Au théâtre

Le masque et la robe

d'Lëtzebuerger Land du 30.03.2012

S’il n’en reste qu’un pour avoir sa place dans cette rubrique, c’est bien lui, Maître Jacques Vergès, qui a passé sa vie à dire les maux et à plaider leurs causes. Mais l’autre soir, sur les tréteaux du Théâtre des Capucins, le « serial plaideur » est surtout venu plaider sa propre cause. Aucun effet de manche dans le spectacle de l’acteur Jacques Vergès, de ces effets de manche dont l’avocat Vergès Jacques pourtant use et abuse. Le prétoire est une scène et si le crime est muet, le procès lui rend la parole, tel fut le canevas du spectacle que l’illustre maître (se) donna devant une salle comble qui manifesta plus d’une fois ses réserves par sonneries de portables interposées.

Mais l’homme, ce soir-là, chercha manifestement le consensus et s’abstint de toute provocation. De la militante pour l’Algérie libre condamnée à mort à Jeanne d’Arc brûlée par les Anglais à Rouen, d’Antigone à Médée, de Landru à Violette Nozière et au Christ, tous les illustres accusés de l’histoire défilaient devant nous. Tous ? Non, car il manquait à l’appel Barbie, Khadafi, Milosevic, Pol Pot et autres Laurent Gbagbo, tous ces grands criminels associés au nom du sulfureux avocat du diable qui évita soigneusement les sujets qui fâchent et refusa de nous donner des verges pour battre Vergès.

Ce ne fut donc pas une tragédie que nous interpréta l’homme de loi, mais plutôt une plaidoirie et, pourquoi pas, une leçon de morale que l’avocat, contrairement au juge, est en droit d’asséner. Ramener le monstre à sa part d’humanité, sortir ses zones d’ombre et provoquer ainsi la catharsis, tant pour la société que pour son coupable, voilà l’essence même du spectacle de la justice et du théâtre. Pour atteindre ce but, les acteurs antiques portaient des masques (synonyme du mot de comédien) que les Grecs appelaient personae, des personnes donc, des personnages parfois ou tout simplement aussi… le « personne » d’Ulysse.

Nous avons assisté l’autre soir à un spectacle sobre et noble. Mais en se refusant à faire le Jacques, en évitant de parler de ses propres zones d’ombre, l’homme de robe n’a justement pas tombé ce masque et il lui faut rendre cette justice que l’avocat n’est jamais aussi mal défendu que par lui-même.

Yvan
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