Crise et emploi

En attendant la relance

d'Lëtzebuerger Land vom 28.05.2009

« Ça coûtera ce que cela coûtera » lance un François Biltgen (CSV) de plus en plus nerveux, qui ne veut entendre parler d’aucune limite à l’extension de la formation des demandeurs d’emploi, ni logistique, ni financière, ni humaine : « Ce n’est pas la question, je n’accepte aucun argument dans ce sens ! » s’emporte-t-il. Et : « Il nous importe de garder les gens dans l’emploi et de les former durant le temps de la crise pour qu’ils soient à la hauteur lorsque l’économie repart. »

Mardi prochain, 2 juin, le gouvernement a donc convoqué les partenaires sociaux à une « réunion de concertation » sur le thème de l’emploi, faisant suite aux Rencontres nationales sur l’emploi et la cohésion sociale du 6 mai. À une semaine de la réunion tripartite, certains des partenaires sociaux en ignoraient encore l’ordre du jour exact, le ministre du Travail et de l’Emploi en a présenté les grands axes lors d’une conférence de presse mercredi : on y parlera avant tout de formation, des jeunes demandeurs d’emploi d’un côté, ceux qui arriveront sur le marché après la fin de l’école, à la fin de l’été, et de l’autre de ceux qui subissent le chômage partiel de leurs entreprises, en manque de commandes. 

C’est surtout pour la deuxième catégorie qu’il y a urgence d’arrêter les mesures d’exécution de la loi que le parlement a encore adoptée dans sa dernière séance, dans le cadre du paquet de relance, le 13 mai, sur la durée maximale et l’indemnisation du chômage partiel pour les années 2009 et 2010, le taux de l’indemnisation de compensation versée par l’État à l’employeur passant de 80 à 90 pour cent du dernier salaire, si le salarié suit une formation ou si l’entreprise a conclu un plan de maintien dans l’emploi homologué par le ministre. « Nous voulons soutenir toutes les formations qui puissent augmenter l’employabilité du salarié, » selon François Biltgen, que les mesures soient collectives, au sein de l’entreprise, voire même individuelles, lorsqu’un salarié veut suivre des cours à l’extérieur. 

« Il faudra voir comment cela pourrait s’organiser pratiquement, se demande le directeur de la Fedil (Fédération des industriels), Nicolas Soisson, confronté par le Land à ces propositions du gouvernement. Mais un patron doit à tout moment pouvoir avoir recours au personnel, si jamais les commandes arrivaient, il est inconcevable qu’on lui dise alors qu’il est en formation à l’extérieur. Et puis, beaucoup d’entreprises font déjà aujourd’hui des efforts pour former leur personnel. » Jean-Claude Reding, le président du syndicat OGBL, a lui aussi encore des questions pratiques quant à la mise en musique des idées du gouvernement, qui lui ont été transmises par écrit, mettant toutefois aussi en garde devant de possibles abus de la part de patrons qui pourraient, par le biais des aides étatiques, encaisser deux fois et faire travailler le personnel à moindre coût. 

François Biltgen toutefois est confiant que les modalités d’exécution de la loi pourront être adoptées mardi prochain, d’autant plus que le texte entrera en vigueur dès sa publication au Mémorial, qui devrait se faire ces jours-ci. Mercredi 27 mai, le Comité de conjoncture a adopté 132 des 145 demandes introduites par des entreprises de travailler à horaire réduit. Sur ces 132 entreprises, 58, notamment industrielles, ont des difficultés liées à la conjoncture, 51 ont un lien de dépendance avec les secteurs en difficultés et 23 ont des problèmes structurels. En tout, sur un effectif total de 17 989 personnes employées dans ces 132 entreprises, 11 251 travailleront prévisiblement à temps partiel, ce qui, au maximum, coûterait 14,17 millions d’euros en indemnisation à l’État pour le mois d’avril.

« Mais l’expérience prouve que ce maximum n’est pas nécessaire, les entreprises préférant, en temps de crise, demander l’autorisation de recourir au temps partiel par précaution, » estima le ministre de l’Économie, Jeannot Krecké (LSAP) lors de la présentation de ces chiffres. En règle générale, entre cinquante et 70 pour cent de cette somme maximale sont finalement dépensés. Ainsi, le dernier décompte, du mois de mars 2009, prouva que seule la moitié du budget de compensation mis à disposition par le gouvernement pour ce mois-là avait été touché. La fiche financière de la réforme de la loi sur le chômage partiel prévoit des dépenses additionnelles de l’extension de l’indemnisation de l’ordre de dix millions d’euros.

Le deuxième grand volet des discussions de mardi concernera les jeunes. « Il nous faut regarder au-delà de l’échéance électorale, » estime le ministre du Travail, qui craint une arrivée massive de jeunes demandeurs d’emploi dès la fin des examens cet été. Les statistiques de l’Adem (Administration de l’emploi) prouvent la saisonnalité de l’inscription des jeunes demandeurs de moins de 26 ans : une nette baisse au printemps, puis une remontée des nouvelles inscriptions à partir de septembre-octobre. Depuis juin 2008 toutefois, les chiffres des jeunes chômeurs n’ont cessé de grimper, à 2 144 jeunes de moins de 26 ans en avril. Les prochains mois, les syndicats s’attendent à une arrivée massive de 2 000 jeunes, plus un millier d’universitaires, qui s’inscriraient une première fois en tant que demandeurs d’emploi dans les semaines à venir.

Il faut dire qu’à l’intérieur de la thématique d’une montée spectaculaire du taux de chômage depuis que François Biltgen est ministre du Travail et de l’Emploi – 2,6 pour cent en janvier 2000, 3,7 pour cent lors de la dernière échéance électorale, en été 2004, contre 5,5 pour cent aujourd’hui, avec des prévisions à sept pour cent pour 2010 par le Statec –, le chômage des jeunes est le sujet le plus sensible pour lui. Car il a vu des milliers de lycéeens manifester contre le projet de loi 5611 réformant l’encadrement des jeunes demandeurs d’emploi, en novembre 2006 (d’Land 42/06 et 45/06). Dans un reportage people sur la vie en tant qu’enfant de ministre (Revue, 15.04.2009), un des fils de François Biltgen se souvient de cette époque-là, la pire de la législature pour lui au lycée, vu les attaques de la part de ses collègues, qui, dans la rue, appelaient à la démission de son père. Aujourd’hui, François Biltgen aime à dresser un bilan positif de la loi : « Deux ans après son entrée en vigueur, nous avons encore trop peu de données pour pouvoir en tirer un bilan définitif. Mais nous savons déjà que 57 pour cent des jeunes qui ont fait un stage en entreprise ont pu y être définitivement embauchés. » Néanmoins, on constate aussi une chute assez impressionnante de ces stages « 5611 » en entreprises : en avril 2008 encore, 508 jeunes de moins de trente ans profitaient d’un contrat d’initiation à l’emploi (CIE), contre 362 un an plus tard. 

Fin avril 2009, l’Adem a compté 12 761 demandeurs d’emploi, soit un taux stable de 5,5 pour cent, mais une augmentation de plus de 34 pour cent par rapport à la même période de 2008. Sur ces 12 761 personnes, 17,1 pour cent ont moins de 26 ans et 11,9 pour cent entre 26 et 30 ans. Afin d’aider ces jeunes à trouver au plus vite un emploi, le gouvernement veut soumettre une série de « pistes » aux partenaires sociaux mardi prochain, des idées développées en concertation entre les ministères du Travail, de l’Enseignement supérieur, de la Jeunesse et de l’Éducation nationale. « Nous n’avons pas de temps à perdre, nous devons préparer le terrain au prochain gouvernement, afin qu’il puisse prendre d’éventuelles mesures législatives dès l’été, » souligne François Biltgen, qui ne donne pas encore d’indications sur ces « pistes » de formation qui seront évoquées.

« Nous ne viendrons pas les mains vides à la réunion de mardi, » dit Nicolas Soisson de la Fedil. « Nous allons motiver nos membres d’accepter des stagiaires dans leurs entreprises, où ils pourraient acquérir une expérience pratique, qui leur manque toujours en sortant de l’école, durant trois ou six mois. » Et de souligner que de tels stages permettraient d’éviter une inscription en tant que demandeur d’emploi auprès de l’Adem, qui ferait toujours un peu tache sur un CV. Jean-Claude Reding de l’OGBL toutefois met un bémol à autant d’enthousiasme, mettant en garde contre les éventuelles dérives : les stagiaires pouvant par exemple constituer une main d’œuvre gratuite hautement qualifiée pour les entreprises, les jeunes risquant de galérer de stage non-rémunéré en CDD, qui pourrait mener vers une nouvelle précarisation. Jean-Claude Reding demandera que soit tiré un bilan de la loi 5611, et que l’État re-joue son rôle de formateur, en proposant plus de contrats appui-emploi (CAE) dans les services de l’État et les secteurs adjacents, contrats qui ont été réduits par la loi de 2006. 

Alors que le Premier ministre Jean-Claude Juncker estime que la crise est loin d’être terminée, les ministres Biltgen et Krecké se montraient bien plus optimistes mercredi, après le comité de conjoncture. Se basant sur le Conjoncture Flash du Statec pour mai 2009, publié hier jeudi, et qui se réfère à des enquêtes d’opinion menées auprès des industriels, Jeannot Krecké estima même que la production pourrait avoir atteint son niveau le plus bas – la production industrielle au premier trimestre 2009 aurait chuté de 25 pour cent – ce qui présagerait d’une remontée dès le mois prochain. Même optimisme affiché par la Banque centrale mercredi, qui constate une amélioration de la confiance des consommateurs de l’ordre de deux pour cent, l’inquiétude à l’égard du chômage notamment s’étant sensiblement réduite. 

L’importance d’un message positif dans le domaine de l’emploi à quelques jours des élections est énorme : selon le dernier Politbarometer du Luxemburger Wort (du 4 mai 2009), la réduction du chômage est de loin le premier enjeu politique le 7 juin, selon 84 pour cent des sondés, loin, très loin devant l’écologie (47 pour cent), le pouvoir d’achat (36 pour cent) ou les réformes sociétales (27 pour cent). Cet enjeu, le président du CSV – qu’on nomma « Hurricane Mitch » lors de son entrée en fonction au Rousegäertchen – veut le prendre à bras-le-corps en affichant son activisme volontariste. 

josée hansen
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