Kirchberg, ville nouvelle

Reboot

Le bâtiment de luxe Infinity, en construction Place de l’Europe
Photo: Sven Becker
d'Lëtzebuerger Land du 13.07.2018

D’eux, on ne sait rien. Strictement rien. Qui ils sont, quel est leur profil socio-économique, ce qu’ils travaillent et où ? Pourquoi viennent-ils s’installer au Kirchberg et pour combien de temps ? Ont-ils le droit de vote – aux communales, aux européennes, aux législatives ? – et si oui, comment y vote-t-on ? Selon les informations du Centre de technologies de l’État publiées par Wort.lu après les élections communales de 2017, on y serait majoritairement libéral, avant les électeurs du CSV, des Verts et du LSAP (dans l’ordre), soit plus ou moins dans la moyenne de la capitale. Mais on ne sait rien sur le nombre d’électeurs inscrits et leur proportion par rapport au nombre d’habitants. Sur le site de la Ville de Luxembourg, le quartier du Kirchberg comptait 5 673 habitants au 31 décembre 2017, soit 4,87 pour cent des habitants de la capitale, alors que le chiffre officiel invoqué par le Fonds Kirchberg, établissement public en charge de la viabilisation et de la commercialisation de la Ville nouvelle créé en 1961 suite aux expropriations et en vue de l’installation des infrastructures européennes, n’est que de 3 600 – pour 41 000 emplois. « Il faut d’urgence rattraper ce déséquilibre et améliorer la mixité des fonctions habiter, travailler et loisirs », affirma le ministre du Développement durable et des Infrastructures, François Bausch (Déi Gréng), qui assure la tutelle du Fonds, lors de la présentation du bilan 2017 ce lundi. Où Patrick Gillen, président du Fonds Kirchberg, dut avouer qu’ils ne disposent d’aucune statistique sur le profil des habitants du Kirchberg. Tout en avouant qu’il y a vingt ou trente ans, ça ne se battit pas au portillon pour habiter au Kiem ou à Avalon. Et le ministre d’ajouter que le bureau d’architecture danois Gehl, chargé de l’amélioration des espaces publics au Kirchberg, avait interrogé spontanément les passants devant les portes des bureaux, à la sortie des commerces ou sur les trottoirs ou places sur leurs motivations d’être au Kirchberg, « et la plupart des réponses étaient simplement utilitaires », rapporta-t-il. Le constat est aussi brutal qu’évident : on ne va toujours pas au Kirchberg par plaisir. À part peut-être les joueurs estivaux de pétanque au Parc central, les clients de l’hypermarché, quelques affamés mangeant aux restaurant ou les cinéphiles aimant les blockbusters américains. Mais ça doit changer. « Ça va changer ! » promettent Gillen et Bausch unisono.

Adieu la voiture ! Ce changement voulu (et entamé) est fondamental : en 1961, le quartier commença par un pont, la Rout Bréck (qui sera prochainement repeinte en rouge feu), puis un axe routier central, le boulevard Kennedy, qui, plus tard, allait être connecté à son extrémité Est à l’autoroute menant vers Trèves. Donc cette route, avec quatre voies, deux dans chaque direction, était pensée pour le confort des automobilistes, promouvant la nouvelle mobilité moderne : celle de l’individu. À gauche et à droite de cet axe, les salles plénières et de conférences ainsi que des centaines de bureaux des institutions européennes avaient toute aise à s’implanter comme des monolithes sur des terrains disponibles en abondance, que le Luxembourg leur mit généreusement à disposition afin de leur prouver que le pays fondateur de la Communauté européenne du charbon et de l’acier d’abord, de la Communauté européenne ensuite était un siège idéal pour ces institutions. Dans les années 1980 suivirent les banques, également alléchées par des prix fonciers imbattables – puis le pouvoir politique regarda et ne put que constater le désastre : une ville nouvelle invivable et pas vraiment accueillante était née. Depuis vingt ans maintenant, sous la présidence de Fernand Pesch d’abord, de Patrick Gillen ensuite, le Fonds Kirchberg tente de changer le paradigme du Kirchberg, de repenser son urbanisme – et donc la vie sur le plateau.

Après le ralentissement du trafic par l’introduction de feux rouges aux croisements – pour rappeler aux automobilistes que l’autoroute ne commence pas au Pont rouge –, et la plantation d’arbres pour aussi réduire optiquement la largeur du boulevard, un saut quantique a été réalisé par l’arrivée du tram sur l’axe central, en décembre 2017. « Nous avons supprimé tous les mouvements de bus le long du boulevard Kennedy », s’enorgueillit François Bausch lundi. Si les bus régionaux empruntent encore le boulevard Adenauer pour traverser le quartier d’Est en Ouest actuellement, ils seront graduellement supprimés, les passagers étant forcés de changer pour le tram à la gare multimodale du rond-point Serra. En parallèle, de nombreuses places de stationnement (qui furent souvent utilisées pour se garer sur une longue durée par des gens venant travailler au Kirchberg) ont été supprimées le long du boulevard Kennedy, un park & ride de 4 000 places à construire au lieu-dit Hielenhaff doit encourager les automobilistes à laisser leur voiture à l’extérieur du quartier. De nouvelles formes d’habitat, par exemple un quartier de vivre sans voiture, sont envisagés au Grünewald-ouest, où il n’y aura qu’un ratio d’une demie place de stationnement par logement – et en plus ces parkings seront centralisés dans des silos devant le quartier –, doivent contribuer à encourager un rapprochement des fonctions vivre et travailler, voire consommer, en empruntant la mobilité douce ou les transports en commun.

Interventionnisme Les prix du marché donnent le tournis. Sur Internet, les agences immobilières offrent, au hasard des recherches avec le mot-clé « Kirchberg », un appartement neuf de 96 mètres carrés à 735 000 euros, un autre de 92 mètres carrés à 800 000 euros, un penthouse de 125 mètres carrés, en construction, à 1,536 million, ou un appartement dans la résidence Les hauts du Kirchberg de
106 mètres carrés à 1,093 million... Les prix courants, qui répondent visiblement à la pression de la demande, font que cette mixité sociale tant prônée par les politiques ne se fait pas. Au moins, personne ne pourra reprocher au Kirchberg sa gentrification : il a commencé en haut de l’échelle des prix en ce qui concerne le logement. Alors, pour ne plus laisser faire la main invisible du marché, le Fonds Kirchberg, de concert avec le gouvernement, a foncièrement changé son approche : alors que pour les premiers quartiers résidentiels, il attribuait les lots aux duos architectes/entrepreneurs qui offraient le prix le plus élevé (en respectant un cahier des charges), il fixe désormais un prix de vente maximum pour les logements, puis négocie avec les entrepreneurs sur le prix qu’ils sont prêts à payer pour le terrain. C’est donc la même logique que pour dégoupiller un grand groupe de rock, où l’organisateur doit estimer le nombre de spectateurs qu’il pourra attirer avec ce groupe et le prix du billet avant de faire une offre de cachet. Pour les logements au Kirchberg, le prix de vente d’un logement sur le marché libre a ainsi été fixé à 4 200 euros par mètre carré – contre des prix avoisinant les 6 000 euros actuellement. La moitié des dizaines de milliers de logements à construire – le Fonds projette de passer des 3 600 habitants actuels à 22 100 résidents à terme – seront des logements sociaux, réalisés par la Société nationale d’habitations à bon marché (SNHBM) : le prix de vente par mètre carré y est plafonné à 3 250 euros (sommes indexées). À ce stade, 3 970 nouveaux logements sont planifiés ou en cours de réalisation, le long du boulevard Kennedy ou aux lieux dits Kuebebierg ou Langfuur, au nord du quartier. Presque 5 000 autres appartements sont déjà projetés le long de la forêt, là où les paysans labourent encore les champs actuellement. Sur le site de la SNHBM, tous les logements des trois complexes achevés dans le nouveau quartier Reimerwee sont déjà soit vendus, soit réservés. Les acheteurs profitant d’une prime de logement mettent quand même plus de 336 000 euros pour 85 mètres carrés et deux chambres, jusqu’à presque 600 000 euros pour 117 mètres carrés et trois chambres – équivalant à un remboursement de 2 180 euros mensuels sur trente ans à un taux nominal excessivement bas de 1,85 pour cent actuellement. On pourrait considérer que ce n’est pas si social que cela.

Une balafre géante s’ouvre actuellement dans le si caractéristique bâtiment en verre miroitant du Jean Monnet 1, le bâtiment historique de la Commission européenne. Après désamiantiage sur place, il sera démoli, impossible de trouver un repreneur pour ses dizaines de milliers de mètres carrés en si mauvais état. Le 4 juin dernier, des représentants du gouvernement et de la Ville ont porté, avec le commissaire européen Günther Oettinger, le premier coup de pelle pour son successeur, le Jean Monnet 2, qui fera 120 000 mètres carrés et abritera, d’ici 2024, autant d’agents de la Commission européenne que le Kirchberg compte actuellement d’habitants : 3 600. Car les institutions européennes restent importantes sur le plateau et s’agrandissent : le Cour de justice construit une nouvelle tour, en voie d’achèvement, et la Banque européenne d’investissement s’étendra elle aussi. Si le Kirchberg compte actuellement 40 600 emplois et si ce chiffre doit augmenter, il le fera toutefois moins rapidement que le logement : à terme, le Fonds projette d’y accueillir 64 000 employés. Soit un ratio d’un habitant sur trois employés. Ce serait une avancée énorme. Peut-être que d’ici-là, on en saura plus sur qui sont les uns et les autres.

josée hansen
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