Angste Povera

Crash fantôme

d'Lëtzebuerger Land vom 06.06.2014

On ne pourrait rêver lieu plus approprié pour une invitation à se faire peur : dès l’entrée, une rangée impressionnante d’engins infernaux (des voitures de luxe morphées plus grandes que nature) semblent prêtes à se lancer tels des Cerbères métallisés sur le visiteur qui pénètre, dans une obscurité qui évoque un parking souterrain délaissé, dans l’exposition Angste Povera, qui a pris ses quartiers jusqu’à fin juin au Carré Rotondes. Le nom vaut programme, à double / triple titre : sont-ce nos pauvres petites peurs quotidiennes, la peur de la pauvreté et du déclassement social dans le pays le plus riche d’Europe, ou les conditions low cost du montage de l’exposition qui sont thématisées ici ? Tout cela à la fois, et l’effet est ébouriffant, tant on prend plaisir à emprunter ce parcours non fléché (la sortie de secours n’étant qu’un trompe-l’œil, e pericoloso sporgersi), qui propose les plaisirs coupables d’une balade en train fantôme à la Schueberfouer (n’y manquent que les effets stroboscopiques, mais cela serait probablement « too much »). Encore que l’attente du frisson délicieux soit moins prévisible et plus retorse : le collectif PNSL – une douzaine d’artistes, de théoriciens et de curateurs – entend livrer une expo-manifeste qui confronte frontalement les phobies grandes et petites de notre « proximité étrange/étrangère » : « En un demi-siècle, le Luxembourg est devenu un pays qui a peur, un pays qui n’ose plus, sclérosé dans ses vieux schémas, tétanisé à l’idée de disparaître, dissous dans la mondialisation et les aspirations géostratégiques de ses voisins européens ».

Le brouillage des repères familiers prend la forme d’une expérience sensorielle globale sur les deux étages du bâtiment plongé dans une pénombre propice aux bifurcations involontaires et aux surprises potentiellement anxiogènes, qui s’amplifie au fur et à mesure que l’on inverse le sens du parcours à sa guise. Car dans cet univers faussement familier, le guide est absent, même s’il a laissé des signes de son passage qui sont censés rassurer, mais qui produisent l’effet inverse : des panneaux d’affichage d’aéroport qui, vus de près, annoncent la disparition d’un vol (Arrival) ; des emballages de fast food abandonnés dans la cabine désertée du surveillant de parking (The guardian is absent) ; le mot Backup inscrit sur des plaques d’impression offset, mais à part ce rappel qui se veut rassurant, les données sont perdues ou inaccessibles. Le constat d’une absence soudaine au cœur de la réalité la plus banale se fait devant la série de portraits photo de Pasha Rafiy, l’un des deux artistes indépendants associés, avec Steve Clement, au projet de PNSL) : ces photos de famille d’apparence ordinaire de gens plus ou moins célèbres – Reinhold Messner, Marek Dutschke ,… – dévoilent, au second coup d’œil, la béance de la disparition tragique d’un protagoniste, frère, père ou proche. Du coup, le simple pressentiment d’un désastre imminent (le tas de sel prophylactique contre l’irruption de l’hiver, courtesy Ponts & Chaussées), de l’installation Der Berg ruft, ou la couverture anti-grêle de la voiture (Hail Protektor), l’ambiance bascule sans transition vers le champ de ruines de la catastrophe advenue, figée dans son implacable horreur : la maquette surdimensionnée – très Panamarenko – d’une épave d’avion rappelant le crash Luxair de 2002, tout comme les pilules d’iodure de potassium périmées, à utiliser en cas d’incident nucléaire (Alarm / Alles wird gut).

Devant ces images figées par l’effroi, des peurs peut-être moins primaires, mais tout aussi existentielles, d’ordre social : les graphiques de la pyramide des âges au Luxembourg qui semblent suinter du mur du parking (Reshaping the future), la vidéo de la manif d’étudiants (Streik), les «gifs », clips personnalisés insignifiants projetés par une assemblée numérique de nanoprojecteurs qui trahit la déliquescence du lien social tout comme le désir éperdu de reconnaissance (Fomo / Fear of missing out). Dans cet assemblage, l’installation la plus glaçante (dans tous les sens du terme, puisqu’elle reproduit des images sur papier glacé de cadres et d’employés modèle) est sans conteste Smile or Die : une présentation powerpoint pléonastique pour en finir une fois pour toutes avec les présentations powerpoint, renvoyant par un effet de retour de courrier l’image légèrement écœurante à son propre système de production.

C’est comme l’exorcisme d’une douleur fantôme à venir, la prémonition omniprésente d’un déclin annoncé, d’une angoisse sociale diffuse que l’on tente de conjurer au moyen de grigris dont les œuvres exposées seraient le détournement ironique. D’où la déclinaison constante de la trilogie (en forçant un peu sur les mots) débris / abri / repli. On a vu le premier concept spectaculairement illustré par la carcasse d’avion échouée à côté du Tinfoil-Bar, refuge isothermique improvisé qui évoque l’abri antiatomique aussi bien que la cabane de fortune du clodo. Quant au repli , les photos de portes d’entrée cadenassées de bungalows privés (Welcome to my home) et de caniches aux dents effilées (Achtung) en disent long sur l’évolution de la convivialité entre voisins et l’accueil des « intrus ». Les enjeux montent d’un cran avec la vidéo Les formidables, des interviews avec des réfugiés kosovars, une jeune fille parlant du « film d’horreur » qu’elle a vécu en passant par le parcours du combattant imposé aux demandeurs d’asile.

À double tranchant, le glissement progressif de la familiarité de l’entourage vers une dimension oppressante, voire cauchemardesque, s’introduit par les panneaux d’apparence innocente de plantes néophytes (celles qui colonisent et phagocytent notre flore endémique) pour buter contre l’engin à la fois rébarbatif et séduisant concocté par Serge Ecker (In between), le barrage en acier inoxydable DIY qui sert à repousser l’agresseur et défendre le territoire, qu’il s’agisse du pavillon de banlieue privatif ou d’un État souverain. La dimension plus globalement politique introduite subrepticement par cette installation – et qui élargit les dimensions au-delà du vivier grand-ducal pour aborder ce qui fait office de « grande peur post-millénariste » par excellence, la globalisation : un tunnel d’impressions numériques de tapis de prière musulmans mène vers la fresque The Limbic System de Filip Markiewicz, qui, à son ordinaire, brasse les iconographies des peurs médiatisées du moment, parmi lesquelles l’effigie du gagnant du concours Eurovision, qui a déchainé les passions politiques jusqu’au sein du Parlement russe, occupe une position centrale. Image repoussoir ou icône de la modernité selon les points de vue, le clash annoncé des cultures est lourd de phobies que la politique sera tentée de recycler en épouvantails cauchemardesques grandeur nature, avec Capt’n America et Putinator qui tournent leurs rondes devant le regard baissé d’un Goya new look qui décrète que « le sommeil de Google enfante des monstres ». C’est dans ce sens qu’Angste Povera dépasse son objectif initial, et c’est tant mieux : on y perçoit le lien entre les petites angoisses privées (dans le sens du banal « cela m’angoisse »), cousines pauvres des « grandes peurs » collectives, et les mécanismes d’intimidation sociale et politique qu’elles peuvent alimenter.

Point d’orgue, l’omineux mur Kalachnikov (Amok) contre lequel on bute , avec son papier peint repris du Shining de Kubrick / King, maîtres du suspense oblige. Et malgré l’adéquation du Carré Rotondes, on ne peut s’empêcher de fantasmer un terrain de jeu plus étendu pour les installations de PNSL, qui trouveraient une respiration naturelle in situ et l’aura fantomatique qui leur conviendrait dans le labyrinthe déserté after hours d’un parking d’une des grandes banques de la place de Luxembourg. Les casemates du Capital (comme autrefois les caves du Vatican), zone anxiogène à souhait. Ou, pour le dire avec les mots de l’exposition : Yesterday’s tomorrow is not today.

L’exposition Angste Povera du collectif PNSL dure encore jusqu’au dimanche, 29 juin au Carré Rotondes, rue de l’Aciérie à Hollerich ; ouvert le jeudi de 14 à 22 heures et du vendredi au dimanche de 14 à 19 heures ; fermé du lundi au mercredi ; publication d’un journal faisant fonction de catalogue ; pour plus d’informations : www.rotondes.lu.
Ronald Dofing
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