Projet de constitution

Un compromis sans Jean-Claude

d'Lëtzebuerger Land vom 19.06.2003

Standing Ovation, vendredi dernier, pour Valéry Giscard d'Estaing par ses « conventionnels », contents du compromis atteint pour une Constitution européenne, ou simplement heureux que c'était fini. C'est donc avec un verre de champagne - un peu plat à cause des longs discours de clôture - à la main que l'exercice innovant de la Convention sur l'avenir de l'Europe s'est conclu. Le projet sera présenté aujourd'hui aux chefs de gouvernement réunis au Conseil européen. Ils vont l'accepter comme « une bonne base » - plutôt que « la base » - pour la future Constitution, que les gouvernements vont négocier entre-eux.

Nous sommes 18 mois après le début de l'exercice. Tous sont satisfaits du fait qu'il y a eu un compromis... Tous ? Non ! Un Premier ministre irréductible résiste encore et toujours au président Giscard. À travers une interview dans Der Spiegel, Jean-Claude Juncker a fait savoir tout le mal qu'il pensait de l'exercice : « jamais vu une telle opacité », « la plus noire des chambres noires », « sessions nocturnes du 'praesidium' », « la Convention n'a pas été à la hauteur des attentes ». Ah, le Spiegel a eu de la chance. Rien de tel qu'un Juncker de mauvaise humeur pour faire les titres.

Il n'y a aucun doute, Valéry Giscard d'Estaing, en tant que président et rédacteur en chef, a fait pleinement usage du vieux dicton anglais : « He who holds the pen, holds the power ». Il est vrai aussi qu'entre Giscard et Juncker, le courant ne passe pas. 

Mais Juncker est-il vraiment l'observateur innocent de ce processus constitutionnel qu'il prétend être ? Qui n'a pas su s'opposer à la nomination de Giscard à la tête de la Convention, alors qu'il est bien membre du Conseil européen ? Et une fois les débats lancés à Bruxelles, on n'a pas vraiment pu constater que le Premier ministre luxembourgeois tenait beaucoup à laisser à cette nouvelle assemblée le privilège du « concours démocratique des idées ». Il semble en tout les cas avoir rayé de sa mémoire la « session nocturne » avec ses homologues belges et néerlandais pour arrondir les ongles d'une proposition commune du Benelux sur les institutions européennes. Il ne semble pas plus se rappeler de ses exercices parallèles à la Convention - ses nombreux contacts avec ses collègues chefs de gouvernement, à l'exemple de Gerhard Schroeder - auxquels on pourrait aussi reprocher d'avoir nui au « grand show de démocratie » qu'on avait espéré à Bruxelles.

Le problème est ailleurs : en fin de compte, le Luxembourg ne sort pas vraiment renforcé de l'exercice. Les meubles ont été sauvés, mais c'est déjà tout. Si on avait dit auparavant à Juncker qu'il allait accepter à la fois un président à temps plein du Conseil européen et abandonner l'idée d'un commissaire par pays, il aurait répondu « jamais ». Or, il l'a fait. 

Au cours des dernières semaines de la Convention, les chancelleries nationales ont joué un rôle de plus en plus direct dans les travaux de la Convention. Le Luxembourg, surtout en tant qu'actuel président du Benelux, était en première ligne. À la fin, l'espoir était de trouver un accord au niveau des six pays fondateur pour montrer la voie à Giscard. En cours de route, le Luxembourg a lâché et encore lâché. Or, alors que ses concessions étaient acquises, les « grands » ont finalement estimé que Giscard allait bien défendre leurs intérêts. 

Il devient dès lors compréhensible que Jean-Claude Juncker estime que « l'ancienne méthode des conférences intergouvernementales [pour réformer les traités européens] est au moins aussi bonne ». Mais, s'il reproche aujourd'hui aux « conventionnels » de se féliciter de leur compromis, il faut bien se rappeler que Juncker était même après la débâcle de Nice encore content qu'un éclat avait été évité. 

 

Jean-Lou Siweck
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