Guillaume Dupaix (1746-1818), Nicolas Funck (1816-1896), Jean Linden (1817-1898) et Frantz Majerus (1819-1887)

Les explorateurs luxembourgeois du « Nuevo Mundo » et Alexander von Humboldt

d'Lëtzebuerger Land vom 17.05.2019

« Ich wählte Columbien zum Zielpunkte […]. Wie gewöhnlich, begab ich mich zuerst nach Paris, dem damaligen Schwerpunkte der Wissenschaft, um die zu meiner beabsichtigten Reise nötigen Erkundigungen einzuziehen. Mein guter Stern wollte, daß ich die denkmöglich beste Quelle für derartige Erkundigungen in Paris vorfand, nämlich den weltberühmten Baron Alexander von Humboldt […] »

(Nicolas Funck, Reise-Erinnerungen, 1916 : 33).

Tels sont les propos que Nicolas Funck (1816-1896) retient dans Reise-Erinnerungen pour relater sa visite humboldtienne de 1841*. Or, Funck n’est pas le seul Luxembourgeois ayant rencontré Alexander von Humboldt (1769-1859), puisque le chasseur de plantes et botaniste Jean Linden (1817-1898) ainsi que Guillaume Dupaix (1746-1818), l’un des fondateurs de l’archéologie préhispanique, auraient également pu se targuer d’avoir fait la connaissance de ce « savant-citoyen du monde » et « second découvreur de l’Amérique », pour reprendre les formules des historiens français Jean-Paul Duviols et Charles Minguet (Duviols & Minguet 1994 : 11 et 25).

À l’occasion du 250e anniversaire de la naissance du grand naturaliste prussien Alexander von Humboldt, nous proposons d’évoquer les relations scientifiques méconnues qu’il entretenait avec ces explorateurs luxembourgeois du Nouveau Monde**.

Humboldt et le « Nuevo Mundo »

Fils d’un militaire prussien et d’une mère huguenote, Alexander von Humboldt est né le 14 septembre 1769 à Berlin. Il est le frère cadet de Wilhelm von Humboldt (1767-1835), érudit et intellectuel influent, qui, en tant que pédagogue, linguiste, diplomate et homme politique est à l’origine de la réforme de l’enseignement universitaire en Prusse. Alexander, quant à lui, est l’une des figures importantes de l’histoire générale des sciences. Considéré à la fois comme un spécialiste de la géologie, de la vulcanologie, de la biogéographie et de la climatologie, estimé également pour ses connaissances en archéologie et en anthropologie, Humboldt est profondément marqué autant par l’esprit des Lumières que par l’œuvre politique de la Révolution française.

Faisant partie du cercle restreint des intellectuels les plus influents du XIXe siècle, ce scientifique polyvalent a laissé une œuvre monumentale rédigée en allemand et en français. Sa réputation d’auteur repose entre autres sur Voyage aux Régions équinoxiales du Nouveau Continent, publication comprenant une trentaine de volumes qui furent publiés à Paris entre 1805 et 1834. À cet ouvrage, il importe d’ajouter Kosmos. Entwurf einer physischen Weltbeschreibung, que Humboldt se plaisait à présenter comme « l’œuvre de ma vie entière ». Il en entame la rédaction à l’âge de 65 ans pour la poursuivre jusqu’à la fin de sa très longue vie, puisqu’il meurt en 1859 à l’âge de 89 ans.

Une longue vie qui est marquée autant par le travail scientifique et éditorial que par les voyages. Outre son expédition en Asie centrale russe en 1829, Humboldt entreprend entre 1799 et 1804 l’exploration du « Nuevo Mundo ». En compagnie du naturaliste français Aimé Bonpland (1773-1858), il parcourt l’Amérique latine et la Caraïbe, voyage qui le mène d’abord au Venezuela qui appartient à cette époque à la couronne d’Espagne et qui fait partie intégrante, tout comme la Colombie, de la vice-royauté de Nouvelle-Grenade. Humboldt et Bonpland y inspectent la région de Cumaná et les « Llanos », puis, avant de mettre le cap sur Cuba, ils explorent le bassin de l’Orénoque, le « canal de Casiquiare » et le Río Negro.

En 1801, ils gagnent les régions de la Colombie, de l’Équateur et du Pérou. C’est durant ce périple andin qu’ils envisagent l’ascension du Chimborazo qui culmine à 6 267 mètres. Ce pic est considéré à l’époque comme la montagne la plus élevée du monde. Même s’ils ne réussissent pas à atteindre le sommet, ils parviennent néanmoins à la plus haute altitude jamais atteinte jusque-là, c’est-à-dire à quelque 5 878 mètres au-dessus du niveau de la mer. Après le Pérou et une escale en Équateur, Bonpland et Humboldt quittent l’Amérique méridionale pour séjourner ensuite entre mars 1803 et mars 1804 au Mexique qui, à l’époque, constitue avec la très grande partie de l’Amérique centrale la vice-royauté de Nouvelle-Espagne.

Le jeune Humboldt et Guillaume Dupaix

Dès son arrivée en avril 1803 à Mexico, Humboldt âgé de 33 ans rencontre Guillermo Dupaix âgé de 57 ans, un militaire en retraite passionné d’antiquités. Certains de leurs échanges d’idées seront consignés dans l’un des Amerikanische Reisetagebücher du jeune baron sur lesquels il reviendra plus tard, c’est-à-dire entre 1810 et 1813, dans sa publication Vues des Cordillères, et Monumens des Peuples Indigènes de l’Amérique. Dans cet ouvrage illustré en deux volumes, il relate les qualités scientifiques des observations et interprétations d’un certain « capitaine Dupé ». Or, celui-ci n’est autre que le capitaine Guillermo alias Guillaume Dupaix, détenteur d’antiquités préhispaniques comprenant le buste d’une prêtresse aztèque qui, d’un point de vue scientifique, s’avère être l’un des premiers vestiges archéologiques publiés pour la reconnaissance de cultures mésoaméricaines indigènes. En voici l’extrait tiré d’une version allemande :

« Es handelt sich um eine Basaltbüste, die in México im Kabinett eines aufgeklärten Kunstlieb-
habers steht, Herrn Dupé, Kapitän im Dienste Seiner Katholischen Majestät. Dieser gebildete Offizier, der den Geschmack für die Kunst in seiner Jugend in Italien entdeckt hatte, hat mehrere Reisen ins Innere Neu-Spaniens unternommen, um die mexikanischen Monumente zu studieren. Mit vortrefflicher Sorgfalt hat er die Reliefs der Pyramide von Papantla gezeichnet und könnte über diese ein höchst merkwürdiges Werk herausgeben » (Alexander von Humboldt [1810-1813] 2004 : 21).

Dans la littérature, il n’était pas rare de voir figurer tour à tour ce capitaine de l’armée espagnole comme Autrichien, Austro-Hongrois, ou encore Flamand d’éducation française. Or, il s’avère que ce dernier est d’origine luxembourgeoise comme l’atteste son acte de naissance découvert récemment. « Guilielmus Josephus Dupaix » est né le 22 janvier 1746 à Vielsalm, village de la province de Luxembourg de l’actuelle Belgique, qui au XVIIIe siècle, faisait partie du duché de Luxembourg. Peu après sa naissance, la famille Dupaix quitte les Ardennes pour s’installer à Frisange. Guillaume Dupaix y passe toute son enfance et son adolescence avant de quitter à l’âge de 21 ans le Luxembourg pour l’Espagne où il est engagé le 8 juin 1767 dans la « Compañía flamenca de Guardias de corps del Rey » auprès du roi d’Espagne Charles III (1716-1788). Ce monarque éclairé « protecteur des Sciences » est un passionné d’antiquités qui a initié au XVIIIe siècle les premières fouilles à Herculaneum, puis à Pompéi, ce qui influencera la destinée du jeune Dupaix.

Il semble que la carrière militaire de Guillermo Dupaix ne fût guère marquée par de grands soubresauts, du moins jusqu’en 1790, date à laquelle il est élevé au grade de capitaine. Presque immédiatement, il prend la décision d’émigrer en Nouvelle-Espagne où il poursuit sa trajectoire d’officier au régiment des Dragons de Mexico. Une carrière peu reluisante puisqu’il se voit refuser successivement le grade de « Teniente Coronel » et de « Gobernador » de l’île et du fort de la cité del Carmen. En effet, Dupaix porte plus d’intérêt aux sites et monuments archéologiques inédits du Mexique, intérêt qui remonte à l’époque de ses engagements militaires en Espagne et de ses visites en Italie et en Grèce.

Dès la fin du XVIIIe siècle, Dupaix est devenu un visiteur assidu des cabinets de curiosités de la capitale mexicaine où il peut admirer les trouvailles récentes, discuter de leur signification et les dessiner. Il réalise également de brèves expéditions dans les environs de Mexico ainsi que dans les actuels États d’Hidalgo, Tlaxcala, Puebla, Morelos, Veracruz et d’Oaxaca. Régions dans lesquelles il enregistre quelques monuments préhispaniques et collecte des échantillons pour son propre cabinet.

Les recherches dirigées par Dupaix s’avèrent pionnières pour les cultures amérindiennes jusque-là encore fort méconnues. De 1791 à 1794, ce Luxembourgeois est l’initiateur d’un premier inventaire d’anciens monuments et pierres sculptées préhispaniques de la ville de Mexico. Il documente méthodiquement les vestiges mis au jour lors des travaux d’urbanisation et de canalisation pour assainir la capitale. Puis, alors qu’il est à la retraite depuis 1801, il se voit confier en automne 1804, après le départ de Humboldt mais probablement grâce à sa recommandation, par ordonnance du 4 octobre 1804 du vice-roi de Nouvelle-Espagne José de Iturrigaray (1742-1815), la direction de trois expéditions royales d’antiquités, à savoir la « Real Expedición Anticuaria ». Dupaix est alors âgé de 58 ans.

Ces expéditions successives seront organisées entre 1805 et 1808, principalement lors des saisons sèches, dans le but de repérer, d’inventorier et de documenter les sculptures et monuments antiques dans toute la Nouvelle-Espagne. Pour réaliser ces missions, le Capitaine Guillermo Dupaix est notamment accompagné du dessinateur José Luciano Castañeda (1774-1834) et de l’écrivain Juan Castillo. Après avoir fait l’objet de rapports écrits remis en trois exemplaires au roi Charles IV d’Espagne (1748-1819), les résultats des trois expéditions dirigées par le capitaine Dupaix seront partiellement ou totalement publiés post-mortem au Mexique et en Europe dans différentes versions. Mentionnons l’album Colección de las antigüedades mexicanas que ecsisten en el Museo Nacional, traduit au début des années 1830 respectivement en anglais et français sous les titres suivants : Antiquities of Mexico et Antiquités mexicaines.

À juste titre, d’aucuns considèrent Guillaume Dupaix comme l’un des précurseurs, voire l’un des fondateurs de l’archéologie préhispanique. Cela nous permet d’expliquer pourquoi la rencontre du jeune Humboldt avec Dupaix à Mexico fut déterminante pour ces deux savants. Prenant conscience de l’importante potentialité de ce patrimoine archéologique méconnu et voyant les capacités scientifiques (qualité de rédaction, de documentation, et d’illustration) de Dupaix, Humboldt essaiera d’en favoriser l’étude à l’échelle du pays grâce à ses relations avec le vice-roi et l’élite mexicaine. Au contact de Dupaix, Humboldt organise diverses explorations archéologiques du côté de Teotihuacán, de Papantla et de Cholula. En d’autres termes, celui qui figurera plus tard parmi les fondateurs de la modernité scientifique doit beaucoup à ce natif du duché de Luxembourg, du moins pour ses connaissances et la reconnaissance des civilisations mésoaméricaines !

En mars 1804, Humboldt et Bonpland s’embarquent à Veracruz pour un second séjour à Cuba, avant de terminer leur exploration américaine par un passage aux États-Unis, où Humboldt sera l’invité du président des États-Unis Thomas Jefferson (1743-1826). Jefferson, tout comme Johann Wolfgang von Goethe (1749-1832) et Friedrich Schiller (1759-1805) ainsi que le physicien François Arago (1786-1853) et le chimiste et physicien Joseph-Louis Gay-Lussac (1778-1850), mais également des érudits moins connus comme Guillermo Dupaix constituent et participent à l’essor de réseaux humboldtiens tant transatlantiques que transeuropéens. Ces réseaux très dynamiques réunissent les sommités du monde scientifique et culturel de l’époque. À noter que c’est surtout à Paris, où Humboldt passe presque le quart de son existence, qu’il mène entre 1804 et 1827 puis durant les années 1840 une vie intellectuelle et mondaine très active tout en renforçant ses contacts scientifiques.

Il serait pourtant malveillant d’insinuer que Humboldt limitait ses activités relationnelles aux seules élites scientifiques et culturelles, puisqu’il a su motiver une pléiade de jeunes scientifiques et de jeunes explorateurs sans nom qu’il conseillait, encourageait, voire soutenait financièrement. Parmi eux, il convient de mentionner le chasseur de plantes et botaniste Nicolas Funck. Mais, qui est ce personnage qui a osé contacter en 1841 Humboldt, ce savant septuagénaire au zénith de sa notoriété internationale ? Et de l’autre côté, quelles ont pu être les raisons d’une étoile médiatique comme Humboldt d’accorder un entretien à un explorateur peu connu, puisque âgé à peine de 25 ans ?

Dans le sillage de Humboldt : Nicolas Funck, Jean Linden et Frantz Majerus

Bien qu’encore très jeune jeune, Funck peut se targuer en 1841 d’avoir accompli deux expéditions en Amérique méridionale et centrale. En 1835, Funck entreprend à l’âge de 19 ans en compagnie de son ami Jules Linden – son cadet d’un an – et du Belge Auguste Ghiesbreght (1810-1893) une expédition au Brésil pour le compte de négociants horticoles belges et de la Société royale d’Horticulture avec le soutien discret – paraît-il – de milieux étatiques belges. L’historien Denis Diagre note à ce sujet que l’on sait « que la quête des orchidées, très prisées en Europe, explique une bonne part de leurs excursions, dont les détails nous échappent » (Diagre 2012 : 93). À nous d’ajouter que la collecte des plantes et autres fleurs exotiques restera désormais au centre des motivations et préoccupations exploratrices de Funck et Linden.

Les deux Luxembourgeois sont au départ de leur aventure brésilienne des jeunots aux compétences scientifiques et exploratrices très limitées. Leurs formations universitaires qu’ils viennent d’entamer à Bruxelles se résument à quelques semestres d’études : Linden est étudiant en sciences naturelles, tandis que Funck poursuit des cours d’architecture. Si ce dernier a été finalement retenu pour participer à l’expédition, c’est surtout pour ses qualités de dessinateur, mais également pour ses compétences rédactionnelles, aptitudes qu’il a pu acquérir à l’Athénée de Luxembourg.

À peine rentrés au vieux continent en 1837, le trio Funck-Linden-Ghiesbreght se fait engager par le gouvernement belge pour une mission exploratrice en Amérique centrale. Le parcours du trio belgo-luxembourgeois emprunte en partie l’itinéraire humboldtien. Ainsi se rend-il dans les régions et lieux que le savant allemand a visités quelque 35 années auparavant. Comme Humboldt, les Funck-Linden-Ghiesbreght visitent pendant quelques mois Cuba, avant d’explorer le Mexique pendant deux années. À part leur séjour dans la capitale mexicaine, ils parcourent les contrées comprises entre Mexico et Veracruz, dont la région des volcans où ils entreprennent l’ascension du Pico de Orizaba en 1838. Puis ils étendent leurs explorations sur les régions mexicaines jadis délaissées par Humboldt, comme par exemple le Chiapas et la péninsule du Yucatan. Toutefois, il importe de souligner que Funck et Linden ne sont pas les seuls explorateurs luxembourgeois à suivre partiellement les traces humboldtiennes au Mexique.

L’ingénieur Frantz Majerus (1819-1887) séjourne entre 1846 et 1853 au Mexique avant de rentrer en Europe pour y entamer une brillante carrière en tant que dirigeant industriel. C’est probablement entre 1849 et 1853 qu’il dirige les mines de Zomelahuacan que Humboldt a mentionnées dans son Essai politique sur le Royaume de La Nouvelle-Espagne. Durant son séjour à Zomelahuacan, Majerus entreprend pour le compte du gouverneur de l’État de Puebla une prospection scientifique du Popocatépetl et du Pico de Orizaba, volcans dont il réussit les ascensions en février et mars 1851. Une prouesse tant scientifique que physique qui lui vaut l’estime de la part de la communauté scientifique internationale. Selon Karl Arendt, l’auteur de la Luxemburger Porträtgallerie (sic), Frantz Majerus aurait été nommé membre honoraire en 1853 par la « Berliner naturhistorische[n] Akademie […] auf Vorschlag Alexander von Humboldt’s und anderer Gelehrten » (Arendt 1908 : 59). Une affirmation qui reste pourtant à être prouvée.

Mais revenons à notre trio belgo-luxembourgeois. Ce n’est qu’à partir de septembre 1840 que Funck et Ghiesbreght rentrent en Belgique, tandis que Linden, « retenu par les fièvres », les suivra quelques semaines plus tard. Le séjour européen des deux chasseurs de plantes luxembourgeois est d’ailleurs de courte durée, puisqu’ils décident d’explorer les contrées du Venezuela et de la Colombie. Ils conviennent cette fois-ci d’organiser leur expédition sous forme d’association souple : Linden, accompagné par son demi-frère Louis-Joseph Schlim (1819-1863), visitera en premier lieu les régions colombiennes tandis que Funck parcourra le Venezuela. Ce qui n’empêche pas les trois Luxembourgeois de prévoir également des expéditions communes, comme ce sera le cas en 1842 lorsqu’ils sillonnent ensemble la Cordillère du littoral près de Caracas, pour se séparer ensuite pendant un certain temps avant de se rencontrer à nouveau fin 1843 du côté de Puerto Cabello.

Il importe de retenir que les trajectoires de Funck et Linden sont profondément liées puisqu’une sincère amitié lie les deux hommes durant toute leur vie. Ce qui ne les empêche pourtant pas d’agir souvent d’une manière très individualiste. Comme en témoignent d’ailleurs leurs contacts noués avec Humboldt avant leur départ vers l’Amérique méridionale en 1841. En racontant son entrevue avec Humboldt, Nicolas Funck n’évoque que sa seule présence.

Jean Linden, qui, après ses explorations latino-américaines, fondera en Belgique des établissements horticoles spécialisés dans le commerce de plantes exotiques, a également pu rencontrer Alexander von Humboldt en 1841. Dans Plantae Columbianae, publication qu’il coédite en 1863 avec Jules Emile Planchon (1823-1888), on peut lire que « M. Linden eut le bonheur d’être mis en rapport avec le plus grand savant de notre époque, l’illustre Alexandre de Humboldt, qui lui donna des instructions précieuses pour le grand voyage qu’il projetait de faire en Colombie » (Linden & Planchon [1863] 1977 : XLIX-L). À l’image de Funck, Linden n’évoque également que son propre nom et celui de son illustre hôte.

En prenant les deux témoignages à la lettre, on pourrait conclure que Funck et Linden ont été reçus séparément par Humboldt avant de partir conjointement en Amérique méridionale. À moins que nos deux explorateurs aient tout simplement oublié de mentionner le nom de leurs accompagnateurs ! Quoi qu’il en soit, il nous semble que Nicolas Funck a su profiter davantage de sa rencontre humboldtienne que son proche ami. En font preuve ses récits portant sur l’exploration de la « Caverne des Guacharos », grotte qu’il a visitée lors de son expédition vénézuélienne et dont l’exploration lui a été conseillée par Alexander von Humboldt.

À propos de la « Cueva del Guácharo » (I) : Alexander von Humboldt et Nicolas Funck

Ainsi, dans Reise-Erinnerungen, Funck retient les propos suivants : « Unter anderem riet [Humboldt] mir, ja doch nicht zu unterlassen, die durch seine Reisebeschreibung berühmt gewordene Guacharos-Höhle in der Provinz Cumana, zu besuchen und näher zu durchforschen » (Funck 1916 : 34). À Nicolas Funck de suivre les bons conseils de Humboldt, qui avait décrit en détail son exploration de la caverne dans Relation historique, publication constituant l’une des pièces maîtresses de l’ouvrage monumental Voyage aux Régions équinoxiales du Nouveau Continent.

Après avoir sillonné le massif montagneux appelé Silla de Caracas, Funck décide donc de visiter la « Caverne des Guacharos ». Dans la sixième partie des Reise-Erinnerungen publiée en 1916, c’est-à-dire vingt ans après son décès, Funck nous en livre la description suivante : « Ein kleiner Fluß mit kristallklarem Wasser, der nach der Höhle benannt ist, in welcher er entspringt, stürzte geräuschvoll über die am Eingange abgelagerten Felsblöcke hinunter, um zwischen dichten Waldungen seinen Weg bis zum Tale von Caripe zu verfolgen. […] Während ich das vor mir entfaltende, reizende Bild, bewunderte, konnte ich nicht umhin, meine Gedanken um 40 Jahre zurückzuführen, wo unsere beiden bekannten Naturforscher ihre ersten Schritte dorthin gelenkt hatten. Das Bild Humboldt’s, den ich erst einige Monate vorher in Paris getroffen, wo er mir zum Besuch der Guacharohöhle so dringend geraten hatte, schwebte bei dieser Gelegenheit lebhaft, fast geisterhaft vor meinen Augen » (Funck 1916 : 152-153).

Cette présentation fut certainement appréciée par les lecteurs de la revue Ons Hémecht en ces temps de la Première Guerre mondiale où le Luxembourg endurait l’occupation allemande. Or, ce qui est surprenant à plusieurs égards, c’est que les lecteurs luxembourgeois se voient proposer deux ans plus tard une seconde narration de l’exploration de la grotte, cette fois-ci par la Société des Naturalistes luxembourgeois. Celle-ci présente le récit de Funck sous forme d’article en plusieurs parties dans ses Bulletins mensuels. Édité dans le courant des années 1918 et 1919, le récit est publié en langue française sous le titre « La caverne des guacharos ».

Après avoir décrit les alentours de Caripe, Funck raconte en détail l’exploration de la caverne. D’abord il relate l’inspection de la partie de la grotte explorée jadis par Humboldt, pour raconter ensuite l’exploration d’une salle de la caverne – jusque-là très peu connue : « Nous nous trouvâmes subitement transportés dans une vaste salle, où des centaines de colonnes de stalactites et stalagmites s’élevant du sol jusqu’à la voûte nous renvoyaient en des milliers de feux étincelants la lumière de nos torches. L’aspect de cette salle avait vraiment quelque chose de féérique. Elle pouvait avoir 60 pieds de diamètre sur 30 pieds de hauteur. Nous comptâmes près de 60 colonnes dont les parois cristallines, au lieu d’être encroûtées de substances terreuses comme dans la première grotte où l’air extérieur pénétrait encore, présentaient des facettes claires et transparentes reluisant comme autant de diamants aux feux de nos lumières » (Funck 1919a : 14).

Le récit ne manque pas non plus de présenter le célèbre habitant de l’endroit, à savoir le « guácharo ». Cet oiseau est décrit à plusieurs reprises par Humboldt. Les ornithologues le connaissent sous le nom de « Steatornis caripensis ». Son nom anglais « oilbird » ainsi que son nom allemand « Fettschwalm » sont révélateurs à plusieurs égards, comme le prouve d’ailleurs le témoignage de Nicolas Funck : « Chaque année, vers la St. Jean, toute la jeune population de Caripe se rend dans la grotte pour faire ce que l’on appelle la récolte des guacharos. Des échafaudages construits avec des tiges de palmier Praga sont érigés dans la partie de la grotte habitée par ceux-ci, les jeunes oiseaux sont enlevés de leurs nids, leur graisse fondue au feu est recueillie dans des terrines de terre cuite et partagée également entre les Indiens » (Funck 1919b : 36).

Animal emblématique de la caverne, le « guacharo n’est pas le seul habitant de la caverne », comme nous le fait savoir Nicolas Funck. En effet, l’explorateur déniche quatre autres espèces animales dont « deux nouvelles espèces de mollusques à coquille non loin de l’entrée de la caverne, dont l’un fut baptisé du nom de Bulimus Funckii et l’autre du nom de Bulimus fulminans » (Funck 1919b : 37). En d’autres termes, l’un des mollusques doit son nom taxonomique à son découvreur qui n’est autre que Nicolas Funck !

À côté de ces deux versions éditées au Grand-Duché, nous avons découvert récemment un troisième récit funckien sur la « caverne des guacharos ». Funck avait publié cet article en Allemagne dans le courant des années 1870 lorsqu’il vivait à Cologne. En effet, après avoir sillonné l’Amérique latine entre 1835 et 1846 pour enseigner ensuite les sciences naturelles à l’Athénée de Luxembourg, puis de revêtir entre 1857 et 1870 successivement les postes de sous-directeur et de directeur du jardin zoologique et botanique de Bruxelles, Funck fut nommé à la tête du zoo de Cologne à partir de 1870.

Pendant ses années rhénanes, Nicolas Funck publie un certain nombre d’articles dans des revues et journaux allemands, entre autres dans le Kölnische Zeitung. Or c’est précisément dans ce journal que Nicolas Funck a signé en 1878 un article en deux parties sous le titre « Die Guacharo-Höhle. Reise-
erinnerungen von N. Funck ». À lire cet article, l’on se rend rapidement compte qu’il constitue à l’origine la base de l’article présenté en langue française une quarantaine d’années plus tard dans les colonnes des Bulletins mensuels de la Société des Naturalistes luxembourgeois. Sauf que la version française ne contient pas le dernier passage de la version publiée dans le Kölnische Zeitung :

« Zum Schluß kann ich nicht umhin, meiner beiden treuen deutschen Begleiter bei dieser Gelegenheit zu erwähnen. Der eine, Moritz, ein Entomologe, ruht bereits seit langen Jahren unter den Palmen Columbiens im Grabe; der andere, Bellermann, lebt noch in Berlin, wo er eine Professur der Landschaftsmalerei in der Kunstakademie bekleidet » (Funck 1878b). C’est ainsi que Nicolas Funck se résolut dans l’ultime passage à communiquer les noms de ceux qui l’ont accompagné dans la caverne. Et ces deux personnages sont d’ailleurs tout sauf des illustres inconnus.

À propos de la « Cueva del Guácharo » (II). Le réseau humboldtien Funck-Bellermann-Moritz

Présentons en premier lieu Ferdinand Bellerman (1814-1889) que les historiens de l’art conviennent de nommer le « Maler aus dem Kreis um Humboldt ». Spécialiste de la « Landschaftsmalerei », Bellermann se fera également un nom comme « Urwaldmaler » – pour reprendre une expression du XIXe siècle (Schierz & von Taschitzki 2014). En effet, avec Moritz Rugendas (1802-1858), Bellermann est l’auteur d’une œuvre picturale de qualité parmi laquelle il importe de relever les tableaux et les dessins représentant des paysages exotiques. Ceux-ci se caractérisent surtout par le soin apporté à la représentation des espèces végétales et de la faune latino-américaine.

Bellermann peut d’ailleurs compter à plusieurs reprises sur le soutien du « Baron von Humboldt ». Pour preuve, celui-ci lui émit une lettre de recommandation pour son voyage vénézuélien. Qui plus est, Bellermann se voit accorder une bourse de « 400 Reichstaler » (von Taschitzki 2014 : 28). Un subside que l’artiste-peintre n’aurait jamais pu obtenir sans l’intervention de Humboldt auprès du roi de Prusse Frédéric-Guillaume IV (1795-1861) ainsi qu’auprès du directeur des musées royaux en Prusse Ignaz von Olfers (1793-1871).

C’est en juillet 1842 que Bellermann commence son séjour en terre vénézuélienne, et c’est vers la fin mars 1843 que l’artiste va faire la connaissance de Nicolas Funck comme en témoigne la lettre qu’il envoie le 28 septembre 1843 de Puerto Cabello à Ignaz von Olfers: « In Caracas traf ich mit dem belgischen Naturforscher Funk zusammen, er und der Naturforscher Moritz aus Berlin rüsteten sich zu einer Reise nach der Provinz Cumana und Angostura, es ward ihnen leicht mich als Mit-
reisenden zu bekommen […] » (Lettre publiée in : Schierz & von Taschitzki 2014 : 271-273, 272).

Vers la mi-mai 1843, Bellermann et Funck, accompagnés de Carl Moritz (1797-1866), s’apprêtent à partir pour le Venezuela oriental et la « cueva del guácharo », grotte que le trio va explorer à deux reprises durant le mois d’août 1843. Bellermann en fait part à Ignaz von Olfers dans sa lettre du 28 septembre 1843 : « Die Höhle ist das Schönste was ich bisher gesehen […] ; während unsres Aufent-
haltes in derselben haben wir sie in allen ihren Theilen durchsucht und Herr Funk hat sogar, mit meiner Hülfe einen Grundriß derselben angefertigt. Den 15. August verließen uns plötzlich die in Dienst genommenen Indianer und wir waren genöthigt ebenfalls die Höhle zu verlassen und nach St. Augustin zu gehen von wo aus wir den Weg nach Cariapo, el Purgatorio, besuchten und uns [am] 18. August nach Caripe begaben, von wo aus wir nochmals einen dreitägigen Besuch in der Höhle machten und dann wieder nach Ganaguana zurückgingen » (Lettre publiée in : Schierz & von Taschitzki 2014 : 271-273, 272).

À noter que Ferdinand Bellermann revient également dans ses Venezolanische Tagebücher sur son expédition. De même qu’il décrit d’une façon très explicite l’exploration de la caverne dans son Tagebuchbericht über die Reise zur Guácharo-Höhle. Contrairement aux récits funckiens publiés au Luxembourg, Bellermann ne manque pas de mentionner ses collègues. Ainsi, à plusieurs reprises le peintre allemand souligne les mérites de Nicolas Funck dans le bon déroulement de l’expédition tout en déplorant ses ennuis de santé.

Comme son compagnon Ferdinand Bellermann, le botaniste et entomologiste Carl Moritz évoque le nom de Funck dans ses Reiseberichte et ses Mittheilungen aus Süd-Amerika, récits de voyage qui sont publiés en 1844 dans les Berlinische Nachrichten von Staats- und gelehrten Sachen. Comme son compatriote, il regrette les problèmes de santé de Funck tout en soulignant son expérience exploratrice, puisqu’il affirme que Funck avait déjà visité les lieux de la caverne en septembre 1842. En acceptant l’affirmation de Moritz, tout nous porte à croire que Nicolas Funck a visité à trois reprises la « Cueva del Guacharo ». Cette fréquence de visites n’aurait pu être décelé à travers les seuls récits de Funck. De même que l’on aurait eu plus de difficultés pour cerner les réseaux humboldtiens auxquels appartenait l’explorateur Nicolas Funck sans la consultation des « Reiseberichte » de Ferdinand Bellermann et de Carl Moritz.

Il importe finalement de souligner que ces réseaux n’auraient pas pu fonctionner sans la mise en place de connections latino-américaines. Celles-ci comprennent aussi bien les élites nationales et régionales que les milieux locaux. Ainsi, Nicolas Funck entretient au Venezuela des relations intéressées avec les dirigeants politiques, ainsi qu’avec le monde diplomatique en place tout en fréquentant les familles appartenant à l’oligarchie.

Par contre, pour ce qui est du déroulement proprement dit des expéditions, Funck, à l’image de tous les explorateurs, cherche le contact avec les autorités locales. Citons à cet égard l’apport des moines capucins de Caripe dans la préparation de l’exploration de la « caverne des guacharos ». L’un des religieux, en l’occurrence le « Padre Nicolás », a accompagné l’équipe Funck-Bellermann-Moritz tout au long de son entreprise spéléologique. Toutefois, l’on ne saurait appréhender à sa juste valeur les expéditions naturalistes sans le concours des « peones indígenas ». Ainsi tout un groupe d’Indiens Chaima a accompagné Funck et ses deux collègues allemands lors de leur expédition.

De la complexité des réseaux humboldtiens

Que retenir finalement de ces réseaux humboldtiens auxquels appartenaient non seulement Funck, mais également les autres explorateurs d’origine luxembourgeoise, à savoir les Dupaix, Majerus et Linden ? Il nous semble qu’il s’agit de réseaux complexes qui s’articulent à plusieurs niveaux et à géométrie variable et qui se font ou se défont au gré des circonstances tout en constituant, selon Ottmar Ette, grand spécialiste de Humboldt, historien et professeur de langues romanes à l’université de Potsdam, un « weltweites Netzwerk […], das nicht nur Informationen aus aller Welt in Europa sammelte, sondern zum Ausgangspunkt für vielfältige eigene Entwicklungen auf anderen Kontinenten wurde » (Ette 2009 : 20). Dans ce nouveau monde scientifique en construction, il ressort des recherches historiographiques et de l’étude des archives que des explorateurs luxembourgeois y ont également contribué.

* À partir du mois de juillet, un inventaire détaillé des sources peut être consulté sur land.lu

** Outre leurs vécus d’explorateur en Amérique latine et leurs trajectoires transnationales complexes, les Nicolas Funck, Jean Linden, Frantz Majerus et Guillaume Dupaix partagent un autre fait biographique. Tous les quatre ont passé leur enfance et leur adolescence sur le territoire luxembourgeois, fût-ce au temps du Duché (Dupaix) ou au temps du Grand-Duché naissant (Funck, Linden, Majerus). Ce dénominateur socio-spatial commun nous a amenés à les présenter sous le qualificatif « explorateur luxembourgeois » ou « Luxembourgeois »

Foni Le Brun, Claude Wey
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