L'homme face à son grill

La saucisse pour tous

d'Lëtzebuerger Land du 03.07.2015

Il paraît que les bédouins, pour se rafraîchir après une journée au Sahara, boivent du thé brûlant. De même, dans nos contrées, les températures caniculaires actuelles appellent le commun des habitants, tel un réflexe pavlovien, à porter à incandescence quelques kilos de charbon à moins de cinquante centimètres de leur corps, puis à rester, le bras roussi, le visage enfumé, au-dessus de braises sur lesquelles défilera tout ce qui est susceptible de former une croûte brune et goûteuse au contact d’une chaleur intense : du poulet, des poissons, des saucisses, des hamburgers, des poivrons, des aubergines, des épis de maïs, des tranches de lard, et à peu près tout ce qu’on peut imaginer à base de bœuf, de porc, de veau ou de mélange des trois. Voire des chamallows ou des camemberts.

Qu’on ne s’y trompe pas, toutefois, l’homme face à son grill c’est comme Clint Eastwood face à Lee Van Cleef dans un film de Sergio Leone. Il a l’air sombre, flegmatique, ses gestes sont lents, précis, ses yeux sont plissés, et pas seulement à cause du vent qui lui souffle la fumée dans le mauvais sens, mais parce qu’il revit l’histoire immuable du chef de tribu, en charge de nourrir sa famille. Les mauvais esprits feront remarquer que, comme par hasard, le jour où Monsieur fait la cuisine, c’est justement quand il n’y aura pas de plat à laver ensuite, voire pas de vaisselle du tout si les convives acceptent de manger leur saucisse dans un petit pain et de boire leur bière dans un gobelet en plastique. Mais ces remarques sont perfides : ce n’est pas de la fainéantise, c’est un retour aux sources. Manger avec les doigts fait partie du cérémonial.

Comme tout rituel, il faut choisir son courant spirituel : boule Weber, barbecue maçonné au fond du jardin, ensemble semi-professionnel au gaz naturel avec pierres de lave ou modèle jetable en aluminium pour grillade improvisée sur les rives du lac d’Echternach ? Allumage au zip, à la buchette de bois ou avec un simple papier journal glissé dans une cheminée d’allumage ? Bofferding, Simon, Diekirch ou rosé de Provence ? Une fois ces questions philosophiques tranchées, l’homme peut profiter de ses retrouvailles avec sa vraie nature en toute quiétude, loin de la technologie et des tracasseries du quotidien. Est-ce que votre voisin, qui se croit obligé d’exhiber sa pilosité néanderthalienne quand il fait griller des saucisses, ne vous semble pas confirmer notre ascendance commune de chasseurs-cueilleurs, même s’il est plutôt allé chercher sa barbaque en haut du plateau du Kirchberg que dans les steppes hostiles ?

Ceci dit, les spécialistes vous le diront, une bonne braise, c’est meilleur à plusieurs. Et par « plusieurs », il faut comprendre « beaucoup ». D’ailleurs, la vraie grillfest, c’est celle du village, avec stand Bernard Massard et coverband qui reprend Abba et AC/DC. Là, on passe au niveau industriel, et la Wurscht prend, si l’on ose dire, toute sa dimension sociale, culturelle et gastronomique. C’est l’occasion de récolter un peu d’argent pour les associations, de discuter avec ses voisins dans la file pour acheter les tickets, puis ses voisins dans la file pour chercher la nourriture, et enfin, ses voisins de banc, de partager le moindre rayon de soleil avec des vieux ou des jeunes, des banquiers, des fonctionnaires ou des agriculteurs. Le potentiel fédérateur de la saucisse est illimité. Pas besoin de poster une photo de bifanas sur Instagram pour faire partager ce que vous mangez. L’odeur est suffisante.

Avec les beaux jours, vient également l’autre circonstance où il est indispensable de manger autour d’un feu, faute de cuisine Miwwel & Kichechef à disposition : le temps des festivals, où le grill n’est plus le thème principal, mais un ingrédient de survie. Les adeptes du Rock-A-Field seront ainsi quelques milliers à partager leur amour des musiques électriques et des décibels pendant trois jours ce week-end. Pour résister à cette performance physique, leur corps a bien besoin d’un carburant, si possible pratique à déguster debout, voire debout coincé entre une barrière de sécurité et quelques fans à l’enthousiasme débordant. Cette année, les organisateurs proposent un renouvellement au niveau du menu proposé, qui sera peut-être un peu moins roots que la traditionnelle frites + saucisses, avec sushis, hamburgers végétariens, salades composées et même gnocchis aux truffes. Le rock’n roll version Luxembourg, quoi.

Cyril B.
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