Martine Feipel et Jean Bechameil, Un monde parfait

Requiem pour un monde parfait ?

d'Lëtzebuerger Land du 04.07.2014

Comme un raccourci du nord parisien, d’est en ouest, du dix-neuvième à la Défense et à Nanterre, et poussant plus haut, entre le stade de France et le Bourget, à La Courneuve. On ne dira pas tout un balayage de la périphérie en miniature, les sculptures-maquettes de Martine Feipel & Jean Bechameil ont quand même leur dimension, leur prestance, il est vrai que les bâtiments dont il s’agit montent, eux, jusqu’à une hauteur d’une centaine de mètres. Voilà pour les tours, tours Nuages de la cité Pablo Picasso, Orgues de Flandre de l’îlot Riquot, et les barres de la cité des Quatre Mille ne font pas moins en longueur.

L’exposition des sculptures-maquettes, dans un agencement nouveau, installation évolutive inaugurée naguère à la galerie Valérie Bach, à Bruxelles, c’est un peu comme si elle rentrait à la maison, retrouvait son point de départ, au Pavillon de l’Arsenal, à Paris, avec cette confrontation qu’elle permet au patrimoine moderne francilien. Entre-temps, la voici enrichie justement de la tour de l’architecte Martin Schultz Van Treeck dont la sculpture-maquette a pu être réalisée grâce à un financement participatif.

Dès l’entrée, le visiteur se heurte à ces beaux fantômes d’architecture moderne. Oui, ces bâtiments peuvent sembler lointains aujourd’hui, ils ne cessent de hanter, d’interpeller, et les débats souvent sont très vifs quand il est question de les détruire. Et là encore, il faut le reconnaître, leur implosion donne lieu à un spectacle de belle allure. Au dépit des fois des habitants dont une partie de la vie part en poussière. Certes, ce n’est pas « un monde parfait », titre à prendre au second degré de l’exposition, qui finit dans un grand nuage de poussière, « tel un hymne tragique et sublime », note en se hissant au dithyrambe Constantin Chariot dans le catalogue, « annonciateur d’un nouveau déploiement de l’être » ; n’empêche qu’il faille rendre justice à cette architecture, le mauvais état où se trouvent les bâtiments, trop facile d’en faire endosser la responsabilité à leurs créateurs, pire encore, si c’est pour le désordre et le chaos des banlieues.

Il est dans les sculptures-maquettes de Martin Feipel & Jean Bechameil une ambivalence qui n’en fait que rajouter à notre fascination. Leur réalité propre, elle-même déjà frappée de fragilité, renvoie à une réalité tout autre, qui la dépasse. Elles sont là, témoins justement d’un temps pris dans un élan, je ne sais s’il est juste (question de justice toujours) de considérer comme le fait de son côté René Kockelkorn dans un autre texte du catalogue que l’euphorie s’est terminée en catastrophe. Et la question se pose, si tel était le cas, si le recours est vraiment du côté du « Bauen, Wohnen, Denken » d’un Martin Heidegger. « Et c’est exactement ce qui manque dans l’architecture moderne, où l’homme n’est plus avec ou sur la terre, mais loin au-dessus »

Les sculptures-maquettes sont donc là, concrétions abîmées de cet élan. Nous sommes dans les années 1950. Et il faut répondre dans l’après-guerre à un immense besoin de logements. Réponse architecturale peut-être a minima à La Courneuve, avec les barres des architectes Clément Tambuté et Henri Delacroix, avec sans doute un péché originel dans la politique d’attribution des logements, aux personnes et aux familles rejetées de Paris. C’est de la sorte qu’on crée des ghettos, situation qui s’aggrave avec la désindustrialisation de la banlieue nord. Fort taux de chômage, intrusion dans la cité d’une économie souterraine fondée sur le trafic. L’entretien des habitations, plus personne ne s’en soucie.

Les tours Nuages d’Emile Aillaud (un architecte particulièrement préoccupé du logement social, soucieux de cités généreuses en espaces publics), leurs cylindres accolés leur donnent pour le moins une allure, faite d’originalité ; elles sont 18 avec quelque 1 600 appartements, et il faut les voir émerger justement d’un paysage de brume. Quitte à ce que les avis divergent, s’opposent, « quelle horreur ! », aurait proféré Giscard, on sait qu’il a préféré la gare d’Orsay et l’art du XIXe siècle à Beaubourg et la modernité.

Les sculptures-maquettes de Martine Feipel & Jean Bechameil, à l’entrée du Pavillon de l’Arsenal, se trouvent réunies, habilement disposées dans un espace plus ou moins carré qui peut de la sorte s’apparenter à une enceinte, un ring de boxe même. Il y a leur éblouissement dans la lumière, après les interrogations qu’elles ne manquent de soulever. On n’en demandera pas plus à l’art.

L’exposition Un monde parfait de Martine Feipel & Jean Bechameil dure encore jusqu’au 4 octobre au Pavillon de l’Arsenal, 21, boulevard Morland dans le quatrième arrondissement à Paris ; ouvert du mardi au samedi de 10h30 à 18h30 et le dimanche de 11 à 19 heures ; pour plus d’informations : www.pavillon-arsenal.com.
Lucien Kayser
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