Circonscription Sud

Rouge fané

d'Lëtzebuerger Land du 14.10.1999

Majorité absolue obtenue ou fortifiée dans cinq communes, majorité relative dans quatre autres, sur seize communes du Sud où l'on vote à la proportionnelle au total. A priori, le bilan du parti socialiste dans son antre historique est positif. Les défaites, surtout celle enregistrée à Esch-sur-Alzette, berceau du mouvement ouvrier luxembourgeois (voir ci-contre), ainsi que les revers subis à Pétange (le Parti chrétien-social y obtient son unique majorité absolue) ou à Bascharage risquent cependant de peser lourd, surtout sur le plan symbolique. Dudelange et Bettembourg restent les communes phares du POSL. Rumelange, où la répartition des sièges n'a pas changé depuis 1975, a confirmé sa tradition socialiste. Deux communes où le vote a eu lieu pour la première fois par scrutin proportionnel, Roeser et Steinfort, parfont le tableau des majorités absolues socialistes. Schifflange et Kayl ont retrouvé une majorité socialiste qui a été confirmée à Differdange. Quant à Kopstal, la liste apparentée socialiste Är Équipe y a remporté le premier vote à la proportionnelle. Les libéraux ont obtenu leur seul succès au Sud à Mamer. Le Parti chrétien-social, outre ses victoires retentissantes à Esch-sur-Alzette, à Pétange et à Bascharage, a confirmé sa prédominance à Kehlen, Mondercange et Sanem. Sans pour autant réussissant à mettre fin à la continuelle érosion de ses scores. Le Sud a connu ces dernières années de profonds glissements socioculturels. L'industrie lourde n'y est quasiment plus présente, l'industrie légère, le commerce, les services et le tiers secteur ont repris la relève. De sorte que la plupart des quartiers ouvriers se sont continuellement mutés en cités dortoirs plus ou moins embourgeoisées. Les différences sociologiques entre les communes du Sud sont donc importantes, prenant le pas sur le passé historique de la région. De plus, la circonscription électorale du Sud s'étend de la frontière française à la circonférence de la capitale. Lors du découpage de la carte électorale, la volonté politique a ainsi intégré à la circonscription des communes périphériques de Luxembourg Ville (Mamer, Kopstal/Bridel, Kehlen, Roeser), de façon à constituer un contrepoids au Sud industriel, représenté par Esch-sur-Alzette, Differdange, Kayl ou encore Dudelange. Les élections communales sont donc éminemment locales. La comparaison entre les résultats du scrutin législatif de juin et des élections communales de dimanche dernier souligne ce constat. Le POSL parvient à améliorer son médiocre score de juin dans quasiment toutes les communes. En réussissant des performances spectaculaires par endroits : une amélioration, par rapport à juin, de plus de vingt pour cent à Roeser, de près de trente pour cent à Steinfort, de plus de 17 pour cent à Bettembourg, de plus de treize pour cent à Dudelange ainsi qu'un bond de 18 pour cent à Kehlen. Ce constat s'inverse pour le PCS qui, à l'exception notoire de Pétange où les chrétiens-sociaux améliorent leur résultat des législatives de presque treize pour cent, perd plus qu'il ne gagne. En juin, le PCS avait aussi perdu en voix, bien que raflant la mise aux socialistes dans le Sud. Pour les libéraux, grands vainqueurs des législatives au Sud, cette tendance est encore plus spectaculaire. Le PDL améliore ses scores obtenus lors du dernier scrutin communal de 1993 et obtient des mandats supplémentaires à Mamer, Bettembourg, Differdange, Bascharage et Schifflange. Mais il ne parvient pas, à quelques exceptions près, à atteindre les résultats obtenus dans les communes lors des législatives et perd même localement du terrain (perte d'un mandat à Pétange et à Kayl). L'ADR, malgré sa thématique plutôt nationale, a pris pied dans quelques agglomérations du Sud. Le parti populiste est ainsi présent à Esch (deuxième mandat), à Mondercange, à Bascharage, à Sanem, à Dudelange (premier mandat), à Schifflange et à Differdange (mandat confirmé). Le parti du député-maire de Frisange, Gast Gybérien, n'a cependant pas réussi à faire son entrée dans les conseils communaux de Bettembourg, Kayl, Pétange, Roeser et Rumelange. Largement en dessous de son score obtenu lors des élections législatives (à l'exception notoire d'Esch-sur-Alzette), l'ADR doit ses succès surtout à la popularité locale de ses candidats. L'origine des votes qui se sont portés sur l'ADR diffère selon les communes. Globalement, il semble cependant que c'est surtout l'électorat PCS qui a opté pour le vote ADR. Le bilan des Verts est plus que mitigé. D'un côté, ils obtiennent leur meilleur résultat national à Mamer (16,02 pour cent) et font leur entrée, en présentant une liste incomplète, au conseil communal de Kopstal. De l'autre, les Verts perdent un mandat à Dudelange, à Esch-sur-Alzette et à Sanem (où les Verts faisaient partie de la coalition communale), leur unique mandat à Bettembourg et, faute de liste, à Pétange où siégeaient cependant deux conseillers verts. Déi Gréng ont perdu presque partout en suffrages, ce qui a été tout bénéfice pour le PCS à Pétange, mais ailleurs, ce sont surtout le POSL et Déi Lénk qui ont récupéré les voix en souffrance. Déi Lénk ont réussi à se maintenir, voire améliorer leur score - qui s'aligne à peu près sur les résultats obtenus lors des législatives - dans leurs communes " historiques ". L'alliance entre le Parti communiste et la Nei Lénk s'est ainsi stabilisée après la bérézina des deux dernières élections communales. Cette stabilisation s'est faite au détriment des Verts, mais aussi des socialistes qui perdent un siège au profit de Déi Lénk à Esch-sur-Alzette. Il s'agit là d'ailleurs du seul mandat supplémentaire des Lénk dans la circonscription Sud. L'alliance de la gauche est encore présente à Differdange, à Sanem et à Rumelange mais n'a pas réussi sa percée à Pétange et à Steinfort. Dans les communes où Déi Lénk ne présentaient pas de listes, les principaux bénéficiaires en ont été les socialistes (à l'exemple de Kayl ou de Dudelange). La hiérarchie des partis au Sud est ainsi bien établie. À l'exception de Mamer - qui tout compte fait reste un cas à part - et de Kopstal, ce sont le PCS et le POSL qui arrivent en tête des scrutins. Les libéraux, premiers à Mamer et deuxième à Kopstal, arrivent majoritairement en troisième position. Le PDL arrive cependant derrière Déi Lénk à Rumelange, en cinquième position à Dudelange, et en sixième et bon dernier à Sanem. Les Verts, l'ADR et Déi Lénk se disputent la queue du classement avec un léger avantage aux Gréng. À Sanem et à Dudelange, les Verts arrivent en troisième rang, alors qu'ils se font dépasser par Déi Lénk et l'ADR à Rumelange et à Esch, par l'ADR à Mondercange. Déi Lénk devancent les deux " petites " formations à Esch-sur-Alzette et à Rumelange, et n'arrivent en dernière position que dans les communes où ils n'ont pas obtenu de mandat et à Differdange. Il est vrai que ces trois partis ne possèdent pas le même électorat. Les reports de voix sur ces partis se font plutôt par rapport aux trois " grands " partis dont les résultats se ressentent des succès respectifs des " petits " partis. Les élections communales sont un exercice à géométrie variable, ne permettant que peu de conclusions générales. La popularité locale des candidats importe autant que les spécificités propres à chaque commune. Cela se constate surtout dans les communes où le vote s'est déroulé pour la première fois selon les modalités du scrutin proportionnel. La couleur des listes y a moins joué que la personnalité des candidats, à l'image du score du député-maire socialiste de Steinfort, Jean Asselborn. Si dans les grandes agglomérations, l'enjeu devient plus politique, il n'en reste pas moins qu'il s'agit là aussi, pour les candidats, de se positionner par leur popularité locale au sein de leur parti. Des partis qui fonctionnent selon une logique nationale et ont ainsi parfois quelques problèmes à contrôler leurs sections locales. Asselborn, Lux et Di Bartolomeo du côté socialiste, Ady Jung et Jean-Marie Halsdorff pour le PCS, qui ont tous des ambitions nationales, se voient ainsi légitimés par leurs succès personnels. La circonscription Sud reste donc majoritairement rouge, même si les victoires socialistes n'aboutissent pas toujours à une prééminence socialiste au conseil communal. Ainsi, à Kayl, l'ancienne coalition entre le PCS et le PDL, quoique affaiblie, essayera de se maintenir ; à Schifflange, la députée-maire Nelly Stein (PCS) envisage même des pourparlers avec l'ADR pour garder son siège de bourgmestre. Les négociations de coalition sont ainsi autant dictées par les aspirations personnelles ou partisanes que par la logique électorale, ou, pour reprendre la phrase favorite des élus laissés pour compte, " le respect de la volonté de l'électeur ". Cela vaut surtout pour des communes où l'influence traditionnellement de gauche est importante et où les autres partis ont quelque mal à contenir celle-ci. Au Sud, l'érosion du PCS, et celle, à un degré moindre, du POSL, continuent. Bettembourg, où le PCS tombe de 42,5 pour cent en 1975 à 25,6 pour cent en 1999, en est une illustration ; Esch-sur-Alzette, où le POSL avait atteint un score de 41,2 en 1981 pour arriver à 29,2 pour cent en 1999 en est une autre. Les libéraux, quant à eux, n'ont jamais véritablement su prendre pied dans le Sud, hormis peut-être dans les communes en périphérie de la capitale. L'apparition de nouvelles formations politiques ayant un certain poids, telles que Déi Gréng ou l'ADR, est partiellement responsable de l'érosion des partis traditionnels. Mais elle n'explique pas en soi le phénomène. Sur le plan communal, les listes à caractère purement local ont toujours existé, et des éphémères formations politiques telles que le SdP ou la Nationalbeweghong ont, avec plus ou moins de succès, chassés sur les terres des grands partis lors des scrutins antérieurs. De plus, dans une ville comme Dudelange, où pas moins de six listes se sont présentées, le POSL a réussi à s'imposer avec 59,8 pour cent, à Differdange, malgré les six en présence, la situation est stable depuis des lustres. Sur le plan local, les traditions ne se perdent pas brutalement. Surtout dans une région où l'histoire industrielle pèse lourdement, quoiqu'elle appartient presque définitivement au passé.

L'ADR serait-il devenu fréquentable ? La présidente du Parti chrétien-social, Erna Hennicot-Schoepges, a en tout cas déclaré, hier matin sur RTL Radio Lëtzebuerg, qu'il faut " prendre en compte les réalités ". Elle a, de la sorte, donné feu vert aux édiles locaux du PCS pour engager des pourparlers avec l'ADR là où une coalition avec le parti populiste pourrait amener une majorité au conseil communal. À première vue, il s'agit d'un volte-face surprenant. L'ADR a été déclaré persona non grata par le Premier ministre Jean-Claude Juncker. Or, Juncker est le leader implicite du PCS, bien qu'il soit de plus en plus contesté dans ses propres rangs. Difficile à croire que la présidente du parti ait réalisée sa sortie sans en avoir référé au mentor du PCS auparavant, d'autant plus qu'elle compte parmi les fidèles de ce dernier. À quoi bon alors déclarer publiquement que l'ADR est devenu une force politique qu'on peut considérer comme partenaire politique ? Le soupçon n'est pas loin que l'ADR soit utilisé par le PCS pour mettre la pression sur le POSL qui, entre autres à Esch-sur-Alzette et à Schifflange, enquiquine quelque peu les chrétiens-sociaux en vue de la constitution des futures coalitions. À Schifflange, les socialistes revendiquent le poste de bourgmestre, au grand dam de la députée-maire sortante Nelly Stein. À Esch-sur-Alzette, après les tergiversations du bourgmestre battu François Schaack, les socialistes essayent de reprendre l'initiative. En proposant la priorité des pourparlers au PDL et à Déi Lénk qui comptent chacun deux mandats. En sortant l'ADR de son isolation, le PCS essaye de maintenir le POSL auquel les chrétiens-sociaux délèguent implicitement la responsabilité de leur acte, étant donné que ce serait la faute aux socialistes si jamais les chrétiens-sociaux doivent envisager le recours à l'ADR. Mais ce jeu est d'autant plus dangereux qu'en fin de compte, il s'apparente plus à un battement d'ailes qu'à une sérieuse option. L'ADR, dans une première prise de position, se montre réservé. Pas question pour son leader, Gast Gybérien, de devenir l'otage du PCS dans le bras de fer entre le PCS et le POSL. Mais l'ADR bénéficie dorénavant d'un crédit politique inespéré qui pourrait se révéler tout bonus côté popularité. Le PCS déroule le tapis rouge pour l'entrée en fanfare sur la scène politique " fréquentable " d'un parti éminemment populiste, antiparlementaire et qui possède tous les éléments nécessaires pour chavirer vers l'extrême-droite. La situation à Esch-sur-Alzette est certes compliquée. Le " joker " ADR est une réaction du PCS face à l'agitation des socialistes qui essayent tout pour ne pas perdre la face. La possibilité d'une coalition à trois avec le PDL et Déi Lénk, annoncée par le POSL, n'est en fin de compte qu'un dernier baroud d'honneur des socialistes. Cette majorité ne se baserait que sur une seule voix de majorité, et outre la présence d'Aloyse Bisdorff qui déplaît à nombre de socialistes, le système de rotation appliqué par Déi Lénk amènerait une majorité trop fragile face à une très sévère opposition du PCS. Il est d'ailleurs peu probable que le PDL se laisse embarquer dans cette aventure. Ce même PDL serait nécessaire à une constellation avec l'ADR et le PCS. Or, la tête de liste libérale, Marco Schroell, se refuse, en son nom personnel, à toute collaboration avec l'ADR. Et le président de la section locale du PCS, François Maroldt, quoique ne voulant pas interpréter les propos de la présidente de parti, ne s'imagine pas non plus une collaboration avec le parti populiste. Tout laisse croire qu'en fin de compte, Esch connaîtra à terme une coalition PCS/POSL. Mais le coup de poker du PCS, en ce qui concerne l'ADR, risque de faire des ravages, autant il a boule-versé l'entendement politique au Luxembourg.

marc gerges
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