En Europe, le trafic de drogues et la prostitution seront comptabilisés dans le PIB

Activités souterraines

d'Lëtzebuerger Land du 06.06.2014

Fin mai, les médias européens ont fait des gorges chaudes d’un sujet en apparence fort austère, celui du mode de calcul du produit intérieur brut des pays membres de l’UE.

Pour répondre aux critiques que suscite de longue date cet indicateur, il a ainsi été décidé d’y inclure, en tant qu’investissements, les dépenses de recherche et de développement, une mesure propre à elle seule à faire augmenter le PIB européen de 2,4 pour cent, et certains travaux réalisés par les ménages.

Mais ce n’est pas cela, on l’imagine, qui a émoustillé les journaux, dont certains parmi les plus sérieux ont rédigé des titres dignes de la presse people. C’est la révélation qu’au Royaume-Uni, l’Office national de la statistique allait désormais comptabiliser la prostitution et le trafic de drogue dans le PIB, qui augmenterait ainsi, instantanément, de 0,6 pour cent, soit près de douze milliards d’euros.

Shocking ? Pas tant que cela, car l’ONS ne fait que se conformer à des préconisations votées par le Parlement européen en 2012 et que tous les pays de l’UE devront appliquer d’ici septembre prochain !

À Bruxelles on explique que ce changement de normes « a été motivé par le désir de mieux saisir la valeur réelle des économies des États membres », et par le souhait de pouvoir « établir des comparaisons plus justes entre eux ». Or, la prostitution et la consommation de drogue sont légales dans certains pays comme les Pays-Bas, qui les comptabilisent déjà avec une grande rigueur (voir encadré) et où elles pèsent 0,4 pour cent du PIB.

Mais pourquoi alors ne pas défalquer ces activités de leur production nationale, ce qui serait très simple à réaliser, plutôt que d’obliger les autres États membres, bien plus nombreux, à les inclure dans leur PIB ?

La raison est très simple, quoiqu’inavouable officiellement. Une augmentation du PIB (estimée à 0,5 pour cent dans l’UE par le think tank « Open Europe » pour le seul impact des activités illégales) fait mécaniquement diminuer le ratio dette publique/PIB, qui est surveillé comme le lait sur le feu par la Commission Européenne. C’est d’ailleurs pourquoi un pays comme l’Italie, très endetté et où les activités illégales pèsent historiquement lourd (plus de dix pour cent du PIB) y est particulièrement favorable, tout comme la Grèce : en 2006, ce pays avait déjà tenté de réviser ses statistiques en incluant la prostitution, le blanchiment d’argent et d’autres activités illégales, ce qui aurait abouti à augmenter brutalement le PIB de 25 pour cent !

Autre avantage inavouable : ces activités étant fort dynamiques, elles sont susceptibles de « booster » la croissance : ainsi en Italie, le « nouveau PIB » pourrait, grâce surtout à la drogue, croître de 1,6 pour cent en 2014, deux fois plus que le modeste 0,8 pour cent prévu. Le PIB par habitant, qui est censé mesurer le niveau de vie moyen, va aussi augmenter, de manière très variable d’un pays à l’autre.

Ces avantages compensent largement un inconvénient, tout aussi mécanique : comme le PIB sert de référence pour déterminer le montant des contributions des Etats au budget de l’UE, certains pays du sud et de l’est de l’Europe verront ces dernières recalculées à leur détriment.

Les nouvelles règles ne concernent pas toutes les activités illégales : seules les transactions qui font intervenir deux parties de leur plein gré sont prises en compte. C’est pourquoi le trafic de drogue et la prostitution sont incluses, au contraire des vols ou du racket par exemple. Mais la contrebande de cigarettes et le commerce d’articles volés pourraient un jour être comptés.

Si elles peuvent heurter la morale, ces mesures, déjà adoptées aux États-Unis, sont très pragmatiques d’un point de vue comptable, car elles ne font qu’entériner le poids de l’économie souterraine dans les pays développés.

Son importance y est beaucoup moins connue que dans les pays émergents ou peu développés, où elle dépasse couramment la moitié du PIB officiel.

Pourtant selon une étude menée par Visa, l’économie souterraine en Europe est évaluée à 2 100 milliards d’euros, soit l’équivalent de 18,5 pour cent du PIB, avec des écarts considérables d’un pays à l’autre. Elle représenterait près de trente pour cent du PIB en Italie, en Bulgarie, en Croatie, en Lituanie et en Estonie. En Suisse, en Autriche, aux Pays-Bas et au Royaume-Uni, elle est bien plus limitée, de l’ordre de huit à neuf pour cent. En France, elle atteint tout de même 204 milliards d’euros, soit 9,9 pour cent du PIB, mais ce taux a baissé de deux points par rapport à 2008, comme sur l’ensemble du continent d’ailleurs.

Toutefois, il ne faudrait pas assimiler économie souterraine et activités illégales.

L’essentiel (environ les deux tiers) correspond à des activités parfaitement honorables mais non déclarées, à cause du poids des charges sociales et des taxes. Les secteurs les plus touchés par le recours au travail clandestin sont le bâtiment, le commerce de détail, le tourisme et les transports de marchandises. En France, où l’État, toujours impécunieux, a supprimé certains avantages accordés aux ménages utilisant des salariés à domicile, le chiffre d’affaires des entreprises de « services à la personne » et le nombre d’emplois se sont effondrés en l’espace d’un an : les autorités ont dû reconnaître que, les besoins n’ayant pas disparu, c’était tout un pan de cette activité qui était désormais traité « au noir ». C’est peut-être davantage dans cette direction que les efforts de chiffrage devraient être déployés.

Georges Canto
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