cas au gouvernement qui doit avoir les oreilles quisifflent. C’est à Fernand Boden, le ministre CSV des Classes moyennes,du Tourisme et du Logement, à son absence de vision et à son bilan décevant que les commerçants luxembourgeois adressent leur diatribe.« Nous n’attaquons pas les personnes, se défend toutefois Thierry Nothum, nous pensons qu’il est désormais impossible de dissocier l’économie en tranches comme cela est fait actuellement, avec toutes les compétences doubles que l’on retrouve au ministère de l’Économie et à celui des Classes moyennes ».

La dispersion des rôles – l’inflation et les accords de distributions sontdu ressort de l’Économie, les autorisations tombent dans le giron desClasses moyennes – donne lieu à des politiques incohérentes, faites debric et de broc, sans visions stratégiques et encore moins de contrôledu territoire. Ce serait ainsi « le pur hasard » qui a transformé la Grand-rue, avec sa succession de boutiques deluxe, en une mini-place Vendôme.

L’aménagement en vue de la place Aldringen, qui se fait en concertationavec les professionnels et les autorités communales, devrait redresserla barre pour redonner aux gens « normaux » l’envie de fréquenter lecentre ville. L’ouverture de la bibliothèque municipale et l’assouplissement de ses horaires, prêche aussi pour une meilleure fréquentation. 

L’autorisation délivrée en août 2007 par Fernand Boden aux promoteurs des 23 000 mètres carrés du futur centre commercial de Wickrange, parachuté dans un champ sans considérations pour l’aménagement du territoire, ne relèverait pas davantage d’un choix visionnaire (d’Land, 05/10/2007).

Il en faudrait pourtant une bonne dose pour parvenir à hisser Luxembourg au rang d’une capitale commerciale, rayonnant sur la Grande région, comme les membres de la CLC en rêvent. Les dirigeants politiques ne demandent pas mieux non plus, eux qui s’agitent dans tous les sens pour tenter de « casser » la dépendance économique du pays au secteur financier qui représente encore la moitié des recettes de l’État.

Paradoxalement, et à première vue, la crise financière est présentée comme une opportunité par la Confédération du commerce, qui y voit une fenêtre de tir pour le Luxembourg pour briser durablement » la dépendance de l’économie au secteur bancaire. « Cette crise offre aux dirigeants politiques l’opportunité de redresser la barre, de construire des visions politiques et économiques qui s’inscrivent dans le devenir de notre pays, un rééquilibrage structurel en faveur de l’économie réelle », note l’organisation patronale dans son catalogue des priorités nationales d’après juin 2009.

Le secteur du commerce devrait pouvoir tirer avantage de la diversification forcée. Mais pour fédérer les énergies, il faudrait une locomotive politique et une vraie volonté de soutenir les ambitions du commerce luxembourgeois. Ce n’est pas l’impression que donne le ministre de tutelle. À l’âge où les travailleurs prennent la quille – il a 65 ans et presque trente de gouvernement –, Fernand Boden aime encore le pouvoir (au point de laisser entendre qu’il s’offrirait bien cinq ans de plus au prochain gouvernement), mais ne déteste rien tant que de froisser les gens, ce qui lui rend l’exercice plutôt compliqué. « On ne le sent pas comme notre ministre qui défend les intérêts des services », souligne pour sa part Gary Kneip, vice-président de la CLC. Jeannot Krecké, LSAP, à l’Économie et au Commerce extérieur, prend mieux en charge à ses yeux les intérêts d’un secteur qui n’est pas forcément censé tomber sous sa coupe. C’est ainsi lui qui gère le problème des accords exclusifs dans la distribution, qui pèsent sur la compétitivité des opérateurs luxembourgeois alors que le différentiel de TVA devrait jouer en leur faveur. 

Le ministre CSV est tiré à hue et à dia entre d’un côté le lobby commercial qui exige qu’il fasse parjure aux valeurs qui ancrent son parti dans la droite conservatrice et de l’autre de puissants syndicats qui lui opposent un non catégorique à l’assouplissement des heures d’ouverture des magasins et au milieu du gué, des hurluberlus qui lui rappellent que le dimanche est le jour du Seigneur. Les dirigeants de la CLC se sentent parfois un peu penauds avec leur slogan qui fait de Luxembourg le point de rayonnement commercial de la grande région. Avec des boutiques qui descendent le rideau de fer à 18 heures pétantes les samedis, alors qu’ailleurs les badauds peuvent encore flâner jusqu’à 20 heures avant de coincer la bulle sous la couette le lendemain.

Le ministre des Classes moyennes met visiblement lui aussi la tête sous la couverture, sourd aux deux lettres (la première en septembre et la seconde à la mi-octobre) que lui ont envoyées les dirigeants des quatreenseignes de la grande distribution au Luxembourg pour qu’il engage ladéréglementation du droit d’établissement pour le mettre au niveau despratiques européennes et qu’il mette notamment un peu de souplesse dans les horaires d’ouverture, y compris les samedis. Fernand Boden n’a même pas daigné accuser réception de ces lettres, ce qui fait enrager ses signataires. 

Ils l’ont d’autant plus mauvaise que le ministre CSV n’a pas hésitécette semaine à se faire photographier avec les membres du conseilcatholique et du centre de pastorale du monde du travail lors de la re-mise d’une pétition signée de 1 357 personnes qui demandent le respect du repose dominical.

La CLC est pourtant d’avis que tous les ingrédients sont aujourd’hui rassemblés pour entamer une réforme des heures d’ouverture : demande des consommateurs couplée à des exigences en matière de concurrence.Ses dirigeants rappellent d’ailleurs à Fernand Boden et au gouvernementqu’ils s’y étaient engagés en 2004, lors de la constitution du gouvernement CSV et LSAP. Le ministre des Classes moyennes ne se souvient visiblement pas des promesses d’il y a cinq ans. 

« La loi est dictée par les syndicats qui donnent le rythme au ministre »,déplore Thierry Nothum. Les craintes des syndicats seraient injustifiéesà ses yeux. Il ne faudrait pas davantage avoir peur d’une dérive de la grande distribution luxembourgeoise vers un scénario à la Wal-Mart,avec des retraités de plus de 70 ans postés aux caisses et dans les rayons et des enseignes ouvertes vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

L’irritation des dirigeants de la CLC a encore pour origine le coup de ciseau que le gouvernement vient d’opérer dans le budget des classes moyennes pour financer le programme « Luxembourg, pôle de commerce de la Grande Région ». L’enveloppe de 2,5 millions,qui était inscrite dans les budgets 2007 puis 2008, va fondre à 1,5million l’année prochaine. Sans aucune justification de la part de Fernand Boden.« Or, signale le directeur de la CLC, le travail de marketing entamé il y a un an et demi commence à porter ses fruits ». Pour autant, la Confédération n’est pas en mesure d’avancer debilan chiffré de l’offensive marketing vers les consommateurs allemands,français et belges, largement financée par les contribuables. Les donnéessur le degré de satisfaction de ces nouveaux clients ne seront pas publiées avant décembre ou même janvier.

Les restrictions budgétaires, sous prétexte de la crise financière, se justifient mal aux yeux des dirigeants de la CLC qui ne savent pas comment ils vont pouvoir boucler leur budget pour l’année prochaine et trouver le million d’euros qui leur manque.« On ne coupe pas les gaz à un avion en train de décoller », relève à ce propos Thierry Nothum. Pour continuer à voler, il va bien falloir que les commerçants mettent la main au pot plus généreusement que ce qui a été fait jusqu’ici. Comme dit le proverbe chinois, on n’est jamais aussi bienservi que par soi-même.

Véronique Poujol
© 2019 d’Lëtzebuerger Land