Fundamental Monodrama Festival

Esprit festif loin du marasme

d'Lëtzebuerger Land vom 14.06.2013

Un an de préparation, le corps des instigateurs du Fundamental Monodrama Festival 2013 tremblaient d’émotion, vendredi dernier dans les espaces de la Bannanefabrik. « Tu sais ce que c’est que travailler sur ce festival pendant un an ? On y a tout mis. Tout pour eux, les artistes, acteurs, metteurs en scène, danseurs et chorégraphes et tout pour le public ! » me confiera Jérôme Konen, le coordinateur du festival.

Oui, ça se sent, on le voit, indéniablement. Et d’ailleurs, en arrivant sur place, on plonge dans la vie d’une famille – celle de Steve Karier et de tous ses complices, Jérôme, Meriam, Maria, Sophie, Martin, Sylvia et tous les autres. Mais plus profondément, on entre dans les poésies des corps, des mouvements, des mots et des sons. Près d’une cinquantaine de personnes ont afflué sur place – tous, je le crois vraiment, dans un esprit festif. Dehors, les affaires de plus en plus invraisemblables rythment le quotidien des Luxembourgeois, des grèves et des votes de confiance se préparent, les gens s’échangent là-dessus, mais on est là avant tout pour découvrir la quatrième édition de ce petit festival bien fichu. L’été s’est installé et pour éviter la transpiration on passe de l’extérieur vers l’intérieur, une bouteille d’eau et puis un verre de vin à la main. On découvre l’agencement des lieux, le comptoir est là, les salles de spectacles toujours au même endroit, mais sur la droite de l’entrée, une étrange construction en bois, tel un échafaudage, entoure un confessionnal. Voici la Truth Box – installation imaginée par l’auteure et metteure en scène d’origine tunisienne, Meriam Bousselmi. On peut s’y installer tous les jours de la durée du festival, avant et après les spectacles, du côté du confesseur et écouter les aveux des pêchés bien perçants et tirés en partie de la réalité de l’auteure, des deux acteurs, Sophie Langevin et de Martin Engler et de leur perception de femme et d’homme quant à la complexité des agissements de l’être humain. Des monologues qui construisent et déconstruisent notre rapport aux actions d’autrui – on en conclut que de l’intention, bonne ou mauvaise naît un agissement qui s’inscrit dans la mémoire collective. Une version française et une version allemande sont disponibles, les plus courageux opteront pour les deux, d’autres encore détourneront le lieu entre eux, sans l’intervention des comédiens et ce au quasi ravissement de l’auteure.

On prend le temps, c’est bien, le premier spectacle va démarrer. Dans une salle illuminée de néons bleu glacial, suspendus au-dessus du plateau central, on découvre un danseur, vêtu de vêtements blancs immaculés. Il démarre une chorégraphie-langage mis en place autour de l’occupation de l’espace et de la perception de celui-ci. Voici Occupant de Jonah Bokaer, jeune chorégraphe prodige ayant collaboré entre autres avec Merce Cunningham et Bob Wilson. La pièce est dansée par l’Israélien, Tal Adler-Arieki. Sur du Ryoji Ikeda, un environnement sonore électroacoustique minimal, le personnage évolue entre des objets photographiques déposés par terre, en partie en morceaux, capturés par une résine, blanche également. Il semble se prendre en photo-mémoire et puis il relate en hébreux un événement énigmatique faisant un lien au mouvement Occupy. La qualité des mouvements du danseur, les sons cadencés, synthétiques et toutefois envoûtants ainsi que l’ambiance dans laquelle j’accepte d’être plongée, rattrape le fait que je ne peux à aucun moment pénétrer ni le langage, ni sa signification. Il s’agit d’une sculpture mouvante assez abstraite plus que d’une pièce dansée liée par une dramaturgie.

On sort assez curieux de la suite, bien que Sylvia Camarda est toujours gage d’un spectacle chorégraphique d’une rare dynamique, dans lequel on est tenu de passer par les états d’âmes de la belle trentenaire.

Un verre et un coup d’œil plus attentif sur les photos de Grimaces des différents acteurs et intervenants du festival. Très contrastées, elles révèlent toutes les incroyables imperfections des visages, au point d’en montrer un autre aspect de la beauté. Petite exposition de Remera, artiste rwandais, réussie.

On peut manger un plat de pâtes préparé par Maria, qui s’efforce d’ajuster son menu avec la nationalité des intervenants de chaque soirée. Le lendemain sera un délice malien (voir ci-contre). Un nouveau verre à la main, après tout, on baisse la garde pendant les festivals, c’est bien connu, on se marre bien et on a le privilège de se trouver dans les entrailles de la création scénique loin de tout et pourtant proche de ce qui se trame à l’extérieur.

Bref entracte terminé, on replonge donc dans la danse. Sylvia Camarda nous révèle dans son Warrior of Beauty II ce que c’est d’être une femme publique, une femme de scène qui passe de toute sa splendeur à la déchéance. J’aurais préféré du texte, comme dans la version initiale de Warrior of Beauty, mais son interprétation d’écorchée vive convainc. Elle en a appris des choses de ses maîtres, Jan Fabre, Cirque du Soleil et les Ballets C de la B. Ses gestes sont denses, ses articulations précises et explosives. Le public est ravi et elle, extrêmement émue. Elle le confiera à la sortie de scène. Cette pièce est le pendant sombre de Only the lonely, interprétée dix ans plus tôt, notamment au Festival d’Avignon.

Ce qui est précieux, c’est cette liberté d’échange, pendant les spectacles, mais aussi aux entractes et après chacune des soirées, parce que chaque soir de cette semaine révèle une nouvelle aventure théâtrale, bien particulière. On se sent enrichi et revigoré par l’intensité des corps et des mots de tous ces gens de scène qui cherchent leur façon d’interpréter la réalité, la leur, la nôtre. Alors pour tous ceux coincés dans le marasme du quotidien, des actualités pesantes, retournons-y encore ce weekend et attendons en trépignant la prochaine édition, en 2014.

Le festival Fundamental dure encore jusqu’au samedi 15 juin ; programme et informations pratiques : www.fundamental.lu.
Karolina Markiewicz
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