Volker Hartung arreté

«La musique comme aventure»

d'Lëtzebuerger Land du 03.03.2005

En pleine présidence luxembourgeoise du Conseil des ministres de l'Union européenne, alors que le Premier ministre, Jean-Claude Juncker (CSV), et le ministre du Travail, François Biltgen (CSV), ne se lassent de rappeler à quel point la dimension sociale de l'Europe leur importe, le Luxembourg fait la Une du Monde (du 27 février) et des agences de presses allemandes et françaises avec une affaire de «travail dissimulé». Mardi 22 février, le chef d'orchestre Volker Hartung a été interpellé après un concert donné avec son ensemble, le Cologne New Philharmonic Orchestra, au Palais de la musique et des congrès à Strasbourg. Jeudi 24, après être passé devant le juge d'instruction, il a pu repartir chez lui après avoir payé une caution de 5000 euros, selon dpa, mais reste placé sous contrôle judiciaire et est interdit de concert en France pour le moment. Le chez-soi de Volker Hartung est à Remerschen, au Luxembourg. Le chef d'orchestre allemand, âgé de 49 ans, s'est établi en 2002 avec une société à responsabilité limitée, WHO Sàrl, à Remerschen. L'objet de la société est l'organisation de concerts, ainsi que toute activité connexe, elle chapeaute notamment l'European New Philharmonic Orchestra, orchestre à géométrie et composition variables, avec lequel Hartung a produit une douzaine de disques. Le principe des orchestres de Hartung, que ce soit celui-ci ou le Cologne New Philharmonic Orchestra, créé en 1987 déjà, est toujours le même : le chef d'orchestre fait travailler des musiciens «importés», la plupart du temps des pays de l'Est, qu'il paye sur base d'un contrat de prestation de services et non sur contrat de travail. Les musiciens sont déclarés en tant qu'indépendants, avec tous les désavantages que cela représente pour eux - précarité, impôts, sécurité sociale -, et tous les avantages pour le chef d'orchestre : flexibilité, réduction des frais, tarifs fantaisistes. Volker Hartung avait déjà été poursuivi à Nice en octobre 2004 pour avoir organisé une tournée sans licence et pour travail dissimulé. Il avait alors payé des musiciens bulgares et russes trente euros par jour, affirmant aujourd'hui qu'il s'agissait là de «stagiaires». Lors d'une conférence de presse que Volker Hartung et sa femme Maud organisèrent mardi au Luxembourg, ils affirmaient avoir payé leurs musiciens entre 80 et 120 euros par concert cette fois-ci et accusent les syndicats français, notamment la CGT, d'avoir organisé le coup pour «briser sa carrière». Or, les syndicats français qualifient Hartung de «négrier» à cause de son exploitation des musiciens. Les Allemands estiment qu'il applique Bolkestein avant l'heure. À la lumière des récents scandales dans les transports routiers, on serait tenté de l'appeler le Kralowetz de la musique classique. Les 62 personnes avec lesquelles il avait joué le concert du 22 février, de toutes les nationalités (russe, albanaise, chinoise, biélorusse, belge…), résident quasiment toutes en Allemagne. Bien que Hartung affirme que sa manière de procéder est tout à fait légale en Allemagne, le gérant de l'association des orchestres allemands, Gerald Mertens, le qualifie de «particulièrement culotté» dans sa manière d'exploiter les failles du système (cité dans le journal Saar-Echo du 26 février). Dans un marché européen de la musique classique en pleine crise, où les orchestres luttent pour leur survie, où les musiciens se retrouvent au chômage du jour au lendemain et les intermittents français sont toujours dans la rue pour défendre leur statut, Volker Hartung était ressenti comme doublement provoquant. En effet, il se vante de ne pas recevoir de subventions publiques, mais de ne vivre que de la vente de billets, jouant les morceaux que le public veut entendre. «La musique comme aventure,» était la promesse donnée aux spectateurs lors de ses concerts, son répertoire pourrait de suite trouver sa place dans les rayons de stations services, tellement il est convenu : Mozart, Strauss, Ravel et autres standards de douche. Alors que le gouvernement dépense quelque dix millions d'euros par an pour l'Orchestre philharmonique du Luxembourg, qui offre des contrats et conditions de travail décents à sa centaine de musiciens employés, et s'apprête à ouvrir la Philharmonie en juin, alors que le ministre du Travail gère en même temps la Culture, l'affaire Hartung met un sérieux bémol aux efforts du pays de redorer son blason sur le parquet international grâce à la culture. En même temps, en tolérant des activités d'organisateurs douteux, qui profitent d'un siège luxembourgeois pour rayonner sur les marchés voisins avec des méthodes peu orthodoxes, qui ne seraient pas acceptées dans les pays en question, le pays ne fait que continuer sa longue tradition dans le domaine.

Volker Hartung avait aussi été engagé par le bureau Leader+ Lëtzebuerger Musel pour organiser le premier festival Summer op der Musel dans les villages de la Moselle cet été. Le 24 février toutefois, le groupe d'action locale a annoncé qu'il avait immédiatement rompu la collaboration avec le chef d'orchestre, «sans pour autant renoncer au concept du festival».

 

josée hansen
© 2019 d’Lëtzebuerger Land