Francis Marshall

Outside story

d'Lëtzebuerger Land vom 08.04.2010

Hors des sentiers battus. C’est une des caractéristiques des artistes rattachés à l’Art brut en France et à l’Outsider Art qui s’est développé outre-Manche depuis les années 1970. Ces outsiders développent un art souvent de manière autodidacte, marginale, à l’abri des regards dans leur tour d’ivoire, en marge de la société moderne et des réseaux du monde de l’art. Aujourd’hui, une nouvelle attention est portée sur cette mouvance, allant jusqu’à la création d’un musée de l’art brut The Museum of Everything ouvert en 2009 à Londres et témoignant d’une certaine forme de reconnaissance. C’est aussi le cas pour l’artiste français Francis Marshall bénéficiant de l’exposition personnelle Les jours heureux actuellement à la Galerie Toxic, qui fait de l’art brut un de ses chevaux de bataille.

Les jours heureux font entrer dans un univers mystérieux composé d’une série de tableaux figuratifs à l’encadrement en bois imposant. Représentations répétées et recyclées d’une jeune fille dont l’effigie avait été trouvée dans une poubelle par l’artiste. Symbole de la convoitise et de l’érotisme évoluant, parmi d’autres femmes aux looks vestimentaires et coiffures des fifties, jeunes filles dénudées, directrice dans les chambres du Collège du Rosaire (allusion au collège privé catholique), aux histoires frivoles et coquines, dans des parcs des alentours photographiées par des voyeurs, Le Club Photo. Le spectateur est témoin d’une imagerie érotique sous-tendant des pratiques sexuelles osées et inquiétantes, amalgamées aux soins médicaux, comme dans la série du centre de soin et de repos, où un ruban est dénoué par un médecin en tablier blanc sur un bras nu laissant voir le bout d’un soutien-gorge, une jeune demoiselle faisant du bouche-à-bouche à un inhalateur et une autre se faisant généreusement masser le haut du dos et la nuque. Cette série d’œuvres est basée sur de petites impressions en noir et blanc de vieux livres de médecine du grand-père de l’artiste.

D’autres paysages au style réaliste comportent de manière récurrente, la présence du même homme portant la croix d’un curé et habillé en smoking, portrait repris par Francis Marshall d’une photographie d’un chanteur d’opéra des années 1930, visage familier et diabolique à la fois, les images reviennent comme des icônes dans les peintures, où les scènes sont suggestives et explicites, mais où rien n’est directement montré, ce qui fait la subtilité de ce travail. La peinture Les jours heureux représente un paysage de bord de mer à l’ambiance de marine vaporeuse. Les scènes sont narratives, champêtres, bords de routes villageois, des vues de Paris et de la cathédrale Notre-Dame, ou de femme lisant un livre à l’iconographie pornographique, passant presque inaperçue. Des messages en anglais renvoient à l’esprit d’une relation amoureuse passionnée, tragique et malsaine : I painted for you the deserted road ou encore It’s high time for me to be off.

Installation et sculptures complètent ces jours de bonheurs intenses un peu nostalgiques. Sehnsucht s’intitule le tableau d’une jeune fille déjà vue ailleurs dans un rêve, un fantasme et sur le sol de la chambre numéro-tée d’un pensionnat unheim-lich. La sculpture d’un gratte-ciel, posée à même le sol intitulée Villa Juliana, emblématique du gothique stalinien des années 1950, est faite de morceaux de bois récupérés, sur laquelle est fixée une peinture de la même jeune fille retrouvée à différents endroits, donnant l’impression d’un dédoublement constant dans l’espace, ici comme une madone sur l’autel d’une cathédrale en érection, métaphore d’un totem phallique, qui s’ouvre pour laisser apparaître un secret s’avérant être l’âme de la sculpture, mais aussi le cœur de cette exposition. Deux autres sculptures à forme humaine, Couple de l’Oise, très typées art brut, sont faites d’assemblages de vieux bas de nylon contenant de la paille et des chiffons.

Les œuvres de Francis Marshall font partie de la prestigieuse collection du Musée Dr Guislain à Gand, véritable musée sur l’histoire de la psychiatrie. Son art en marge et subversif regroupe tous les ingrédients de cet art méconnu et peu apprécié aujourd’hui qu’est l’art brut. Il mélange avec aisance iconographie érotique, la découverte des plaisirs interdits de l’enfance, obsessionnelle, médicale et religieuse qu’il recycle en utilisant un style figuratif teinté de surréalisme en peinture et des matériaux pauvres récupérés et détournés dans ses sculptures. Toujours à la limite du montrable, en marge des standards esthétiques, sujets assez grinçants, se rapportant à des comportements psychiatriques humains déréglés hors-mainstream pas toujours bien séants.

Les jours heureux, jusqu’au 30 avril, Galerie Toxic, 2, rue de l’Eau, Luxembourg ; ouvert du mercredi au samedi de 14 à 18 heures ; téléphone : 26 20 21 43 ; Internet : www.galerietoxic.com.
Didier Damiani
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