À l’heure de la biennale

Carnet vénitien, primo

d'Lëtzebuerger Land vom 03.07.2015

1 Pour l’arrivant à Venise, difficile de décider à quel(s) saint(s) se vouer, tellement ils sont nombreux, santi apostoli, sette martiri, pour le maximum de protection, carrément san michele, en pensant déjà à la suite, au dénouement (tragique en l’occurrence pour l’artiste allemand Ekkehard Dufke, tombé dans le grand canal). Choix tout aussi incertain pour les églises, en nombre égal ; je ne sais ce qu’il en est des temples et des synagogues, une mosquée, au contraire, on la chercherait en vain. Il y en a bien eu une, pour un temps très court, l’église (déconsacrée) de Santa Maria della Misericordia, muée en pavillon islandais, aussitôt après par l’artiste (suisse) Christoph Büchel en mosquée ouvrant ses portes aux musulmans qui ne sont pas rares dans la lagune. Beau va-et-vient de nation à nation, de culte à culte, auquel quand même les autorités ont vite mis fin. Et le motif vaut son pesant d’or (à défaut de lion), les installations artistiques ne devant pas se transformer en réalité.

Pipilotti Rist, naguère, avait déjà eu maille à partir avec le curé de San Stae, pour des images qui avaient la fraîcheur de Tiepolo, plus libres sans doute, projetées au plafond de l’église. Et l’on avait interdit à Gregor Schneider, en 2005, d’installer au centre de la place San Marco un cube noir recouvert de toile et rappelant la Kaaba. Alors que l’artiste avait eu l’accord, pas question de bénédiction, de l’organisme musulman le plus important d’Allemagne, voire de muftis et d’imams d’Arabie Saoudite.

Les temps sont devenus de plus en plus difficiles, y compris pour les hommes politiques. Là encore, plus de certitude. Près de trente ans que Venise était gouvernée à gauche, à la mi-juin, voilà que le parti démocrate a perdu la ville, et Venise de se retrouver avec un avatar berlusconien, Luigi Brugnaro, homme d’affaires qui s’était payé avant l’équipe de basket-ball.

2 À Kassel, en 2007, Roger Buergel avait surpris en invitant à la Documenta le Catalan Ferran Adria ; de façon moins inventive, le curateur de la 56e biennale s’en remet à Karl Marx, et dans la partie centrale du pavillon des Giardini, appelée arène, on récite des pages du Capital (en anglais, comme il se doit). L’autre jour, nous étions quatre dans les gradins, même présence pour les chants noirs avant, ça rappelait Musset se plaignant du peu de succès de Molière à l’époque romantique.

Okwui Enzewor parle de filtre pour son exposition. Bien sûr que la théorie marxiste peut donner une grille de lecture, parmi d’autres, il faudrait qu’elle se manifeste dans l’exposition même, dans ce qui serait son discours. Il n’en est rien, et après des entrées en matière prenantes, avec Fabio Mauri, et à l’Arsenale Bruce Nauman et Adel Abdessemed, c’est plutôt la confusion qui règne. Quant au filtre, si l’on en détecte un, il serait du côté du marché de l’art.

Les arts plastiques sauvés par la gastronomie ou la philosophie ? Tout se passe comme s’il y avait un manque de confiance, d’assurance, même s’il n’est pas interdit d’y voir un élargissement bienvenu. Seulement, il fut un temps où tel mouvement, d’ouverture au réel, partait de l’art lui-même. Plus sûr de soi, conquérant.

3 De quelque côté qu’on entre dans Venise, par le grand canal à partir de la gare, en contournant l’arsenal, c’est toujours Richard Wagner qui vous salue, une plaque sur le palais Vendramin, son buste à l’entrée des Giardini. Avant Thomas Mann, lui, pour de vrai, avait expérimenté la mort à Venise. Un musicien allemand mort d’apoplexie, écrit Alejo Carpentier, auteur d’opéras énormes, où apparaissent des dragons, des gnomes, des titans, et même des sirènes qui doivent chanter au fond d’un fleuve.

Dans le pavillon polonais, sur un écran panoramique, on assiste à une représentation de l’opéra Halka, créé en 1858 à Varsovie, opéra national transplanté ici dans le village haïtien de Cazale (où des soldats polonais envoyés par Napoléon avaient tourné casaque et s’étaient mis du côté de l’insurrection). Bel hommage, et au-delà de la situation insolite, mise en question du genre de l’opéra lui-même, par cette nouvelle contextualisation.

Salvador Dali plane au-dessus du pavillon espagnol, quitte à obnubiler les artistes. Dans une vitrine, un exemplaire du numéro de novembre 1945 des Dali News, avec cette couverture : « RW reported killed ». Et plus loin : « Mad Tristan – Butchered or glorified Wagner ? »

Lucien Kayser
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