Londres gardera un rôle prééminent après le Brexit

Fragmentations

d'Lëtzebuerger Land du 03.05.2019

En juillet 2017, peu après sa nomination, le Premier ministre français Édouard Philippe présentait une série de mesures visant à faire de Paris « le centre financier numéro un en Europe après le Brexit », un an après le référendum britannique. Une ambition jugée démesurée, mais sans doute confortée quatre mois plus tard par l’annonce de l’installation à Paris, déjà siège de L’Autorité européenne des marchés financiers (ESMA), de l’Autorité bancaire européenne implantée à Londres depuis sa création en 2011. Mais d’autres places concurrentes comme Francfort, Dublin et Luxembourg sont aussi sur les rangs pour récupérer des activités financières appelées à quitter le Royaume-Uni.

Or, c’est bien là le problème. Plusieurs études montrent que, si plusieurs centres financiers d’Europe continentale tireront profit du Brexit, la suprématie de Londres n’en sera pas affectée, avec au bout du compte une fragmentation croissante du secteur financier en Europe.

C’est en particulier le cas d’un document publié fin décembre 2018 par le Centre for Banking Research de la Cass Business School (CBS) de Londres. On objectera que les chercheurs prêchent pour leur paroisse, puisqu’ils appartiennent à la City University of London. Mais leurs analyses et leurs conclusions rejoignent celles d’autres travaux menés depuis le vote en faveur du « leave ». Ainsi selon la 25e édition de l’Indice des centres financiers mondiaux publiée en mars 2019, sur les quinze places financières les plus prometteuses parmi 112 villes étudiées, Londres est encore à la 14e place d’un palmarès on l’on trouve comme attendu Francfort (3e), Paris (8e) et Dublin (10e).

Londres était une place financière majeure bien avant l’entrée du Royaume-Uni dans ce qui était alors la Communauté économique européenne en 1973 et son adhésion a encore renforcé son rôle prédominant. Le rapport de la CBS rappelle les atouts traditionnels de Londres, qui ont d’ailleurs été soulignés dans une étude du Parlement européen. L’anglais est la langue véhiculaire des affaires dans le monde entier. Le fuseau horaire (GMT) permet aux heures de bureau de chevaucher celles du Moyen-Orient, de l’Amérique et de l’Asie, mettant la ville en bonne position pour les négociations et les transactions internationales. L’environnement légal et règlementaire « solide et stable » est rassurant pour les investisseurs, créanciers ou actionnaires, autant que le régime fiscal compétitif.

Londres est aussi le principal « marché de talents » en Europe en raison de la réputation de « l’offre universitaire britannique en matière d’économie et de finance » mais aussi parce qu’elle attire les meilleurs diplômés des universités étrangères, par les débouchés et par le côté cosmopolite de la ville, qui dispose par ailleurs d’un personnel qualifié à tous les niveaux d’emplois dans la finance.

Pour la Cass Business School, ces atouts joueront toujours un rôle-clé à l’avenir. Mais l’élément principal reste le poids financier de la City, qui a largement profité de son adhésion à l’UE, même si 45 pour cent des institutions sondées par la CBS estiment que la règlementation et la supervision européennes ont freiné sa capacité de développement et d’innovation.

Financièrement, Londres, où un million de personnes travaillent dans la banque, l’assurance, la gestion d’actifs et les infrastructures de marchés, a une forte dimension internationale : la moitié des institutions financières mondiales y ont leur siège européen, et les établissements britanniques sont eux-mêmes très portés sur l’étranger.

Certaines activités financières sont directement liées à ces implantations. Ainsi la présence de banques internationales, très exposées aux variations des taux d’intérêt, des prix des produits de base et des cours de change booste les marchés de produits dérivés. De fait, Londres est avec New York le principal hub de négoce des swaps de taux d’intérêt et de devises. Quinze pour cent des sociétés cotées hors de leur pays d’origine choisissent le London Stock Exchange pour leurs levées de fonds, de sorte celui-ci liste plus du double d’entreprises internationales que son concurrent européen Euronext, basé à Paris.

Par ailleurs, Londres est une place forte de la dette. Les entreprises et les États du monde entier viennent y émettre des obligations, parfois en devises comme la roupie indienne, avec un encours de financements internationaux deux fois plus élevé que celui de son concurrent français. Enfin le marché des changes y pèse lourd : plus du tiers des transactions en devises se négocient au Royaume-Uni, soit près de deux fois le montant moyen aux États-Unis. Londres réalise même 43 pour cent des échanges mondiaux en euros, soit plus de huit fois le montant enregistré en France.

Les services financiers pèsent 6,5 pour cent du PIB britannique, un niveau exceptionnel pour un grand pays (France : 3,6 pour cent). Principalement situés à Londres, ils emploient deux fois plus de salariés qu’à Francfort et génèrent un surplus économique six fois supérieur à celui de Dublin. Ils sont de loin le principal contributeur net à l’excédent commercial du Royaume-Uni dans le secteur des services. Et juste avant le référendum de 2016, le Royaume-Uni représentait 17 pour cent des exportations mondiales totales de services financiers tandis que l’Allemagne ne pesait que six pour cent, et la France et l’Irlande chacune trois pour cent.

Sur ces services financiers se greffe un ensemble de « services professionnels connexes hautement spécialisés » qui occupent eux aussi un million de personnes dans les domaines de la comptabilité, de l’audit, du conseil et de la technologie, créant un écosystème unique au monde, moteur de la croissance et de l’emploi au Royaume-Uni.

Selon la CBS, « ces facteurs permettront à Londres de conserver sa position de hub financier mondial post-Brexit ». Elle cite une enquête récente de l’Association of Foreign Banks UK, selon laquelle la très grande majorité de ces banques ont la ferme volonté de rester à Londres, estimant que son rôle en tant que centre financier international ne sera pas affecté à long terme par l’incertitude actuelle.

Mais une perte de substance est inévitable, avec « des répercussions sur la compétitivité du secteur des services financiers, et sa capacité à contribuer à générer du commerce et des investissements, à créer des emplois et à contribuer à la production et aux recettes fiscales ». La perspective du Brexit, quelle que soit sa forme, amène de nombreuses institutions à transférer certaines opérations basées à Londres dans de nouveaux centres au sein de l’Union européenne.

La CBS a souhaité savoir quelles caractéristiques clés d’un pôle financier sont les plus susceptibles d’influencer le choix du lieu d’implantation. La taille de l’économie, celle du secteur financier (en termes de nombre d’institutions financières), la présence de services auxiliaires arrivent en tête et expliquent pourquoi les places de Paris et de Francfort sont privilégiées.

En décembre 2018, lors d’une conférence organisée à Paris, Nicolas Mackel, le CEO de Luxembourg for Finance, a évoqué une multi-polarisation du paysage financier européen. « Le Brexit va accroître la spécialisation de chacun, anticipe-t-il. Par exemple, Paris pour les opérations de trading de produits dérivés ou le Luxembourg pour la gestion d’actifs ». Selon lui, cinq pôles devraient se constituer autour de Paris et Francfort mais également de Luxembourg, Dublin et Amsterdam. On peut aussi penser à Bruxelles, Milan ou Madrid. Chaque place pouvant s’appuyer sur ses propres atouts, Nicolas Mackel exclut une forte concurrence entre elles et croit plutôt à leur complémentarité, à l’image de New York et de Chicago aux États-Unis, où existent aussi les places de Boston et San Francisco.

Un expert parisien a parlé de « réseau polycentrique intégré de places financières ». Mais un réseau déséquilibré car très clairement, ces autres centres européens ne font pas le poids par rapport à Londres, comme le montre le Global Financial Centres Index (GFCI), publié deux fois par an depuis 2007. Cet indice d’attractivité prend en compte plusieurs dimensions : l’environnement des affaires, le niveau de développement du secteur financier, les infrastructures, la fiscalité, le capital humain et la réputation.

À l’automne 2018, Londres avait perdu sa première place, détenue depuis l’origine, au profit de New York, sous l’effet des incertitudes liées au Brexit. Mais ses rivaux européens sont toujours très loin derrière, parfois à des rangs humiliants compte tenu de leurs ambitions affichées. Ainsi seuls Zürich et Francfort apparaissent dans le « Top Dix » des quelques 112 places financières étudiées, respectivement à 8e et à la 10e place. La ville européenne suivante est Paris à la 27e place, derrière les Bermudes, les îles Cayman et Casablanca ! Viennent ensuite Genève (28e) et Luxembourg (30e). Dublin, souvent citée comme une des bénéficiaires possibles du Brexit, pointe au 38e rang, derrière Monaco, Édimbourg et Madrid (respectivement 33e, 35e et 37e). Tous les autres centres financiers européens sont au-delà de la 40e place (Bruxelles est 51e).

Dans la vingtième édition du GFCI, publié en septembre 2016, le Luxembourg était à la 12e place et en a donc perdu 18, alors qu’elle figurait alors au 8e rang (et seule ville européenne) sur les quinze centres financiers les plus prometteurs ! Depuis cette date, seuls Monaco, Édimbourg et Madrid, qui pointaient entre la 65e et la 70e place, ont connu une une forte progression. Presque tous les autres ont baissé dans le classement, ou stagné comme Paris (plus deux places seulement). Francfort est la seule ville européenne à tirer son épingle du jeu en gagnant neuf places.

Aucune de ces places n’est en mesure de remplacer Londres, qui après le Brexit restera incontournable pour les entreprises et les institutions financières de l’UE. Point révélateur : alors qu’en 2016 un rapport du cabinet Oliver Wyman chiffrait à 75 000 les emplois qui pourraient disparaître dans la City, ce qui était déjà modeste par rapport à leur total, une évaluation récente évoque 10 à 15 000 suppressions de postes au maximum.

Georges Canto
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