Alors que la Ville de Luxembourg croît rapidement, l’opposition du CSV et du LSAP pense qu’il serait temps pour une majorité sans le DP. L’absence des stars libérales pourrait leur être utile

Zäit fir de Wiessel?

jeune fille avec un ballon durant la campagne électorale à Luxembourg-Ville
Foto: Sven Becker
d'Lëtzebuerger Land vom 29.09.2017

Indéboulonnable Lydie Polfer En voyant les affiches électorales du DP, on se croirait dans Groundhog day, cette comédie de Harold Ramis (1993) dans laquelle Bill Murray en reporter météo revit tous les matins la même journée, interminablement, comme une boucle sans fin. Comme depuis le début des années 1980, voilà l’indéboulonnable Lydie Polfer avec son éternel rang de perles qui nous sourit et promet une politique « Mat Häerz a Séil fir ons Stad » (« avec cœur et âme pour notre ville »). Elle avait trente ans à peine quand elle reprit le mandat de maire de la capitale de son père, Camille Polfer, et est restée au poste durant 17 ans, pour ne le quitter qu’afin de devenir ministre des Affaires étrangères et vice-Première ministre en 1999, dans le gouvernement CSV/DP de 1999 à 2004.

Après, elle en a connu, des traversées du désert, voyant d’abord son éternel concurrent Paul
Helminger, puis son poulain Xavier Bettel la doubler aux urnes en 2005 et 2011, quand elle se représenta aux communales, mais ne rechigna pas devant un mandat d’échevine durant neuf ans. Le départ à la retraite politique de Paul Helminger, blessé par ce qu’il considérait comme un coup bas du jeune Bettel en 2011 (pour 514 voix de plus, Bettel insista de devenir maire à la place de son aîné), et l’appel de Xavier Bettel au poste de Premier ministre firent revenir Lydie Polfer au siège de maire au Knuedler, en décembre 2013. Si elle était réélue, elle aurait 70 ans à la fin de son mandat et quarante ans de politique derrière elle, mais rien n’y fait : elle dirige toujours ses troupes d’une main de fer dans un gant de velours, est de toutes les conférences de presse, manifestations électorales et inaugurations. Elle en aura coupé, des rubans rouge-blanc-bleu depuis la rentrée, se réjouissant à chaque fois de cette nouvelle maison-relais, école, crèche, aire de jeu, résidences pour étudiants, stade national de football... (voir page 20). Lydie Polfer sait que la politique est un sport de combat, qu’elle compte bien remporter encore une fois.

« Megacool » C’est pourquoi le DP Stad a publié un volumineux bilan du travail accompli depuis 2011 avec « notre partenaire de coalition » écrit Lydie Polfer en introduction, sans nommer Déi Gréng. Les chiffres et statistiques qui y sont compilés donnent le tournis : construction de quatre nouveaux bâtiments scolaires, quatre nouvelles crèches en cours de construction, mille emplacements de parking qui seront créés au centre-ville, 8 500 logements auraient reçu une autorisation de bâtir, dans le programme des « Baulücken » e.a., un millier de logements à prix abordables seraient en construction ou en planification, un tiers des bâtiments urbains sont désormais classés patrimoine historique, le nouveau PAG a été voté en début de cette année, après une longue période de consultation citoyenne... Bref, « nous sommes mégacool » se vante le DP (page 16), le wifi est gratuit, la Ville a une des plus belles pistes de skate d’Europe et a même prévu des emplacements pour food-trucks – que demande le peuple ?

Le peuple pourrait vouloir le changement. Comme il l’a voulu sur le plan de la politique nationale en 2013, lors des élections législatives anticipées. Pourtant, durant deux décennies, Jean-Claude Juncker, l’homme fort du CSV et de plusieurs gouvernements successifs, avait culminé en haut de la popularité dans les sondages d’opinion. Mais soudain, suite à sa gestion hasardeuse de l’affaire des écoutes illégales du Service de renseignement (Srel), la jeune garde politique des Bettel/Schneider/Braz voyait son heure venue pour le renverser (bien que le CSV restât le parti le plus populaire et Juncker, avec 56 000 voix, loin devant tous ses concurrents politiques). Lydie Polfer ne traîne pas vraiment de casserole aussi bruyante, si ce n’est que les résidents en ont marre des chantiers, du trafic et du bruit, que le commerce du centre-ville devient de plus en plus inabordable, que les prix de l’immobilier explosent et que les observateurs politiques constatent avec inquiétude que la participation politique atteint des seuils inquiétants, avec un taux d’électeurs de seulement trente pour cent (sur 114 000 habitants désormais). Ce sont là des phénomènes qui dépassent la majorité politique, le DP et Lydie Polfer. Mais la volonté de changement est palpable. Elle est le principal argument aussi bien du LSAP, qui n’a plus que quatre mandats sur 27 (contre dix pour le DP) et se présente à ces élections avec une double tête de liste constituée de l’éternel prétendant Marc Angel et de Cathy Fayot, la fille de Ben Fayot.

Le jeune adversaire La nécessité d’un changement est surtout l’argument du CSV (cinq mandats actuellement) et de son jeune candidat tête de liste, Serge Wilmes (35 ans), qui fustige un règne du DP excessivement long d’un demi-siècle au Knuedler. Comme le CSV pouvait longtemps choisir le « petit » partenaire de coalition sur le plan national, le DP le fait à la mairie. En 2005, il a opté pour les Verts au lieu du CSV – ce qui était, comprend-on aujourd’hui, avec le recul, aussi une sorte de test de compatibilité pour les élections nationales. Depuis 1987, lorsqu’il occupait huit sièges au conseil communal de la capitale, le CSV n’a fait que perdre en influence aux urnes ; plusieurs têtes de listes consécutives (Jacques Santer, 1999 ; Laurent Mosar, 2005 et Martine Mergen, 2011) ont échoué à redresser la barre. Et encore davantage à pouvoir briguer le poste de maire. Mais voilà, malgré un programme électoral assez quelconque, qui reprend les mêmes priorités que tous les autres partis – créer du logement abordable, s’attaquer au problème du trafic, miser sur la mobilité douce, investir dans des structures d’accueil et d’éducation pour les enfants –, le CSV se positionne surtout par la négative, par la faiblesse des listes de ses adversaires.

Ainsi, le DP se présente sans ses stars que furent Xavier Bettel et Paul Helminger (27 343 voix à eux deux, Lydie Polfer s’étant classée troisième avec 12 090 voix). Les Verts, cinq mandats et dans la coalition depuis douze ans, n’ont plus leurs têtes de liste que furent François Bausch, devenu ministre en 2013, et Viviane Loschetter, désormais présidente du groupe parlementaire des Verts, (à eux deux, ils emmagasinèrent plus de 13 000 voix). Sam Tanson, désormais première échevine, ne fut « que » quatrième élue des Verts derrière Carlo Back en 2011 (elle n’a alors fait qu’un peu plus du tiers des voix de Lydie Polfer). La grande question sera donc de savoir où iront ces suffrages libérés ? Les Verts seront-ils à nouveau échangés contre le CSV au lendemain du 8 octobre ? Le LSAP sera-t-il renforcé et atteindra les six mandats dont rêve Marc Angel ? Ou est-ce que, alors que les grands partis font de ces politiques du centre qui se ressemblent toutes, ce seront les marges contestataires, donc ici notamment Déi Lénk (deux mandats, 6,45 pour cent des suffrages en 2011), populaires auprès de l’intelligentsia et des créatifs, qui en profiteront ?

Et les citoyens dans tout ça ? Autrement dit, une des grandes questions qui se posent est de savoir si, dans une grande ville qui ne connaît que la croissance grâce à la place financière et qui est administrée par des services de plus en plus professionnels, les noms et la popularité des hommes et femmes politiques jouent encore un rôle ? En 2011, plus de la moitié des suffrages des principaux partis étaient des suffrages de liste, le restant étant du panachage – donc le vote nominal pour des candidats de plusieurs listes –, une passion de certains électeurs luxembourgeois. Face à la force de frappe communicationnelle du pouvoir politique, notamment du DP, encensé par les publications sur papier glacé de Maison Moderne, les contestations citoyennes sont forcément retranchées dans un coin volontairement moqué comme populiste ou nimby. « Mais cela fait tellement longtemps que nous essayons de nous faire entendre, affirme Rita Herrmann, que nous n’allons pas abandonner de sitôt ! » Herrmann est la présidente de l’Usill (Union des syndicats d’intérêts locaux de la Ville de Luxembourg). Dans un long répertoire de revendications, l’Usill s’est adressée aux partis qui se présentent aux élections. Leurs doléances concernent le bruit, notamment ceux occasionnés par l’aéroport et le trafic, les transports en commun, la sécurité, l’urbanisation, la participation citoyenne ou encore la propreté et l’hygiène – rien que du très classique. Or, seuls les petits partis que sont déi Lénk, la KPL et l’ADR leur ont répondu en détail quant aux différents thèmes abordés ; le DP et Les Verts les ont renvoyés vers leur programme électoral et le LSAP et le CSV n’ont pas répondu du tout. « Nous considérons que les partis doivent s’engager pour ce qui se passe dans la capitale et autour », continue Rita Herrmann vis-à-vis du Land, et que eux, malgré toutes les promesses d’une implication plus proche des citoyens dans la prise de décision politique, malgré les consultations et les réunions auxquelles ils sont conviés, se retrouvent souvent devant le fait accompli.

Laisser-faire ? C’est alors, en regardant derrière les bilans triomphalistes que tirent le DP et Les Verts de leur dernière mandature, qu’on voit aussi les projets qui ne se sont pas faits, les choses qui n’ont pas marché. Le CSV reproche à la majorité son « laisser-faire », son manque d’initiative pour la construction de logements. La Gauche demande à ce que les citoyens « reprennent [leur] ville » et fustige le fait que seulement un tiers des volumes bâtis dans les nouveaux quartiers, comme le ban de Gasperich, soit réservé au logement. Le LSAP plaide pour une politique plus interventionniste de la part de la main publique quand il s’agit d’attribuer par exemple des surfaces commerciales au centre-ville. Si Les Verts sont fiers du réaménagement des places publiques, de la création d’espaces verts et de parcs à travers la ville ou encore de nouvelles pistes cyclables, le tram, qui pourrait rouler sur le premier tronçon du Kirchberg d’ici la fin de l’année, est une réalisation politique du gouvernement, mis sur les rails par Claude Wiseler (CSV), contre l’opposition virulente de la Ville à l’époque, notamment d’une certaine Lydie Polfer.

Et surtout : les grands projets d’urbanisation annoncés dans le programme de coalition de 2011 que sont la Place de l’Étoile, Luxembourg Central (autour de la gare) et la Porte de Hollerich n’ont pas avancé d’un millimètre. Dans une tribune libre publiée au Tageblatt du 23 septembre, Robert Goebbels, ancien ministre socialiste et ancienne tête de liste (malheureuse) du LSAP à la Ville de Luxembourg, sans prétendre que son parti est forcément meilleur, demande le changement de tous ses vœux : « Ich wünsche mir ein Ende des blau-grünen Miefs » (« je souhaiterais la fin de cette atmosphère étriquée bleue-verte »).

josée hansen
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