Luxembourg 2007

Au-delà de l'événementiel

d'Lëtzebuerger Land vom 09.05.2002

Un jour, il sera classé «monument national». «Kultur-Import» avait sous-titré RTL Tele Lëtzebuerg lundi soir, lorsque Claude Frisoni se faisait interroger au Top Thema sur le deuxième tour des élections présidentielles françaises. Demain, samedi, il inaugurera, en tant que président de l'association Les amis de la maison de Victor Hugo, le musée rénové à Vianden, en attendant de présenter le projet du Centre de rencontres Neumünster dont il assure la préfiguration depuis le début de l'année : il est devenu «le Français de service» qu'on peut interroger sur tout et n'importe quoi, et qui ne décevra jamais dans le rayon «opinion de centre-gauche politiquement correcte avec un brin de provocation bon enfant». 

Or, davantage qu'à sa plume, il doit ce statut privilégié à sa véritable «mission McGyver» de sauvetage de l'«année culturelle 1995», dont il reprit les rênes au pied levé un an avant le début des manifestations, suite à la démission coup d'éclat du coordinateur Guy Wagner (d'Land 10/94 du 11 mars 1994). Et, il est vrai qu'il a alors - aidé par une équipe compétente - sauvé le Luxembourg d'un fiasco, aussi bien organisationnel que financier, mais surtout en termes d'image. Aujourd'hui, malgré les pluies de critiques sur la programmation qui pleuvaient alors sur les organisateurs et malgré les échecs qu'il a pu y avoir, cette année culturelle est encore souvent citée comme un événement fondateur, une prise de conscience de la chose culturelle par un public plus large. 

Plus de 1,3 million de personnes auraient été réunies en 1995 aux différentes manifestations selon les chiffres officiels, pour un budget global de près de 900 millions de francs (2,23 millions d'euros). «Pour les acteurs culturels luxembourgeois, il y a un avant et un après 1995, lançait la ministre de la Culture, Erna Hennicot-Schoepges (PCS), le 21 novembre dernier au sommet de la Grande Région. La place de la culture dans la société luxembourgeoise, originale par sa diversité ethnique, son plurilinguisme et sa conscience de vivre à la frontière des mondes roman et germanique a pris une importance sans précédent.» L'expérience a surtout démontré les nombreuses lacunes du Luxembourg en matière de politique culturelle, notamment du côté des infrastructures. Rétrospectivement, le Casino Luxembourg est certainement ce que cette année-là a engendré de mieux et de plus durable.

 

Après la publication du rapport d'impact de John Myerscough sur Luxembourg - European City of Culture en décembre 1996, le Luxembourg croyait pouvoir se reposer sur ses lauriers d'une certaine réussite. Or, voilà que, après le gigantesque embrouillamini qui avait fait que neuf villes devaient se partager l'enseigne de «capitale culturelle de l'Europe» durant l'année exceptionnelle 2000, année du millénaire, le Parlement européen voulait régler le tournant une fois pour toutes : le 25 mai 1999, la décision 1419/1999/CE arrêta la liste des capitales culturelles jusqu'en 2019. Le Luxembourg y est inscrit pour 2007, sans être forcément demandeur; deux années plus tôt, en 2005, le Grand-Duché assurera déjà à nouveau la Présidence du Conseil des ministres européens, deux grands événements durant lesquels il peut surtout montrer qu'il sait tout faire comme les grands et mérite donc sa place de choix dans la cour des décideurs européens. Pas question donc de décliner l'offre.

«Persuadés qu'il serait injuste que le Luxembourg bénéficie deux fois en douze ans de cette manifestation [capitale culturelle, ndlr.], continua la ministre de la Culture en novembre dernier, les Luxembourgeois proposent de créer un événement unique et exemplaire, sans précédent et susceptible d'instaurer une coopération culturelle et institutionnelle durable, c'est-à-dire le partage de cette manifestation prestigieuse avec ses partenaires naturels et privilégiés, les régions frontalières de l'ensemble géographique, politique et économique, humain et culturel que constitue la Grande Région.» 

Une idée que le Premier ministre, Jean-Claude Juncker (PCS) avait lancée lors du sommet de la Grande Région, en mai 2000 à Liège. Car la décision du Parlement européen dit, dans son article 5, que «les villes peuvent choisir d'ouvrir leur programme à la participation de la région». Et le Luxembourg se veut le moteur de cette grande région, non seulement économique - ce qu'il est déjà -. mais aussi en tant que centre culturel et intellectuel. En juin, le dossier de candidature devra être remis auprès de la Commission européenne; avec une commissaire luxembourgeoise à la Culture, il ne devrait pas y avoir de problèmes que cette candidature un peu hors normes soit acceptée. En tout cas, les préparatifs s'activent déjà, cinq ans avant l'événement; les ministres en conseil ont donné leur feu vert le 26 avril dernier.

Guy Dockendorf, directeur du ministère de la Culture, est le coordinateur luxembourgeois des travaux de préfiguration, groupe de travail qui réunit les responsables régionaux SaarLorLux, plus la Rhénanie-Palatinat et la communauté française de Belgique. Trois réunions, dont la dernière a eu lieu le 24 avril, ont permis de dresser un état des lieux et faire un brainstorming sur les possibles grands axes. Ainsi, chaque région définirait un thème fédérateur à décliner horizontalement dans tous les domaines. Exemple : la Sarre pourrait gérer le thème Culture et patrimoine industriel, le Luxembourg celui des Migrations, la Lorraine L'histoire de la mémoire, la Rhénanie-Palatinat les Grandes personnalités et un cinquième thème, déjà défini, plus orienté vers le futur, reste à attribuer à une région, il pourrait s'intituler Cultures du XXIe siècle. Tout cela afin de créer une sorte de mythologie commune dans la région.

Le plus délicat, en ce moment, c'est le montage d'une structure qui respecte les souverainetés de chacun : conseils régionaux et généraux, communes et État en France, gouvernement des Länder ou villes en Allemagne, communauté française de Belgique, gouvernement national au Luxembourg : chaque pays a d'autres subsidiarités et hiérarchies de pouvoir à respecter. «Il est clair que nous ne voulons phagocyter personne,» souligne Guy Dockendorf, mais la mise en place semble délicate. «La langue reste une barrière, poursuit-il, nos réunions se font toujours avec traduction simultanée». Le vote massif pour Le Pen des régions frontalières françaises prouve pour le moins que le sentiment européen n'est pas encore vraiment achevé. Et le financement? «Nous devons prévoir des garde-fous,» explique encore Guy Dockendorf, le Luxembourg ne va pas tout financer. Et il sait aussi que les subsides européens n'arrivent qu'au compte-gouttes. Puis restent à définir les villes dans lesquelles se dérouleront les manifestations: au-delà des partenariats existants de la QuattroPole - Luxembourg, Trêves, Sarrebruck et Metz -, Nancy, Liège et Namur pourraient être inclus. 

À première vue, le sujet des Migrations semble un choix judicieux comme thème fédérateur au Luxembourg; les chercheurs, historiens et sociologues travaillent largement sur le thème, que ce soit le Comité de liaison des étrangers (Clae) avec son colloque Un siècle d'immigration au Luxembourg(1) ou l'Association des travailleurs immigrés (Asti) avec actuellement son cycle de conférences Migrations, les enjeux!; le Centre de recherche public Gabriel Lippmann ou le Ceps/Instead avec leurs recherches sur les migrations et les mouvements de travailleurs, le programme Vivre demain au Luxembourg que vient de lancer le Fonds national de la recherche ou encore le travail continuel du Centre de documentation sur les migrations humaines à Dudelange. 

Or, c'est probablement là que le bât blesse : le Luxembourg n'a aucune tradition de l'analyse et du travail de mémoire, de l'investissement à moyen et long terme dans la valorisation du patrimoine immatériel et intellectuel. Des événements? Aucun problème, avec la légendaire capacité d'improvisation, de minuscules structures arrivent à faire des miracles, qu'on ne pense qu'au programme culturel pour le passage du millénaire ou à la biennale itinérante d'art contemporain Manifesta 2 en 1998. 

En plus, et les politiques et l'opinion publique acceptent maintenant plus facilement que l'État investisse en infrastructures prestigieuses, Musée d'art moderne, Salle de concerts philharmoniques, rénovation du Théâtre municipal, you name it. . . Mais c'est dans les budgets de suivi qu'il reste à faire un effort, ceux qui permettent par exemple d'étoffer les collections ou d'engager assez de personnel pour fonctionner à un rythme de croisière, pour non seulement produire mais aussi évaluer, réfléchir, archiver. . . Le Centre de documentation sur les migrations humaines fonctionne uniquement grâce au bénévolat, dans les musées, dans les bibliothèques, partout, les directions et les employés se plaignent d'un manque flagrant de personnel.

Mais peut-être que d'ici 2007, tout aura changé, que non seulement les bâtiments de la Place de l'Europe seront achevés, la place aménagée et les postes de directeurs tous attribués. Mais peut-être que, entre autres grâce à l'Université de Luxembourg, le Grand-Duché ne verra plus uniquement la culture comme un faire-valoir ou un événement pour émerveiller les masses et impressionner les voisins, mais comme un moyen de mieux comprendre, mieux vivre le monde contemporain.

 

1 Les actes du colloque ont été coédités par la revue Passerelles, le Clae et le Lëtzebuerger Land; ISSN1147.9299.

 

 

 

 

josée hansen
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