En amont des Assises culturelles

La culture : du divertissement à la prise de conscience des identités

d'Lëtzebuerger Land vom 29.06.2018

Comment se fait-il que ce gouvernement, qu’on croyait pourtant naturellement apte à se débrouiller avec la culture, s’est très rapidement brouillé avec elle ? En préférant le sport à la culture, les socialistes ont marqué d’entrée de jeu un but contre le camp de la beauté et de l’intelligence, pour employer une expression chère en d’autres temps à Jack Lang, emblématique ministre de la culture sous Mitterrand.

Certes, Jo Kox, « shadow minister of culture » se démène comme un beau diable pour organiser ce week-end les Assises de la Culture, après s’être livré deux ans durant à un vaste tour de table avec tous les concernés de la chose.

Certes, le think tank de Forum Culture(s) a remporté un (assez) large écho avec l’organisation début juin, ensemble avec la Chambre des Salariés, d’un colloque sur l’état de la culture dans l’État du Grand-Duché. Des fonctionnaires responsables, des artistes irresponsables, des travailleurs respectables et des citoyens irrespectueux discutaient et disputaient ensemble pour ouvrir des pistes, dresser des listes, avertir des écueils, sortir des impasses, faisant ainsi l’inventaire de la politique culturelle de la coalition, livrant aussi un pense-bête, une to-do list à la future équipe gouvernementale. Et il est vrai que ce colloque, malgré son intitulé quelque peu rébarbatif qui tenait plus d’une question de philo du bac que d’un appel mobilisateur, rameuta pas mal de public qui, en alliant réflexions théoriques, revendications concrètes et témoignages stimulants chercha à relancer le pacte culturel que Forum Culture(s) avait proposé aux différents partis et auquel ils avaient tous souscrit… avant les avant-dernières élections.

En ouverture du colloque, le philosophe belge Luc Carton a cartonné en ne parlant pas de culture mais d’action culturelle définie comme prise de conscience de la société. Il compara ainsi (à l’insu de son propre gré ?) l’action culturelle à l’interprétation psychanalytique. Tous les deux font prendre conscience, qui à l’individu, qui à la société, de leurs identités plurielles, inclusives, et non pas de leur identité au singulier, par nature exclusive. Les identités sont vectrices de sens, et il s’agit ainsi pour Carton de donner sens à la production économique et donc aussi et surtout au travail. Au « ne pas perdre sa vie à la gagner » de mai 68, Carton ajoute « libérer le travail au lieu de se libérer du travail ». Les ateliers du lendemain suivaient les pistes ouvertes par Carton et on pourrait les résumer comme suit :

Atelier 1 – les penseurs : En parlant de culture et de citoyenneté, André Hoffmann se demanda s’il existe des cultures plus ou moins inclusives ou exclusives, plus ou moins à même donc de faire participer des citoyens à la démocratie. Les déterminations, sociales et autres, ne sont pas à négliger, mais à apprivoiser.

Atelier 2 – les acteurs : Nathalie Moscetti discuta avec les professionnels de la scène de leur statuts et revendications et convenait avec eux que manque de transparence rime avec manque de confiance.

Atelier 3 – les gouvernants : Raymond Weber disait en gros que la gouvernance culturelle demande des gouvernants plus que des gouverneurs et qu’il faut désenclaver la culture et la faire dialoguer notamment avec les responsables de la santé et des bâtiments publics. (L’exemple durable de la double casquette d’Erna Hennicot, culture et bâtiments publics, est encore dans toutes les mémoires.)

Atelier 4 – les douaniers : Eva Mendgen y déplora que la politique culturelle dans la Grande Région tient trop souvent d’opérations nationales que de coopération régionale.

L’homme n’a pas faim que de pain et loin d’être un divertissement pour nantis, la culture reste un besoin fondamental pour que l’être soit humain. Les animateurs de Forum Culture(s) vont soumettre un nouveau pacte aux différents partis et ils ont la naïveté de croire qu’il ne sera pas resté lettre morte d’ici cinq ans.

N’est-ce pas un aveu d’impuissance d’ailleurs que l’actuel gouvernement qui, dans bien d’autres domaines n’a pas démérité, loin de là, n’ose se prononcer pour la poursuite, au-delà des élections, de Gambia, que d’aucuns annonçaient comme une dream-team ? « Never change a winning-team ! » sonne bien autrement.

L’auteur est membre du Forum Culture(s)

Paul Rauchs
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