Après l’Oscar et la faillite de Delux, le secteur de l’audiovisuel attend la réforme du Film Fund et craint des coupes budgétaires dès 2015. Qui pourraient faire vaciller cette jeune industrie culturelle

L’histoire du gâteau

d'Lëtzebuerger Land vom 20.06.2014

V for Victory Ils le fêtent comme une victoire. Sinon définitive, au moins comme une victoire d’étape dans le développement du secteur audiovisuel au Luxembourg : les auteurs, réalisateurs et scénaristes réunis dans le Lars (qui compte une cinquantaine de membres, dont la moitié exercent le métier à plein temps) ont obtenu la double assurance du ministre des Médias Xavier Bettel (DP) lors d’une réunion qui a eu lieu début mai, et de la ministre de la Culture Maggy Nagel (DP) lors du festival de Cannes que la nouvelle politique de soutien à la production audiovisuelle allait se consacrer davantage à la créativité. Avec la réforme de la loi de 1988 sur le soutien à la production audiovisuelle, dont le projet de loi est actuellement sur la dernière ligne droite de la procédure législative, sera instauré un système d’aide au développement de projets de film. En gros, il s’agira d’une aide à l’écriture qui se situerait avant le stade existant actuellement et qui implique toujours obligatoirement que l’idée ait déjà trouvé un producteur prêt à porter le projet. Or, affirment les auteurs et scénaristes, parfois, ils ont envie de développer un synopsis pour l’originalité de l’idée, sans être certains que ce sera forcément un film, ils aimeraient pouvoir écrire sans contrainte, en amont de la concrétisation d’un projet.

« Avec le nouveau gouvernement, nous sentons pour la première fois que le vent tourne, qu’on écoute désormais nos doléances, affirme le réalisateur Yann Tonnar, secrétaire général du Lars. Ces assurances de la part des nouveaux ministres sont pour nous une preuve que la toute-puissance des producteurs dans ce domaine est désormais cassée. Jusqu’à présent, ils ont toujours été les garde-barrières entre le Film Fund et la production audiovisuelle. » Pour Guy Daleiden (DP), le directeur du Film Fund, cette « omnipotence » des producteurs dans le domaine a surtout une explication historique : Ce sont les producteurs qui ont créé le secteur, et, durant vingt ans, ils étaient la seule profession organisée, la seule corporation à articuler les besoins du métier. Depuis lors, les auteurs et réalisateurs se sont fédérés au sein du Lars, les techniciens à l’Alta (Association luxembourgeoise des techniciens de l’audiovisuel) et les acteurs sont représentés par Actors.lu (ils sont les moins bien structurés). Et chacune de ces associations a désormais son mot à dire, aussi bien directement vis-à-vis du Film Fund – Guy Daleiden affirme les prendre tous au sérieux – qu’au sein du secteur, par le biais du conseil d’administration de la Filmakademie, qui cherche à fédérer tout le monde.

L’idée d’une aide directe aux auteurs n’est pas une invention luxembourgeoise, ce système existe par exemple dans des pays comme le Canada ou l’Irlande, explique Guy Daleiden. Dans le cadre de la mission du Film Fund de « développer le secteur audiovisuel », il envisage l’instauration de « micro-aides » de 50 000, 100 000, voire 200 000 euros, qui seraient donc investies dans la seule écriture d’un projet, sans autre engagement pour l’auteur. Actuellement, les demandes d’aides à l’écriture, qui peuvent être de l’ordre de 300 000 euros, doivent encore obligatoirement être introduites à un stade plus avancé, lorsque l’auteur ou réalisateur a déjà trouvé un producteur pour son projet. D’ailleurs, Claude Waringo, producteur chez Samsa et négociateur pour l’Ulpa (Union luxembourgeoise des producteurs de l’audiovisuel), voit l’idée de telles aides avec méfiance, estimant que si un auteur ou réalisateur ne trouve pas de producteur parmi les huit ou neuf qui s’engagent pour la production autochtone, c’est que, peut-être, son idée est tout simplement mauvaise. Et d’affirmer que sa société investit déjà aujourd’hui des sommes considérables comme avances sur recettes sur le développement de projets de films. Il ne voit pas ce qu’une subvention directe pourrait changer à la qualité des projets.

The Matrix L’idée pourtant ne date pas d’hier : depuis des années, les responsables politiques, les producteurs, les critiques et même le grand public constatent que la grande faiblesse du cinéma luxembourgeois sont les scénarios défaillants. Une aide directe à ceux qui les écrivent est donc une réaction à ce constat, le Film Fund étant visiblement persuadé qu’une aide financière assurera la liberté nécessaire aux auteurs pour écrire les histoires qui vont valoir des prix aux films autochtones. « Il y a beaucoup plus de créativité parmi nos membres que ce qui est finalement réalisé », affirme ainsi Yann Tonnar. Pour preuve : une douzaine d’auteurs fédérés au Lars viennent de remporter le concours lancé par le Film Fund et RTL pour la série télévisuelle qui succédera à Comeback et Weemseessdett ? lors de la saison 2014/2015. Leur idée d’une série de films documentaires a gagné parmi 45 participants.

Et voilà un deuxième constat : suite au remplacement du système des certificats d’investissement audiovisuel par des aides sélectives directes, le secteur s’est énormément développé. Sur trois ans, en 2012-2013-2014, le Film Fund avait à sa disposition une centaine de millions d’euros, soit 20-40-40 millions, ou 33 millions par an en moyenne. Ce qui a fait exploser non seulement le nombre de sociétés de production, qui, en un an et demi, sont devenues une vingtaine (au lieu des douze membres de l’Ulpa en 2012 encore), mais aussi le nombre de dossiers de demande soumis au Film Fund en un an. Ce sont désormais entre 80 et 100 demandes par an, dont le taux d’acceptation a chuté de cinquante à une trentaine de pour cent. Jusqu’à présent, l’attribution des aides est décidée par le conseil d’administration du Film Fund, sur avis d’un comité financier et technique et d’un deuxième comité, de lecture. Une prochaine session aura lieu la semaine prochaine, et les producteurs et réalisateurs ne reçoivent qu’une décision après la réunion. Après la réforme, il devrait y avoir un échange plus direct sur les différents projets et une procédure contradictoire, lors de laquelle les intéressés devraient pouvoir défendre leurs films.

Austérité ? La plus grande crainte des producteurs, des réalisateurs, mais aussi du Film Fund est actuellement celle de l’avenir financier. Car ils ignorent complètement quel budget sera alloué à l’audiovisuel l’année prochaine. Guy Daleiden ne veut pas donner de chiffres sur sa demande dans le cadre de la procédure budgétaire, dont les négociations sont en cours, mais affirme qu’en temps d’austérité, le film doit aussi être prêt à faire des sacrifices, même s’il faut être conscient que, sans le subventionnement de l’État, ce sont 700 à 750 emplois qui sont en danger. « Mais je suis persuadé que nous pouvons aussi ‘faire plus avec moins’ comme le demande le gouvernement », dit-il. Sa proposition est par exemple de réduire les sommes maximales attribuées aux coproductions dans lesquelles le producteur luxembourgeois est minoritaire des 2,4 millions actuels à deux millions d’euros – à discuter encore avec l’Ulpa. Le problème est que le secteur audiovisuel combine un aspect industriel avec une visée culturelle et que l’aide publique est davantage liée à la culture – les productions autochtones sont majoritairement subventionnées par la main publique –, alors que les grosses coproductions créent surtout du travail et des retombées économiques...

Les producteurs doivent-ils donc prévoir une période plus difficile ? Les studios de Filmland à Kehlen connaissent déjà une première traversée du désert, les films ayant été retenus par le Film Fund et qui se tourneront cet été le seront en extérieur – donc les studios restent vides et les producteurs associés dans la gestion du site doivent payer le loyer de leur poche.

Gouvernance Un des facteurs sensibles touchant au développement du secteur audiovisuel est celui de la gouvernance du Film Fund, qui fonctionne actuellement encore beaucoup selon le système D : une toute petite équipe gérant une multitude de dossiers, de la gestion des demandes d’aides en passant par la promotion (à Cannes, à Annecy ou pour la remise des Oscars à Hollywood) jusqu’à la mise en réseau des différents professionnels dans le cadre par exemple du Filmpräis, ou la gestion de sociétés de production en difficultés comme récemment lors de la faillite de Delux. Le projet de loi déposé en 2012 par le ministre de l’époque François Biltgen (CSV) prévoyait une structure décisionnelle tricéphale : un conseil d’administration de trois fonctionnaires arrêtant le budget annuel du fonds, un comité d’évaluation donnant un avis sur la qualité et la faisabilité d’un projet et un directeur qui devait prendre une décision finale. Guy Daleiden serait donc devenu une sorte de monarque, un rôle dont il affirme lui-même n’avoir jamais voulu. Après les amendements des députés, le comité d’évaluation devient un « comité de sélection », constitué de deux membres du Film Fund avec voix décisionnelle et de trois à cinq membres extérieurs n’ayant aucun lien direct avec le secteur autochtone. Ce sera ce comité qui prendra désormais les décisions, le directeur y participe et peut donc plus facilement assumer la responsabilité de ce qui a été retenu.

Aussi bien les producteurs que les auteurs et réalisateurs se réjouissent de ce nouvel organe, d’autant plus que leurs fédérations seront associées au choix des membres. Et ce nouveau comité aura plus de temps à sa disposition lors de ses réunions et entendra aussi les intéressés lors d’un réel échange. « Pour nous, il est essentiel de pouvoir se regarder dans les yeux pour parler d’un projet de film », dit Claude Waringo. Car il est vrai que tout, au cinéma, est une question du regard.

josée hansen
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