À l’heure de la biennale

Carnet vénitien, tertio

d'Lëtzebuerger Land vom 17.07.2015

1 Les bâtiments, construits à la fin du XVIe siècle, ont 370 mètres de long. On y tressait le chanvre pour les cordages des bateaux de la Sérénissime. Aujourd’hui, la Corderie est un lieu majeur de la biennale, pas facile du tout, avec son attrait particulier. On en sort, en plein Arsenal, des bassins couverts, une grande étendue d’eau, l’ouverture vers la mer, et en face, vers le nord, des hangars ; à Venise, tout est mis à contribution, en temps de biennale, in ou off.

On délaisse quand même le pavillon où tel couple omniprésent, Eva und Adele, ont à leur tour rejoint les artistes embauchés par Swatch, pour, plus loin, dans une lumière bleuâtre, ça s’appelle Liquid Light, découvrir une installation faite de barques retournées ; c’est Fabrizio Plessi qui les a ramenées des îles Baléares, en concurrence aux gondoles. Cet artiste, dans nombre de ses projets, dans les images de ses vidéos, sait jouer de la lumière, de l’eau, Liquid Life, à la Ca’d’Oro en porte témoignage.

Autre lieu, comme on n’en trouve qu’à Venise, l’extrémité du quartier de Dorsoduro. Là, les trafics commerciaux ont fait place à l’art, avec la François Pinault Foundation, dans le bâtiment de Punta della Dogana, rénové par l’architecte Tadao Ando. Et c’est l’artiste Danh Vo qui y a conçu cette année une exposition extrêmement riche, non moins subtiles dans ses résonances, aussi lointaines qu’elles soient, des livres de chœur enluminés par des moines-artistes au contemporain le plus pointu. À elles seules, les deux salles consacrées à Nancy Spero, l’artiste américaine que sa radicalité bienvenue a desservi de son vivant, valent le voyage ; l’une pour une large partie de son Codex Artaud, « an arena for Spero’s immersion, dueting and dueling with Artaud » (Julie Ault), de superbes bandes de papier réunissant écriture, dessin et peinture, l’autre pour son ultime installation monumentale, Cri du cœur, de 2005, frise de près de cinq mètres de long, procession au niveau du sol, impossible d’en oublier le profil de la pleureuse égyptienne.

2 Il est ainsi le charme des lieux, les vues que donnent les ouvertures. Il est grand pour le palais Falier, sur le grand canal, juste à côté de la Ca’ del Duca, un peu d’eau les sépare. Palais à allure romantique, avec ses liaghi, de vastes balcons couverts qui flanquent les fenêtres centrales. Les salles ne sont pas moins vastes, et les peintures de Sean Scully s’y déploient quasiment avec faste. Une vingtaine en tout, pour cette exposition intitulée Land Sea.

C’est en effet entre les deux éléments que les toiles se partagent ; il y a le Sean Scully qu’on connaît bien, qu’on aime, architectonique, référence est faite à l’art dorique, mais Venise a changé la donne, « the movement of the water, how it heaves against the brick and stone of the city », et au bout, on n’a jamais vu les couleurs de Sean Scully, toujours chatoyantes, avec pareille vibration. Et la mémoire n’y est pas pour rien, « I was painting the memories of Venice into the works ».

3 Venise inspirante, inspiratrice. Un lieu commun. Toujours recommencé, renouvelé. Cy Twombly logeait dans un hôtel en face de la façade baroque de l’église Santa Maria del Giglio, et du balcon avait le loisir d’en détailler les sculptures, les reliefs, tels les navires rappelant la bataille de Lépante, d’octobre 1571, dans le golfe de Patras, la Sainte Ligue avec entre autres des escadres vénitiennes contre la puissante marine ottomane. À la Ca’ Pesaro, on y va normalement pour admirer la Salomé de Klimt, trois monotypies reproduisent, traits blancs arrachés au fond noir, traits parcimonieux, les silhouettes des navires, et les voici rivalisant dans les reflets avec deux peintures où des taches colorées, des inscriptions, confrontent avec la manière habituelle de Cy Twombly. Un art qui tient du graffiti comme du feu d’artifice.

Avec raison, cette rétrospective réduite porte le titre de Paradise, il est vrai qu’il est toujours quelque chose de paradisiaque chez cet artiste, entre la spontanéité et la fulgurance d’une part, une érudition comme lancée avec une négligence enjouée de l’autre. Un Américain qui avait choisi de vivre en Italie, sur le vieux continent, et dans les grandes salles de la Ca’Pesaro, d’un coup, c’est l’éclat des roses, leur couleur et leur solennelle fraîcheur qui dégoulinent.

Lucien Kayser
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