Révélation$ sur Clearstream

Hypothétique

d'Lëtzebuerger Land du 01.03.2001

Le coup médiatique était parfaitement mis en scène. D'abord, il y eut les rumeurs sur « la parution d'un livre révélateur des us et coutumes nauséabondes de la place financière luxembourgeoise » - suite à l'invitation transmise à la presse française pour le pré-visionnage du documentaire « Les dissimulateurs, révélations sur les circuits de l'argent invisible », qui devait être diffusé par Canal+ hier soir (Cleastream a assigné Canal+ en référé pour en empêcher la diffusion, l'affaire a été plaidée hier matin), et la présentation d'un ouvrage ayant trait au même sujet. Ensuite, Le Figaro révélait « son » scoop lundi dernier. Au grand dam de quelques confrères journalistes, présents au pré-visionnage, mais qui avaient respecté l'« embargo » décrété par l'éditeur jusqu'à mardi dernier, veille de la parution du livre Révélation$1. En termes de marketing, la démarche était parfaite, quoi que la plupart des médias ait commenté le livre de façon assez critique.

Pendant trois jours, l'information que la société de droit luxembourgeois Clearstream s.a. est une des, sinon la plus grande lessiveuse d'argent sale du monde était présente dans les médias, alors que l'ouvrage supposé livrer les preuves de cette affirmation n'avait pas encore paru. Denis Robert, journaliste d'investigation français, et Ernest Backes, ancien cadre de la Cedel, le prédécesseur de Clearstream, ont frappé fort, mais il reste un arrière-goût plus qu'amer à l'histoire. Surtout que le blanchiment à travers des systèmes de compensation de titres est très théorique (voir l'article « L'anti-machine à narco-dollars » pages 8-9).

Société de compensation internationale, Clearstream est une sorte d'immense entrepôt où les banques gardent leurs titres pour effectuer leurs transactions de façon virtuelle afin d'éviter un effort supplémentaire d'administration et de gestion. La société a vu le jour en 1970, en tant que société coopérative, sous le nom de Cedel. Cedel était, à l'époque, la réponse de onze banques européennes - cofondatrices de l'établissement financier -, à la création, quelques années plus tôt, d'Euroclear à Bruxelles. Cette dernière avait comme actionnaire de référence le groupe financier américain J.P. Morgan et, pour sauvegarder les « intérêts continentaux » devant l'envahissement du géant américain dans le secteur du clearing, plusieurs banques ont créé le contrepoids « européen » à Euroclear. Depuis lors, les deux sociétés sont en concurrence directe, s'agissant des deux seules sociétés de compensation internationales en Europe, à côté d'une trentaine de sociétés de compensation nationales, attachées à la vingtaine de bourses respectives. La concurrence entre les deux sociétés, Cedel étant devenu Clearstream en 1999, suite à la fusion avec la Deutsche Börse Clearing, s'est sévèrement accrue dernièrement.

L'unification des marchés financiers européens et l'avènement de l'euro ont accéléré le processus de consolidation du secteur. L'enjeu est de taille. Selon les spécialistes du secteur, il ne restera à terme qu'une seule société de compensation internationale pour pouvoir relever la concurrence avec les États-Unis où les services de clearing sont proposés à des taux dix fois inférieurs à ceux pratiqués en Europe. En d'autres termes, et même si une fusion est pour l'instant exclue en raison de la guerre sans merci que les deux sociétés sont en train de se livrer, Euroclear et Clearstream sont appelées à s'unir. Or, cette hypothétique fusion implique aussi des intérêts nationaux.

Lorsque Clearstream a émergé de la fusion entre l'ancienne Cedel et la Deutsche Börse Clearing, les deux partenaires annonçaient fièrement que Sicovam, la société de clearing française associée à la Bourse de Paris, allait devenir un partenaire sous peu. Quelque temps après, Sicovam annonçait son intégration dans Euroclear de laquelle l'actionnaire de référence, JP Morgan, s'est retiré. Un mouvement stratégique de taille, étant donné que la Bourse de Paris avait auparavant intégré Euronext, la structure faîtière des bourses de Bruxelles, d'Amsterdam et de Paris. Clearstream règne ainsi sur le marché allemand, alors que Euroclear, sis à Bruxelles, contrôle les marchés allemand, néerlandais et belge - London Clearing House, domiciliée à la bourse de Londres, la seule société de compensation « nationale » à encore faire le poids, est énormément convoitée de part et d'autres. Dans la presse spécialisée, les commentaires sont univoques : une fusion n'aura lieu que si une des deux sociétés se retrouve par terre et pourra être engloutie par son concurrent. Une analyse qui est corroborée par le démenti offusqué de Clearstream concernant les affirmations récentes de Rolf Breuer, président du conseil de surveillance de la bourse de Francfort, dans le Handelsblatt selon lesquelles Clearstream et Euroclear étaient en train de négocier un rapprochement stratégique. Les relations entre les deux sociétés sont pour l'instant plus qu'envenimées et se limitent à des contacts exclusivement commerciaux liés au traitement des transactions de titres. De surcroît, les propos de Breuer reflètent une situation envenimée au sein de Clearstream, où la Deutsche Börse Clearing, actionnaire à cinquante pour cent de la société luxembourgeoise, revendique un surplus de pouvoir décisionnel et se heurte aux actionnaires de Cedel qui détiennent les cinquante pour cent restants, par le biais de 92 banques et maisons de courtage. La réunion du conseil d'administration de Clearstream à Londres, vendredi dernier, aurait été houleuse à ce sujet.  Le président du directoire de la Deutsche Börse AG a d'ailleurs demandé à André Lussi, président de Clearstream, de prendre position face aux accusations du livre lors d'une réunion extraordinaire du Conseil d'administration, ce que l'intéressé aurait refusé. La position de Clearstream est ainsi fragilisée, et ce d'autant plus que la publication « erronée » du volume des titres en dépôt2 était à l'origine de sérieux re-mous dans le monde de la finance.

Pour les intérêts français, le livre « révélateur » des méfaits de Clearstream semble ainsi tomber à pic. Le fait que ce soit Le Figaro, proche de la droite conservatrice et des milieux d'affaires français, qui ait participé au coup médiatique du livre mettant en cause Clearstream alimente une thèse soutenue dans les milieux financier et diplomatique luxembourgeois selon laquelle il s'agit d'une attaque savamment orchestrée contre Clearstream et la place financière en général. Que la mission parlementaire française sur le blanchiment des capitaux en Europe reprenne la balle au rebond - cette mission a immédiatement annoncé des investigations - devient logique dans la constellation d'une opération menée pour favoriser l'absorption de Clearstream par Euroclear et donc les intérêts politico-économiques français. Les propos d'un ancien cadre de Cedel qui est par la suite devenu administrateur d'Euroclear par son nouveau poste de PDG de BNP Paribas Securities Services peuvent étayer les soupçons d'un coup monté. Dans l'ouvrage, Jacques-Philippe Marson s'évertue longuement, et à plusieurs reprises, sur les possibilités de fraude auprès de Clearstream, tout en minimisant cette possibilité auprès d'Euroclear.

Le livre accusateur consiste en une suite d'énumérations d'anciennes affaires ayant trait au Luxembourg. Il y a des affaires connues, avec des implications luxembourgeoises connues - affaires BCCI (page 117 ss), Banco Ambrosiano (page 79 ss) -, des nouvelles - le règlement via la Cedel d'une partie de la rançon pour libérer les otages américains détenus par l'Iran après l'arrivée au pouvoir de Khomeini (page 45 ss), une histoire tout à fait crédible - où la Cedel apparaît a priori hors de cause, et des suppositions concernant des affaires actuelles, à l'exemple de blanchiment d'argent provenant de circuits mafieux russes ou de cartels de la drogue sud-américains. Le livre se perd longuement sur des cas théoriques, sans jamais apporter de preuve concrète quant à la réalité d'activités illégales. La mention d'un compte attribué aux services secrets français3 s'est ainsi déjà révélée comme une fausse information. Quant à l'usage de « comptes non publiés », les auteurs mentionnent eux-mêmes que ceux-ci ne sont pas illégaux en règle générale, mais « pourraient » l'être. Reste le reproche d'une double comptabilité à l'intérieur de Cedel, en relation avec les comptes non publiés, reproche qui lui aussi reste à être prouvé, ne se basant que sur des témoignages de personnel licencié par Cedel.

S'agissant des « comptes non publiés » appartenant à des sociétés commerciales4, contraires au règlement interne de Clearstream et à la législation luxembourgeoise, les autorités grand-ducales se sont satisfaites de la déclaration par Clearstream qu'il s'agit de comptes ouverts à l'usage des entités financières, et donc considérées comme des instituts financiers, des sociétés apparaissant nominativement. Que ces comptes « non-publiés », dans cette constellation, n'ont rien d'illégal, quoi que des interrogations d'ordre éthique restent permises, est reconnu par les auteurs eux-mêmes : « Nous n'affirmons pas ici que tous les comptes non publiés engendrent une comptabilité occulte. Leur nombre est tel que cela serait impossible et absurde » (p. 235). La double comptabilité, devenant de la sorte la pierre d'achoppement du livre, est ensuité évoquée, sans toutefois livrer de preuves formelles.

Clearstream n'est cependant pas seulement fragilisé par les « révélations » du livre cosigné par Robert et Backes, des révélations qui risquent de s'effondrer pour leur plupart comme des soufflés, faute de preuves tangibles et d'explications rationnelles. C'est plutôt la gestion des ressources humaines et le climat à l'intérieur de Clearstream qui deviennent la révélation du livre, à défaut de blanchiment.

Que Clearstream connaisse une valse de cadres est de notoriété publique. Le Temps, quotidien de Genève, note ainsi que (édition du 28 février) « la gestion très agressive du Suisse [André Lussi, qui a intégré Cedel en 1988, ndlr.] ne fait pas que des heureux. Les cadres supérieurs se succèdent à un rythme effréné au sommet de son entreprise. Récemment, Jürgen Marziniak, le numéro deux venu de la Deutsche Bank, a quitté son poste après quelques mois. » Les salaires mirobolants couplés à des conditions exécrables ont fait la réputation de Cedel, puis Clearstream sur la place financière luxembourgeoise. Les bras de fer avec les syndicats sont légion, de même que l'usage de systèmes d'espionnage pour se procurer des avantages et présenter une image « propre sur soi », élémentaires dans le combat des chefs livré au concurrent Euroclear. Ainsi, Révélation$ mentionne la carrière de David Cowan, actuel directeur de la communication de Clearstream. Journaliste free-lance pour la presse financière anglophone auparavant, ce dernier se faisait payer pour espionner ses confrères et rapporter à André Lussi les informations négatives - par exemple au sujet de la démission de cadres américains à cause de différends sur la tenue de la comptabilité5 - circulant au sujet de la Cedel. Suite aux dénonciations de David Cowan, un cadre de Cedel aurait même été licencié « pour avoir parlé » à un journaliste... De même, les imputations que Lussi est un homme puissant sur la place financière luxembourgeoise, ayant ses entrées et bons contacts en politique, pouvant faire et défaire des carrières, ne semblent pas dénuées de tout fondement.

Mais malgré quelques passages crédibles et révélateurs, l'ouvrage pèche trop dans son ton général pour être pris au sérieux. Le fait que le personnage luxembourgeois qui a joué aux entremetteurs entre Robert et Backes soit identique à celui qui a essayé de soustraire de l'argent à Clearstream, en faisant du chantage avec les « informations confidentielles d'un livre dont [il peut] influencer la parution », jette l'opprobre sur Révélation$. En fin de compte, la thèse d'une machination des auteurs, voire leur instrumentalisation sur fond de concurrence entre Clearstream et Euroclear, devient plus crédible que les accusations quant à une lessiveuse géante sur le place financière luxembourgeoise. Bien que celle-ci cache à coup sûr des secrets autrement bien gardés.

 

Clearstream a annoncé des poursuites judiciaires contre les auteurs de Révélation$, Denis Robert et Ernest Backes, contre l'éditeur, contre Le Figaro et son journaliste  Éric Decouty, contre le Républicain Lorrain qui a été - à l'opposé de Libération ou du Monde - le seul quotidien français à reprendre les informations du livre respectivement du Figaro tel-les quelles, ainsi que Canal+ qui a diffusé le documentaire accompagnant la parution de Révélation$ hier soir. Ces poursuites devraient être engagées par Clearstream aux États-Unis. De même, Clearstream compte porter plainte pour vol et recel concernant les microfiches de la tenue de comptes de Clearstream détenues par les auteurs du livre.

1Révélation$, par Denis Robert et Ernest Backes, Éditions Les Arènes, Paris, 2001, 138 FF.

2D'octobre 2000 à janvier 2001, Clearstream avait surestimé ses avoirs en titres de 1,7 trillions d'euros. Suite à un article du Wall Street Journal, la société de compensation a avoué la surestimation et imputé la faute à un client, déclarant que cette erreur de comptabilité interne n'avait aucune influence sur le cours des titres en dépôt : « Clearstream réfute tout ce qui pourrait à donner à -croire qu'à quelque moment que ce soit, l'erreur du client ait rendu possible l'utilisation abusive de titres aux fins de garantie (...). L'incidence des écarts constatés est d'ordre strictement statistique et non financier. »

3Dans le livre, est mentionné un compte au nom de la DGSE. Il a été faussement attribué, dans plusieurs chapitres, aux services secrets français. Il s'agit en fait d'un compte de la Banque de France, ouvert sous l'intitulé « Division générale des services étrangers » en charge de gérer des réserves et des devises et, avant l'introduction de la monnaie unique, « de soutenir, de façon discrète, le franc français en temps de turbulences » selon les affirmations de la Banque de France. Le Monde avait révélé cette erreur et titrait, le lendemain (28 janvier 2001) : « L'éditeur du livre 'Révélation$' admet une erreur grossière ». L'éditeur est cité avec les propos suivants. »(...) une erreur sur 500 pages ne peut par remettre ne cause l'ensemble du travail sérieux et difficile qui a été faite (...) »

4Parmi ces comptes, la société Accor Wagons Lits a réagi dans La Tribune (27 février 2001), mentionnant qu'il s'agit d'un compte ouvert pour compte de la société Wagofi, une entité finan-cière et filiale à cent pour cent du groupe Accor, tout en affirmant que ce compte est, contrairement aux insinuations du livre, public.

5Selon un rapport en possession du Land, envoyé par fax le 4 octobre 1995 par David Cowan, depuis la Bourse de Montréal, à Roger Martin (cadre Cedel) avec copie à André Lussi, des comptables américains auraient quitté la société parce qu'ils ne voulaient pas cautionner un maquillage comptable des résultats dans le but de faire apparaître un résultat plus favorable. Le fax fait aussi état des commentaires au sein de la presse concernant Cedel, mentionnant entre autres que des anciens cadres de Cedel seraient susceptibles de « parler à la presse ».

marc gerges
© 2017 d’Lëtzebuerger Land