Entretien croisé avec Nico Helminger

Un monde refait par le langage

d'Lëtzebuerger Land vom 07.06.2013

C’est à son chapeau qu’on reconnaît Nico Helminger aujourd’hui, et peut-être aussi à ses lunettes, parfois un peu trop grandes – quoique les lunettes, il semble les porter depuis toujours, comme le montrent les photos publiées dans le cahier qui accompagnait sa réception du prix Batty Weber, en 2008, ce prix qui le faisait dire, à l’époque : « Mon dieu, suis-je déjà si vieux ? » Heureusement que l’obtention de ce prix, qui récompense l’œuvre de toute une vie, n’entrave en rien la capacité de Nico Helminger à publier de bons livres, comme il le prouve avec lëtzebuerger léiwen, un roman dense, paru chez Ultimomondo.

Ian De Toffoli : Il faut bien dire « publier », car lëtzebuerger léiwen a été écrit en 1994, à Paris, à partir de notes que tu as prises entre 1973 et 74, quand tu étais étudiant à Saarbrücken. Pourquoi ces intervalles de temps, ces écarts, entre conception, rédaction et publication ?

Nico Helminger : J’ai retrouvé ces carnets de notes, en partie biographiques, dans un coin du grenier de mes parents, vingt ans après leur rédaction et je voulais en faire quelque chose. Ensuite, une fois le roman terminé, je l’ai rangé dans un tiroir. Ce n’est pas inhabituel pour moi. Ces distances temporelles font partie de tout un processus chez moi. Certaines de mes pièces, notamment dow jones, ont été mises en scène une dizaine d’années après leur écriture. J’ai toujours un peu de mal à présenter mes écrits au public. L’acte de l’écriture est une jouissance pour moi, mais en terminer avec un texte, et tout ce qui vient après, du travail éditorial, au lectorat, à la publication, me pose pas mal de problèmes. C’est comme une déprime post-natale.

Comme quand on dit qu’une fois qu’un texte a été achevé et donné à un éditeur ou à un théâtre, il ne t’appartient plus ?

Oui, j’ai du mal à achever un texte, dans ce sens. Mais il y a autre chose aussi. J’aurai pu ne pas indiquer l’année de rédaction, à la fin du roman, j’aurai pu cacher que c’est un roman que j’ai commencé à rédiger en 1973, mais je voulais écrire quelque chose qui dépasse son époque et qui tienne la route, même au-delà du moment de la rédaction, aussi bien au niveau linguistique que de l’intrigue. Et ainsi montrer des parallèles évidentes entre cette époque-là et la nôtre, les changements sociaux et culturels, par exemple.

Ça tient la route, ça c’est sûr, mais, pour être honnête, je m’étonne du succès du livre (qui se trouve parmi les premières positions sur la liste de bestsellers nationaux), que je trouve assez exigeant. Le style est loin d’être neutre, au contraire, il est répétitif (volontairement, bien sûr), martelant presque, la langue luxembourgeoise pas très facile, assez friande de néologismes, de mots pris d’ailleurs, l’histoire est racontée de façon crue, alternant scènes euphoriques et grotesques dans un tourbillon impressionnant.

J’ai eu quelques réactions du genre : « Trop difficile pour moi », mais, en même temps, c’est une époque que les gens aiment bien, la ville d’Esch dans les années 1970, avec ses bistrots aux multiples sociolectes, où les ouvriers de la sidérurgie côtoyaient des enseignants, de jeunes intellos, tout ce remue-ménage hétéroclite, qui fonctionnait assez bien. C’est cette ambiance qui, comme tu dis, pouvait aller de l’euphorie à quelque chose de répugnant, de surréel parfois, qui me fascine. Je me souviens d’un soir où le fameux trompettiste Adolf Scherbaum, qui a quand même joué dans des orchestres prestigieux, invité pour un concert, ramené dans un bar après sa performance, sortait son instrument et se mettait à jouer jusque tard dans la nuit et à côté de lui les ouvriers gueulaient des chansons obscènes.

Portrait d’un milieu, d’accord, c’est en effet ce qui a souvent été écrit, dans la presse, au sujet du roman, et à ton sujet même, on te dit un « Minettssauteur », un auteur qui observe sa région et les gens qui y vivent. Pourtant, je pense que le livre n’a rien de naturaliste, rien d’un témoignage plus ou moins historique ou sociologique, au contraire, la langue utilisée est lourde, marquée, les personnages utilisent sans cesse des calembours scabreux, il y a une importance accordée au rythme et aux sonorités. Ou autrement dit : personne ne parle comme ça !

Bien sûr. C’est plutôt ma façon d’affronter le monde, d’expérimenter avec le langage qui transforme l’événement décrit, vécu, en un événement littéraire. Je n’aime pas les styles neutres, je préfère un langage… comment dire… solide, tape-à-l’œil, sur-réel, dans le sens qu’il dépasse le réalisme. Et quant à la langue luxembourgeoise, oui, c’est sa pluralité qui m’intéresse avant tout, son caractère cosmopolite. J’utilise cette langue non pas avec des intentions nationalistes, non pas en tant que force exclusive, mais en tant que force anarchique, chaotique, capable de s’accaparer la créativité d’autres langues et d’autres cultures. C’est, pour moi, l’essence même de la langue luxembourgeoise.

Qu’en est-il de la question du genre romanesque ? Ses codes sont certes bouleversés dans lëtzebuerger léiwen, mais il s’agit bel et bien d’un roman. C’est un genre que tu trouves trop rigide ? Trop peu capable d’inventions langagières nouvelles ? Ce qui expliquerait aussi que précédent roman, frascht, date de 1990.

J’ai toujours eu l’impression que le roman, le roman conventionnel du moins, est trop prévisible et, par conséquent, ennuyeux. La codification du genre, en effet, m’énerve. On sait comment s’y prendre, comment l’écrivain s’y est pris. Pareil pour le théâtre, je n’aime pas les « well-made plays », ces pièces écrites pour les applaudissements, où l’auteur répond aux attentes d’un public. Je préfère les expérimentations, un public déconcerté, parce qu’un l’auteur ne lui accorde pas d’importance. Au roman parfait, rond, d’un Thomas Mann, je préfère les fragments, les séquences un peu décousues, l’inachevé d’un Musil qui met toute une vie à ne pas finir son Mann ohne Eigenschaften. Ou la poésie, parce que c’est une façon de découvrir le monde à travers la langue, une façon d’écouter et d’observer le monde.

Raconte-moi un peu tes débuts d’écriture, les déclics, les lectures.

Je me souviens qu’un de mes enseignants m’avait, très tôt, intéressé au théâtre de l’absurde, Beckett, Adamov, Buzzati, et je lisais leurs pièces en dehors du lycée. En 69, 70 et 72, en tant qu’élève au Lycée d’Esch, j’ai écrit et mis en scène trois pièces, Zwee Männer um Schëff, Zertrëppelt Dauwe laude Stuerm et Entlarvung oder e schéinen Owend bei Schmitts, avec un collectif qui portait le nom un peu prétentieux de « Neie Lëtzebuerger Experimentaltheater ». C’était un mélange d’amusement et d’ambition : on voulait inventer de nouvelles formes de théâtre luxembourgeois. Les histoires racontées étaient osées, surtout au niveau politique. Ça rappelait Dürrenmatt aussi.

Ensuite, il y a eu les études, Germanistik, Romanistik, Theaterwissenschaften, j’ai commencé à travailler un peu dans le théâtre, j’ai été assistant de régie, mais je trouvais le milieu du théâtre, avec ses égos parfois un peu surdimensionnés, trop fatigant. L’écriture m’importait plus que le théâtre. Je me suis peu à peu construite une vie autour de l’écriture, afin d’avoir le temps d’écrire. Quand ma femme et moi sommes partis vivre à Paris, j’ai enseigné, un peu, mais j’ai aussi profité d’une vie de bohème, j’ai fait de nombreux voyages.

Mais j’étais écrivain amateur, à cette époque, dans le sens que l’écriture, c’était un plaisir personnel pour moi, quelque chose de privé, que je ne partageais pas avec un public. Le déclic, le moment où je me disais qu’il fallait devenir plus professionnel, c’était en 1989, lors d’un séjour se six mois aux États-Unis, dans l’Iowa, pour l’International Writing Program : une sorte de résidence, où j’écrivais, donnais des séances de lecture et quelques cours sur le théâtre européen, et où je faisais surtout beaucoup de rencontres. Je me suis dit : « Tu dois prendre une décision maintenant. » J’avais 36 ans. Je pense que ça faisait partie de mon refus de m’intégrer à une quelconque sorte de mouvement ou de milieu.

Qu’en est-il du milieu littéraire luxembourgeois ? Ça fait presque quinze ans que tu es de retour au grand-duché, te sens-tu intégré ou en marge de ce milieu ?

La bonne question serait plutôt : y a-t-il un milieu littéraire, ici ? Il y a une poignée de gens, toujours les mêmes d’ailleurs, qu’on voit régulièrement, il y a beaucoup d’amateurs, cette fois-ci dans le sens qu’ils font ça à côté, comme un hobby (et ça se voit dans leurs textes), il y a un « Lëtzebuerger Schrëftstellerverband » qui n’est plus très actif. D’un autre côté, le nombre de livres publiés tous les ans est élevé et il y a des jeunes avec un certain potentiel qui émergent, comme Nora Wagner ou Sandrine Hoeltgen.

Une autre chose que je trouve très décevante, au Luxembourg, c’est qu’il n’y a que très peu d’échange entre la littérature et les autres arts. On n’a pas l’impression que les musiciens et les plasticiens, ou même d’ailleurs les gens du théâtre, lisent beaucoup. Ils vont voir les pièces, les uns des autres, par collégialité, mais ne connaissent pratiquement rien de la littérature.

En tout cas, je n’ai pas beaucoup envie de faire partie d’un milieu, je suis plus en retrait.

C’est un métier un peu solitaire que d’être écrivain, et c’est peut-être aussi à cause de cette solitude que le milieu à du mal à s’imposer au-dehors. Lire et écrire, ça prend du temps, et on ne peut pas en faire un happening.

C’est un peu ça. La littérature n’est pas une culture de l’événementiel, ça ne se consomme pas très bien. Elle n’est pas sexy, pas hip. Voilà son point faible, qui remonte jusque dans les bureaux du ministère de la Culture. Elle n’a rien de mondain, contrairement au cinéma luxembourgeois. Car même si ce dernier est loin de ne produire que des chefs-d’œuvre, l’argent y coule quand même. C’est sûr qu’il s’agit d’autres sommes, mais quand il est question du financement des foires littéraires, par exemple, on crie au gaspillage de l’argent du contribuable. Il y a quand même un décalage incroyable.

Une partie du problème vient pourtant non pas de l’extérieur (manque de public et de financements) mais de l’intérieur, tu ne penses pas ? C’est aussi une question de la qualité des livres et de leur présentation ou promotion.

Oui, prends les maisons d’édition, par exemple : de nos jours, il y en a pas mal qui font un travail médiocre, au plus, publient trop rapidement des romans minables, remplis de fautes, pas relus pour un sou. Il n’y a pas de vraie politique éditoriale, c’est du bidouillage. Ou les libraires : on voit partout les mêmes livres qui s’empilent, les mêmes listes de Spiegel-Bestsellers. Un lecteur lambda ne connaîtra jamais rien d’autre que ces quelques mêmes livres. Il faut faire un vrai effort pour découvrir, derrière ces piles, un livre d’un auteur luxembourgeois un peu expérimental.

Je t’assure, lëtzebuerger léiwen se trouve dans toutes les librairies, bien mis en évidence.

C’est vrai ?

Et si on en croit la liste de bestsellers nationaux que la fédération des éditeurs sort tous les mois, le nombre de lecteurs d’Ultimomondo est en forte augmentation, les livres d’Alexandra Fixmer, de Lucien Blau et de Pol Greisch se vendent bien.

Il faut dire que Guy Rewenig fait un très bon travail d’éditeur. Peu étonnant alors que les auteurs luxembourgeois quittent leurs éditeurs pour être pris sous contrat chez Ultimomondo, car c’est ce qui est en train de se passer. Le paysage éditorial est en train de subir un nouveau bouleversement…

Ian de Toffoli
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