L’école à la maison

d'Lëtzebuerger Land vom 06.07.2018

Heureusement qu’il fait beau, parce que la fin de l’année scolaire c’est l’angoisse. Tel un supporter des diables rouges à la 65e minute du match Belgique-Japon, il est difficile de croire qu’on va réussir à surmonter les épreuves qui nous attendent avant la fin du temps réglementaire. 

Passent encore les soirées de fin d’année entre collègues de travail, où il faut faire semblant de mieux s’entendre après trois bières que durant tout le reste de l’année. Les vacances arrivent bientôt et vous aurez vite oublié ces quelques heures de convivialité gênante avec Josy de la compta, en espérant que l’amnésie soit partagée d’ici à la rentrée de septembre.

Passent encore les rendez-vous avec les Joffer pour faire le bilan des apprentissages de votre progéniture. On ne peut qu’être admiratif de l’effort mis en place pour éviter de donner des notes aux enfants, avec le système complexe des différentes compétences pour lesquelles on évalue avec des lettres et des cases à colorier si votre progéniture a atteint ou dépassé le fameux « socle », telle la statue équestre de Guillaume II au Knuedler (ou telle la Gëlle Fra, puisqu’il semble que le socle soit parfois largement plus haut que la statue).

Passent encore la cohue dans les magasins à cause des soldes, la fête de l’école et son défilé de spectacles où vous devrez jouer des coudes pour voir autre chose que 80 parents filmant le spectacle de fin d’année sur leur iPad. Passent encore les cris des supporters portugais récemment convertis en supporters brésiliens ou les odeurs écœurantes de Mettwurscht. Passent encore les odeurs dans les transports en commun et les bouchons aggravés par les vacanciers sur le départ.

Non, le pire n’est pas là.

Le pire c’est la semaine prochaine, quand vos enfants vont rentrer de l’école et vont ramener, pour terminer l’année en beauté, le résultat de dix mois de création. Les mamans ont eu droit à un hors d’œuvre avec la fête des mères : un bougeoir en pâte à sel, un cadre photo en papier mâché, un bocal à farine décoré avec du window color… Maintenant arrive le plat de résistance : des sacs Valorlux entiers remplis de cahiers, de devoirs, d’exercices, de tests et de dessins. Ces sacs vous mettent face à vos responsabilités : allez-vous directement passer par la première benne à papiers venue vous délester du lourd chargement ou bien allez-vous remplir un nouveau carton qui atterrira, comme ses prédécesseurs, à la cave ou au grenier ? 

Dans le premier cas, vous êtes des parents indignes puisque vous n’accordez pas plus d’attention aux fruits des efforts de vos enfants qu’au paquet hebdomadaire de publicités déposé dans votre boîte aux lettres. D’ailleurs, si vous aviez vraiment bonne conscience, vous mettriez un autocollant sur le cartable de vos gamins, comme vous l’avez fait avec le « Keng Reklammen w.e.g », pour signaler aux enseignants qu’ils peuvent faire l’économie de vous transmettre ces tonnes de papier. 

Si vous suivez l’option inverse, qui consiste à archiver précieusement les créations de vos bambins, à côté de leur boîte à dents de lait, de leur premier body et du bonnet de naissance offert par la maternité Grande-duchesse Charlotte, il n’est pas certain que votre comportement soit moins critiquable. Regardez les choses en face, à moins de vous appeler Wim Delvoye et d’exposer sous le titre pompeux Early Works les dessins que vous aviez réalisés à l’âge de six ans, il est fort probable que vous n’ayez jamais, vous-mêmes, été rechercher les cartons religieusement conservés par vos propres parents dans leur maison de campagne. Alors pourquoi ne pas jeter ces œuvres dont le seul mérite est d’être le fruit du travail de votre descendance ? Peut-être est-ce un signe que vous regrettez de ne pas avoir passé plus de temps avec eux pendant qu’ils s’échinaient à rédiger une rédaction sur le métier de leurs rêves, qu’ils récitaient leur liste de verbes irréguliers, ou qu’ils préparaient avec des boîtes à chaussures et des rouleaux de papier toilette cette fameuse maquette du château de Vianden qui orne maintenant la table de votre salon. 

Alors stop à l’hypocrisie, jetez tout à la poubelle sauf le dessin le plus moche, que vous ressortirez à l’occasion, et courez profiter des journées de congés pour apprécier des moments ensemble, par exemple à la piscine pour ramener de belles verrues plantaire, au parc à trampolines pour ramener des entorses et des fractures ou en forêt pour ramener des piqûres de tiques. Voilà des souvenirs qui ne prennent pas de place.

Cyril B.
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