Entretien avec Frank Feitler, directeur du Grand Théâtre de la Ville de Luxembourg

Médiateur

d'Lëtzebuerger Land vom 25.07.2002

d'Lëtzebuerger Land: Bien que le Grand Théâtre ne rouvre ses portes - après cinq ans de travaux pour un coût de quelque 65 millions d'euros - que  pour la saison 2003/2004, vous venez de publier une brochure de programme commune avec le Théâtre des Capucins pour la prochaine saison. Est-ce pour symboliser la future collaboration entre les deux théâtres municipaux de la Ville de Luxembourg?

Frank Feitler: Marc Olinger et moi avons trouvé cela tout naturel, puisque nos deux maisons sont chapeautées par la même commission des programmes et que nous appartenons à la même autorité communale. 

Depuis sa fermeture, le Grand Théâtre a toujours continué à offrir un certain nombre de spectacles, qui ont alors eu lieu dans d'autres maisons culturelles de la Ville - durant la saison écoulée, nous avons ainsi programmé quatre spectacles au Capucins. Dans le futur, nous voulons véritablement éditer une brochure commune, il faudra encore repenser la mise en page etc., mais celle-ci est un bon début.

Une meilleure coordination des deux théâtres de la ville permettra certainement d'éviter, par exemple, des doubles emplois ou des premières qui tombent le même jour.

Traditionnellement, l'ancien Théâtre municipal était toujours plutôt une grande maison d'accueil pour l'opéra, les concerts de musique classique, et puis du théâtre de boulevard, genre Galas Karsenty, alors que le Théâtre des Capucins, plus petit, est surtout une maison de production. Est-ce que vous allez garder cette division des tâches?

Pour l'instant, il y a deux priorités: le chantier et le recrutement des  techniciens, qui seront formés dès le début de l'année prochaine à la nouvelle technologie. Le 15 septembre prochain, nous allons déménager pour nous réinstaller au théâtre à Limpertsberg. D'ici-là, il reste à finaliser le budget pour la première saison, qui aura certes des incidences sur la programmation, que je suis en train de monter. Notamment pour l'opéra, il faut s'y prendre à temps, car les agendas s'arrêtent deux, voire trois ans avant la date. 

Dans les grandes lignes, le Grand Théâtre va se concentrer sur l'opéra, la danse et le théâtre. Un objectif majeur sera d'attirer la communauté internationale, tous les non-Luxembourgeois qui vivent au Luxembourg, en programmant par exemple des pièces en anglais. La politique d'accueil restera, mais j'envisage de faire un certain nombre de coproductions.

Le public qui souffre le plus de la fermeture est celui qui s'intéresse à l'opéra, qui n'a pas trouvé de solution transitoire et qui fut, durant cinq ans, obligé d'aller voir les opéras à l'étranger. À quoi est-ce qu'il peut s'attendre après la réouverture: la reprise de l'accueil des mêmes troupes ou est-ce que vous cherchez de nouveaux partenaires?

L'opéra est un bon exemple de la nouvelle politique: en cinq ans, la scène internationale a beaucoup changé, dans une logique de réduction de frais, de plus en plus de maisons - et parmi elles les plus grandes - cherchent à coproduire leurs opéras. Ainsi, deux ou trois coproducteurs se partagent les frais du décor, des costumes et la rémunération du metteur en scène - alors que les interprètes peuvent changer à chaque endroit -, puis la production et le concept appartiennent durant dix ans à ces coproducteurs, qui décident ensemble si et où ils vendent le spectacle.

Je suis en train de mener des consultations pour de telles coproductions avec la Monnaie de Bruxelles, qui est certainement un des opéras les plus prestigieux d'Europe. Pour la première saison, nous envisageons déjà une coproduction: Don Giovanni de Mozart et pour la saison suivante, La Bohème de Puccini. Mon ambition est d'offrir au public la même qualité que ce qu'ils verraient s'ils allaient à Paris ou à Bruxelles, des spectacles du meilleur niveau à l'échelle européenne. En misant sur la qualité dans les classiques, je veux arriver à ce que les gens osent aussi venir voir des opéras plus contemporains, vu qu'ils sauront que ce que nous leur proposons est de qualité.

L'ancien studio complètement réaménagé deviendra une salle de spectacles modulable de seize mètres sur 32, dans laquelle nous pourrons jouer à n'importe quel endroit devant 350 à 400 personnes - idéal pour l'accueil de spectacles et d'opéras plus expérimentaux. Personnellement, je tiens beaucoup au studio, je crois qu'il nous permettra de monter ou de programmer des spectacles qui seraient trop risqués dans la grande salle à 950 places.

Vous parliez tout à l'heure de l'environnement qui a fortement changé sur le plan international. Tel est aussi le cas au Luxembourg: depuis la fermeture du TML, de nouvelles troupes furent créées - comme le Théâtre national du Luxembourg -, d'autres ont ouvert leur propre lieu, comme le théâtre des Casemates à Bonnevoie. L'État est en train d'investir massivement en infrastructures culturelles: deux années après vous, la nouvelle Salle philharmonique va ouvrir à quelques centaines de mètres, place de l'Europe. Comment pensez-vous ce nouvel agencement et d'éventuelles collaborations ou concurrences?

Personnellement, je crois que nous risquons d'en arriver bientôt à saturation, à un trop-plein d'offre culturelle. Je trouve que les acteurs culturels devraient mieux se concerter et développer des stratégies communes. Par contre, je ne vois pas de concurrence directe par rapport à la Salle philharmonique. Au contraire, même si nous n'en connaissons encore ni le concept, ni le directeur, je crois que nous serons plutôt complémentaires: la Salle philharmonique sera parfaite pour les concerts - de l'Orchestre philharmonique, des Soirées de Luxembourg, des Solistes européens et autres - alors que nous pourrons offrir des conditions idéales pour l'opéra et la danse.

Parlons théâtre. En tant que dramaturge de longue date sur les scènes nationales et internationales, scénariste ou encore metteur en scène à succès des soirées luxembourgeoises au festival Musek am Syrdall, on vous imagine parfait dans le rôle de l'intermédiaire entre tous les styles et toutes les troupes... 

 

Il est vrai que de par mon tempérament, je suis plutôt intégrateur. Je vois mon rôle surtout comme un vecteur ou un médiateur, je veux encourager des productions, les rendre possibles. C'est pourquoi je veux me retirer complètement de la partie création, qui ne ferait que parasiter, voire gâcher les coproductions - du genre: 'oui, on coproduit, mais c'est moi qui ferai la mise en scène...' Cela dit, au théâtre aussi, je veux résolument miser sur la qualité, en profitant de mes bonnes relations au niveau international. 

Ainsi, pour l'ouverture en 2003, nous sommes en train de voir si nous pouvons accueillir la reprise de Stunde Null de Christoph Marthaler... qui pourrait être le début d'une collaboration avec son théâtre de Zurich, une des meilleures scènes germanophones actuellement. Parallèlement, nous menons d'autres négociations avec les Münchener Kammerspiele ou la Ruhrtriennale de Gérard Mortier - mais tout cela est encore en train de se faire. Je veux réussir à ce que le Grand Théâtre entre dans les réseaux de coproductions et de distribution des grandes maisons européennes. Et je me rends compte que ce n'est même pas si difficile, que le moment y est propice.

Puis je veux aller chercher des spectacles ailleurs, par exemple en Angleterre, en Pologne, en Afrique du Sud, en Irlande etc.; nous aurons des installations techniques pour sur-titrer. Pourquoi ne pas jouer Shakespeare en anglais et Goldoni en italien? En plus, nous allons produire une pièce luxembourgeoise par an.

La danse est restée durant très longtemps le parent pauvre des scènes luxembourgeoises: des initiatives comme Théâtre danse et mouvement (TDM), le festival Cour des Capucins ou des individuels comme Jean-Guillaume Weis ou Bernard Baumgarten ont bien développé une certaine dynamique, mais il leur manque un véritable soutien institutionnel. Alors que le succès du programme de danse de haut niveau durant l'année culturelle 1995 avait bien prouvé l'intérêt du public... Est-ce que vous allez sauter dans cette brèche?

Nous aurons une scène spéciale de quatorze mètres sur quatorze pour la danse, qui nous permettra d'accueillir des spectacles de danse dans les meilleures conditions possibles. Et là encore, je vise haut: actuellement, je mène des pourparlers avec Pina Bausch, Ann Teresa de Keersmaeker et William Forsythe pour accueillir leurs productions. Qui me permettraient - dans la même logique que pour l'opéra ou le théâtre - d'attirer le public et de le garder, voire de le sensibiliser pour des spectacles de jeunes chorégraphes, d'ici ou d'ailleurs.

Au-delà de sa vocation strictement culturelle, le Théâtre municipal a également toujours eu une mission disons sociale: en accueillant la Lëtzebuerger Revue, les salons du Cerce artistique ou les bals des étudiants et autres. Quelle sera votre politique dans ce domaine?

Pour moi, cet aspect social, de rencontres, est extrêmement important, mais je l'interprète différemment. Ainsi, j'espère que le conseil communal acceptera mon idée d'installer un bar-brasserie devant le théâtre, qui fonctionnerait toujours, indépendamment de la programmation dans les salles. Le théâtre est situé à un endroit bizarre, sur un grand carrefour où se termine l'autoroute qui vient du Kirchberg, de plus en plus encerclé de bâtiments purement administratifs -, il est donc essentiel d'offrir un endroit où les gens se retrouvent et puissent discuter et boire un coup ou manger un bout. J'aimerais qu'il y ait sans cesse de l'animation. 

Par contre, l'intérieur du théâtre, notamment le foyer et, plus encore le studio, ne seront plus disponibles pour des bals - il y aura d'autres salles sur le territoire de la ville, comme le Tramsschapp, pour remplir cette fonction. En ce qui concerne la Revue, elle restera, mais nous sommes en train de voir à quel moment la programmer pour qu'elle ne bloque pas la grande salle durant plusieurs semaines de suite en pleine saison d'opéras. Finalement, je ne crois pas qu'un théâtre doive faire galerie, il y a des espaces plus appropriés pour cela.

Vos ambitions sonnent très bien, mais est-ce que vous avez le soutien politique et les moyens, i.e. le budget pour le faire? Est-ce que le budget de production ne va pas exploser?

Toutes mes idées, toutes mes propositions doivent être acceptées par la commission des programmes, je dois donc d'abord la persuader. En ce qui concerne le budget, nous sommes encore en négociations. Mais je trouve qu'on ne peut pas uniquement investir des sommes considérables dans les infrastructures et puis négliger la production culturelle. Finalement, c'est elle qui compte. 

Mais une chose est sûre: si nous offrons des spectacles de niveau européen, nous devrons aussi adapter nos prix d'entrée au niveau européen. Je trouve que les prix sont trop modiques au Luxembourg, il n'est pas normal que l'entrée au théâtre soit au même prix que celle au cinéma. Certes, des gradations resteront possibles, pour des sièges moins bien situés ou pour étudiants, mais je ne vois aucune raison pour brader les meilleurs sièges.

Est-ce que vous avez une idée de qui est votre public? Des fois on a l'impression qu'avec l'offre croissante, les théâtres se vident. Avez-vous une estimation du réservoir pour pouvoir calculer la rentabilité d'un spectacle par exemple?

Avant la fermeture, le TML se basait sur un public fidèle de quelque 50 000 personnes. J'espère que nous réussirons à l'élargir et à le renouveler. 

josée hansen
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