Rapprocher les filles des sciences afin de les inciter à s’engager davantage dans les carrières scientifiques et techniques

Mission impossible ?

d'Lëtzebuerger Land du 23.09.2016

À l’Université du Luxembourg, les étudiantes représentent au total 51 pour cent des effectifs. On observe toutefois que certaines facultés sont plus « féminines » que d’autres. Au sein de la faculté des lettres, des sciences humaines, des arts et des sciences de l’éducation, soixante pour cent des étudiants sont de sexe féminin, contre 48 pour cent pour la faculté de droit, d’économie et de finance, et seulement 29 pour cent pour la faculté des sciences, de la technologie et de la communication.

Dans certains domaines, les femmes sont largement majoritaires, dont la psychologie (80 pour cent), les sciences de l’éducation et les professions de santé (75 pour cent), ainsi que les lettres et les langues (73 pour cent). Les domaines présentant le moins de femmes parmi les étudiants sont l’informatique (15 pour cent) et les études d’ingénieur (17 pour cent), ce qui correspond à la moyenne de la plupart des pays européens (Statec, 2015).

En analysant les chiffres de l’emploi, on constate d’une part que les entreprises relevant du domaine technique et scientifique éprouvent des difficultés à recruter sur le marché de l’emploi. Cela est d’une part dû à un manque de candidat(e)s, et d’autre part les employeurs se retrouvent face au défi de recruter davantage de femmes. En effet, la proportion de femmes dans les professions « Mint » (Mathematik, Informatik, Naturwissenschaften, Technik) est faible (Der Spiegel, 2013), alors que les femmes constituent plus que la moitié des personnes à obtenir un bac et à faire des études. La force des stéréotypes stigmatise certaines activités comme typiquement masculines ou féminines, et par conséquent, influence le choix professionnel au moins d’une partie des adolescents.

Le but de ma recherche était de trouver des moyens de rapprocher les filles des sciences, afin de les inciter à s’engager davantage dans les carrières scientifiques et techniques. À cet effet, je me suis appuyée sur des travaux qui essaient de présenter les branches dans des contextes adaptés aux intérêts des filles.

Dans les années 1980, des chercheurs ont trouvé une méthode pour faire diminuer ces différences d’intérêts pour le domaine de la physique dans le contexte scolaire en présentant les mêmes notions théoriques en physique dans des contextes différents (Todt et Händel, 1988). 1 131 élèves (7e à 10e année scolaire) devaient indiquer sur une échelle à cinq échelons (très intéressant à pas intéressant) leur intérêt pour chacune des notions qui furent présentées à la fois dans un contexte masculin et dans un contexte féminin.

Exemple d’items de Todt et Händel (1988) :

« Lors de la construction de sous-marins, les conditions suivantes doivent être atteintes : Le sous-marin doit flotter : FA > G, quand il se trouve sur l’eau ; le sous-marin doit planer : FY = G, quand il se trouve sous l’eau. Voilà pourquoi le sous-marin est équipé de deux caissons de plongée qui sont remplies d’eau, quand le sous-marin submerge et qui sont vidées à l’aide d’air comprimé, pour qu’il puisse remonter à la surface.

Question : À quel degré de telles explications physiques des choses et des évènements quotidiens t’intéressent-ils ? »

« Quand on va se baigner, on fait l’expérience de la force ascensionnelle de son corps. Quand on est immergé dans l’eau jusqu’au ventre, on peut sauter dans l’eau sans faire d’efforts. Le poids normal du corps diminue à cause de la force ascensionnelle de la partie corporelle immergée.

Question : À quel degré de telles explications physiques des choses et des évènements quotidiens t’intéressent-ils ? »

En physique, les items intéressants pour les filles se réfèrent à la vie quotidienne, à l’utilité, à la chaleur et au froid, ainsi qu’au poids, tandis que les items intéressants pour les garçons se réfèrent à la technologie, à la mécanique, à la puissance et aux moteurs (Todt et Händel, 1988). Le même principe a été utilisé par Hoffmann et Häußler (1993). Selon cette étude, les filles seraient sensibles aux couleurs du ciel, aux bruits pendant un orage, à la météorologie, aux organes artificiels, aux applications médicales et aux choses, dont elles voient une utilité pour la vie de tous les jours. Les garçons sont fascinés par les satellites, les pompes à pétrole, les expériences, les phénomènes naturels et la mesure technique (Hoffmann et Häußler, 1993). Pour expliquer le désintérêt des filles en physique, on pourrait croire que la présentation de la matière en physique, dans le cadre scolaire, ne tient pas assez compte des domaines d’intérêts des filles.

Dans une étude plus ancienne, un principe similaire a été utilisé. Dammer (1975, cité dans Todt, 2000) pose la question suivante aux élèves :

« De quelle façon veux-tu apprendre le fonctionnement d’une pompe ?

a) En apprenant la façon dont le cœur pompe le sang à travers le corps.

b) En apprenant la façon dont on peut créer un vide dans une cloche à l’aide d’une pompe.

c) En apprenant la façon dont on peut créer une pression d’eau élevée (pompe des sapeurs-pompiers). »

On constate que les garçons préfèrent les exemples (exemple b et c) plus techniques contrairement aux filles. Le contraire se produit, pour l’exemple qui se réfère au cœur humain (exemple a) (Dammer, 1975, cité dans Todt, 2000).

Les contextes de présentation Dans ma recherche, j’ai adopté cette même démarche et j’ai présenté les branches scientifiques et techniques, notamment la biologie, la physique, l’informatique et les sciences statistiques, dans un contexte masculin et dans un contexte féminin, afin d’analyser si l’intérêt des filles augmente lors de la présentation des branches dans un contexte féminin. J’ai présenté aux élèves des branches fictives sans indiquer s’il s’agit de biologie, de physique, d’informatique ou de sciences statistiques. Chaque branche, comme par exemple la physique, était présentée deux fois, une fois dans un contexte féminin et une fois dans un contexte masculin (voir exemples ci-dessous). Les choix des réponses allaient de pas du tout intéressant à très intéressant.

Quelques exemples de questions pour la physique :

« À quel point les contenus des branches t’intéressent-elles ?

Branche A

– Réfléchir, pourquoi on utilise un laser dans la chirurgie esthétique.

– Réfléchir comment sont créés le bleu de ciel et le crépuscule.

Branche B

– Réfléchir comment un laser peut lire des CD.

– Réfléchir sur les possibilités comment on peut briser la lumière. »

Chaque branche fut présentée avec dix exemples de contenus qui seraient traités dans le cadre d’un cours scolaire. 301 élèves (46 pour cent de filles et 54 pour cent de garçons) ont indiqué leur intérêt pour chaque contenu d’une branche fictive. L’âge moyen était de 14 ans, la plupart des élèves étaient répartis dans des classes de 6e (45 pour cent) au lycée classique et de 8e théorique (31 pour cent) au lycée technique.

Les jeux de la petite enfance Dans le cadre de mon étude, je me suis aussi intéressée aux jeux de la petite enfance, qui selon la littérature aurait une influence sur le développement des intérêts futurs. J’ai donc interrogé les mêmes élèves sur leurs jeux d’enfance. Les choix des réponses allaient de jamais à très souvent.

« Combien de fois est-ce que tu t’es occupé avec les jouets suivants en étant petit (avant huit ans) ?

– Lits de poupées

– Voiture électriques à télécommande

– Voitures miniatures

– Perles »

Les jeux étaient composés de jeux soi-disant féminins d’une part, et de jeux soi-disant masculin d’autre part. Les jeux soi-disant féminins étaient, entre autres : lits de poupées, poussette pour enfants, outils de dessin, poupées, perles, fabrication de bracelets ou des colliers, chanter, sauter à la corde. Les jeux soi-disant masculin étaient : chemin de fer miniature, jeux de tir, bicyclette, Lego, voitures électriques à télécommande, voiture miniatures, Playmobil, circuit de course, bateaux et avions modèles, bricolage avec des marteaux et des tournevis.

Influence du contexte de présentation des branches Les résultats de mon étude ont montré de façon significative que, sans tenir compte du contexte de présentation, les garçons s’intéressent davantage à la plupart des branches scientifiques et techniques. En présentant les branches (physique, biologie, informatique et sciences statistiques) dans un contexte féminin, j’ai pu observer que l’intérêt des filles augmente pour ces matières, tandis que l’intérêt des garçons diminue lors de la présentation dans un contexte féminin. Ces résultats vont à l’encontre de l’argument de certains chercheurs (par exemple Todt et al., 1994) que les garçons ne perdraient pas leur intérêt si la matière était présentée dans un contexte féminin.

Influence des jeux de la petite enfance J’ai pu constater que les jeux de la petite enfance ont un effet significatif sur l’intérêt pour les branches scientifiques et techniques. Les enfants, que ce soient les filles ou les garçons, qui se sont davantage occupés avec des jeux soi-disant masculins, s’intéressent plus aux branches scientifiques et techniques que ceux qui ont joué avec des jeux soi-disant féminins. Donc, si les jeux de la petite enfance sont si importants dans la prédiction des intérêts pour les branches scientifiques et techniques, je peux en tirer la conclusion que le choix des jeux durant l’enfance doit être grand et varié. Selon Todt et Händel (1988), les intérêts universels se développent précocement. Il en résulte que pour intéresser davantage les filles aux branches scientifiques et techniques, il faut diversifier l’offre proposée aux enfants en leur présentant une large panoplie de jeux différents. Il ne faut pas se limiter à donner des jeux soi-disant féminins aux filles et des jeux soi-disant masculins aux garçons. Essayer de changer les intérêts à l’âge de l’adolescence ne serait donc pas une mesure très fructueuse, car trop tardive.

Des analyses de manuels scolaires scientifiques ont montrées que les filles trouvaient moins de possibilités de s’identifier avec les exercices proposés que les garçons. Pour expliquer le désintérêt des filles en physique, on pourrait croire que la présentation de la physique, dans les livres scolaires, ne prend pas assez en compte les intérêts des filles. La présentation des branches dans des contextes féminins serait donc une mesure pédagogique possible pour rendre les branches scientifiques et techniques plus intéressantes pour les filles et ainsi augmenter les intérêts aux branches atypiques au sexe.

Dans mon étude, j’ai constaté que les intérêts des garçons diminuent lors de la présentation des branches dans des contextes féminins. La solution ne serait donc pas de changer les manuels scolaires en les adaptant aux intérêts des filles, mais il faudrait adapter les cours aux différents intérêts des élèves. Une méthode serait, par exemple, de créer des modules et de laisser les élèves les choisir individuellement.

Une autre méthode serait de donner aux élèves la possibilité d’élaborer une problématique relative à la notion à apprendre (par exemple pesanteur, chaleur,…) à laquelle ils essayeraient de trouver une solution individuellement ou collectivement. Ce travail pourrait également se faire en groupe, si les membres du groupe avaient des intérêts similaires. De cette façon, les contenus pourraient être individualisés et les élèves seraient actifs dans leur apprentissage, ce qui augmenterait leur motivation intrinsèque. Selon Todt (1985), l’encouragement des intérêts par l’école est nécessaire pour atteindre des objectifs pédagogiques, qui sont au centre des apprentissages scolaires.

Mes résultats ont aussi montré que surtout les jeux de la petite enfance ont une influence importante sur l’intérêt pour les branches scientifiques et techniques. Il semble évident que les stéréotypes et les attentes, véhiculés par la société, ne favorisent pas l’orientation des filles vers les domaines scientifiques et techniques. L’opinion que ces domaines sont réservés aux hommes, que les femmes ne seraient pas assez compétentes ou encore qu’une vie familiale ne serait pas compatible avec une carrière scientifique, constitue une barrière pour les filles. Afin de combler le manque d’effectifs sur le marché de l’emploi il est nécessaire d’agrandir les choix professionnels et de motiver davantage de filles à s’engager dans ces filières.

Le courant du « gender mainstream » proclame que chaque être humain devrait avoir la même chance de poursuivre ses intérêts personnels. Donc chacun aurait la possibilité de jouer avec ce qu’il a envie en étant enfant, de faire des études dans les domaines qui l’intéresse et de choisir la profession qui le rend heureux. J’ai constaté que les intérêts précoces ont de grandes influences sur les intérêts plus tardifs. Pour garantir un bon développement des intérêts précoces, les enfants devraient avoir la possibilité de choisir librement leurs jeux. Il ne s’agit donc pas de « forcer » les filles à jouer avec des jeux soi-disant masculins pour augmenter leurs chances à s’engager dans des filières scientifiques et techniques, mais de donner à chaque individu la même chance de développer des intérêts multiples au cours de la formation de sa personnalité.

Sylvie Kerger est enseignante-chercheuse à l’Université du Luxembourg. Cet article est basé sur la recherche qu’elle a menée dans le cadre de sa thèse doctorale en psychologie de l’éducation.
Sylvie Kerger
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