Chroniques de l’urgence

#WeDontHaveTime

d'Lëtzebuerger Land du 03.05.2019

La multiplication d’initiatives qui mettent l’accent sur l’urgence climatique, Extinction Rebellion et We don’t have time pour n’en citer que deux, annonce, il faut l’espérer, le changement de braquet qui aurait dû intervenir il y a des années. La notion d’urgence est au cœur du discours de Greta Thunberg, embrassé par des millions de jeunes du monde entier.

Depuis trop longtemps, la plupart de ceux qui entendaient attirer l’attention de leurs contemporains sur les conséquences catastrophiques de notre dépendance à l’égard des énergies fossiles agissaient comme si leurs efforts se déroulaient dans un espace atemporel. Comme si, pour faire pencher la balance en faveur des énergies renouvelables, d’une agriculture soutenable, de la biodiversité et cetera, nous avions tout le temps du monde. Comme si seul importait le cap, et non l’allure.

Or, comme l’a formulé efficacement l’auteur américain Bill McKibben, militant de la première heure de la lutte contre le changement climatique, en la matière, « gagner lentement, c’est la même chose que perdre ». À quoi bon grignoter la dominance du modèle thermo-industriel si celui-ci perdure et nous précipite vers un monde de souffrances et de désolation ? À quoi bon des promesses de décarbonisation à l’horizon 2050, si nos gouvernants, au moment de les formuler, réfléchissent déjà au meilleur moyen de les diluer et de continuer de temporiser ? Affirmer haut et fort l’urgence d’agir hic et nunc, c’est se donner la chance de couper court à ces stratégies de procrastination, c’est poser les bases d’une mobilisation à la mesure de l’enjeu.

En 1990, le Stockholm Environment Institute recommandait d’adopter un réchauffement de 2°C comme la limite supérieure tolérable, mais prévenait que « des augmentations de température au-delà de 1°C peuvent avoir pour conséquence des effets rapides, imprévisibles et non-linéaires pouvant entraîner des dommages étendus aux écosystèmes ». Près de trente ans après, alors que la température moyenne globale s’est élevée de 1,1 °C par rapport à son niveau préindustriel, la multiplication des extrêmes climatiques à chaque fois plus féroces – comme la tempête Idai qui vient de ravager le Mozambique, le Zimbabwe et le Malawi – nous montre à quel point cet avertissement, formulé avec la retenue dont savent faire preuve les scientifiques et qui nous venait, là aussi, de Suède, était parfaitement sensé. Les jeunes qui, de Bruxelles à San Francisco, de Berlin à Sidney, nous rappellent chaque vendredi qu’il y a péril en la demeure, l’ont compris. Sans une accélération conséquente de nos efforts de décarbonisation aux plans individuel mais surtout collectif, nous intiment-ils, nous perdons littéralement notre temps.

Jean Lasar
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