Chroniques de l’urgence

Atermoiement prédateur

d'Lëtzebuerger Land du 10.05.2019

Reporter à plus tard les mesures requises pour faire face au péril climatique est largement passé dans les mœurs. Pour les politiques, c’est devenu une seconde nature. Les entreprises font du greenwashing à tour de bras. Les citoyens, noyés dans un nuage publicitaire, s’abandonnent au mirage carboné. Pour notre plus grand malheur, cela fait des décennies que cela dure.

Il ne fait aucun doute que cet atermoiement est moralement répréhensible au plus haut point. L’est-il au plan pénal ? Un grand nombre de plaintes introduites à travers le monde contre les gouvernements procrastinateurs font le pari que les dispositions constitutionnelles ou légales permettent de les condamner, qu’il s’agisse

d’obtenir un dédommagement des victimes de ces négligences ou de contraindre les dirigeants à enfin passer à l’acte. Certaines aboutissent, comme aux Pays-Bas, beaucoup patinent dans les instances.

Ce qui fait souvent défaut pour que les juges puissent donner droit à ces plaintes est un soubassement conceptuel suffisamment solide pour permettre aux juges d’appréhender le défaut d’action face aux risques de dérèglement climatique comme une faute morale qualifiable au regard du droit pénal. L’expert en prospective californien Alex Steffen a popularisé à cet égard la notion de « predatory delay », ou atermoiement prédateur, pour éclairer une dimension souvent oubliée lors de ces discussions, à savoir que les gouvernements et les entreprises cités dans ces plaintes connaissaient, dès les années 1970, les risques encourus si nous continuions de brûler des combustibles fossiles à tout va. C’est au nom des avantages tirés aujourd’hui de l’exploitation des ressources fossiles que les chances des générations suivantes à bénéficier d’une planète habitable ont été sacrifiées : la notion de prédation (avec toutes nos excuses pour les animaux sauvages relevant de cette catégorie, qui n’y sont évidemment pour rien) est pertinente pour souligner la cruauté intrinsèque ayant présidé à ces tergiversations.

De même qu’on a recouru après la Seconde Guerre mondiale à la notion de génocide pour caractériser le crime commis contre les Juifs par l’Allemagne nazie, une autre piste pour enfin contraindre nos dirigeants à agir est celle de la création du crime international contre l’environnement, ou écocide. Le journaliste George Monbiot a rendu hommage en mars à Polly Higgins, une juriste qui a consacré sa vie à la création d’un tel crime au plan international. Ainsi, l’impunité dont jouissent les grandes entreprises pétrolières les poussent à dépenser sans compter pour bloquer les efforts de décarbonisation : 200 millions de dollars de lobbying par an pour les cinq premières, selon l’organisation InfluenceMap. Polly Higgins est décédée d’un cancer il y a quelques jours. Plaidons avec George Monbiot pour que ses efforts ne soient pas vains et que la création du crime d’écocide devienne l’héritage qu’elle aura laissé au monde.

Jean Lasar
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